Lu dans la presse
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Publié le 12 Décembre 2019

Europe/Antisémitisme - "Jeremy Corbyn a fait du parti un refuge pour les antisémites" : au Royaume-Uni, la communauté juive se détourne du Labour

Accusé d’avoir laissé l’antisémitisme s’installer au sein du parti, le chef de file des travaillistes a essuyé les critiques du grand rabbin du Royaume-Uni.

Publié le 11 décembre dans Le Monde

Une cinquantaine de personnes se pressent dans une salle de projection, au sous-sol d’un hôtel de Soho, au cœur de Londres. On se reconnaît, on s’embrasse : tous sont d’éminents représentants de la communauté juive britannique. Des lords, des ex-députés, des historiens, des écrivains, quelques militants.

Ils sont réunis, ce dimanche matin, pour le lancement du livre Forced out (« expulsés »), et du documentaire du même nom, traitant des démissions de membres juifs – et non juifs – du Parti travailliste, se disant traumatisés par l’antisémitisme en son sein. Le sujet est d’une actualité brûlante, à quelques jours de l’élection générale du 12 décembre. Mais « il ne s’agit pas d’un événement anti-Labour », précise d’emblée, un peu contre l’évidence, Judith Ornstein, auteure du livre, dont l’universitaire David Hirsh a tiré le documentaire.

Dans ce dernier, une dizaine d’ex-membres du Labour, juifs comme Dany Louise, conseillère municipale à Hastings, ou Dame Louise Ellman, ex-députée, mais aussi non juifs comme Joan Ryan et Ian Austin, également ex-députés, racontent pourquoi ils ont dû renoncer à leur engagement politique. Les mots sont durs, les témoignages émouvants. Harcèlement en ligne, députés et conseillers accusés d’être « sionistes », collègues « obsédés par leur haine anti-Israël », dans le cas de Dame Louise Ellman, passant leur temps à lui demander des comptes sur la politique israélienne. Cette députée, en fonction depuis la fin des années 1990, a démissionné en octobre, n’en pouvant plus d’être traitée de « raciste ».

« Corbyn doit perdre »

A la fin de la projection, le débat s’engage. Dame Louise Ellman est dans la salle. « J’en suis arrivée à la conclusion que l’antisémitisme dans le parti ne cessera pas tant que M. Corbyn sera à sa tête. » L’assistance approuve. Egalement présente, Joan Ryan avoue qu’il « est terrible d’avoir à choisir entre deux peurs. Mais je ne peux pas négocier avec l’antisémitisme, je ne voterai pas pour Corbyn », lâche l’ex-députée, qui rappelle avoir quitté le parti début 2019, pour son « antisémitisme institutionnalisé ».

Quitte à donner à Boris Johnson une majorité pour réaliser le Brexit le 31 janvier 2020 ? Le dilemme est cruel, et « nous sommes nombreux à y être confrontés », glisse Nicole Lampert, journaliste free-lance, juive et militante contre l’antisémitisme, « mais Corbyn doit perdre ». « Il paraît évident que Corbyn ne va pas gagner cette élection, mais je n’ai aucune joie, parce que nous allons hériter de Boris Johnson comme premier ministre et que nous aurons le Brexit », enchaîne David Hirsch, professeur au Goldsmiths College de Londres.

Ce rejet de M. Corbyn est massif : à en croire un sondage publié début novembre par Le Jewish Chronicle, principal quotidien de la communauté juive d’outre-Manche, 47 % des juifs britanniques « envisagent sérieusement » de quitter le pays si le dirigeant travailliste devenait premier ministre et 87 % considèrent qu’il est antisémite. Le chef du Labour s’est défendu à de multiples reprises contre ces accusations, répétant qu’il est contre « toute forme de racisme, et que l’antisémitisme n’est pas toléré au sein du parti ». Il s’est aussi excusé pour les actes ou propos antisémites au sein du Labour, et des membres ont été suspendus (dont, en 2016, l’ex-maire de Londres Ken Livingstone).

Pour autant, fait rarissime, le grand rabbin du Royaume-Uni est intervenu dans la campagne, fin novembre, dénonçant une « faillite du leadership » au sein du Labour. La commission nationale à l’égalité et aux droits de l’homme a lancé en mai une enquête sur une possible « institutionnalisation » de l’antisémitisme dans le parti. Ses conclusions n’ont pas encore été rendues, mais le témoignage du Jewish Labour Movement (JLM, principale organisation juive du parti) a fuité début décembre, et il est édifiant.

Le parti n’est plus « un espace de sécurité » pour les juifs « depuis que Jeremy Corbyn le dirige, il en a fait un refuge pour les antisémites », assure-t-il en préambule. Soixante-dix témoignages sous serment ont été compilés, répertoriant quantité d’abus, dont ces expressions « sioniste » ou « zio », devenues « communes » lors des réunions locales du parti. Le JLM, affilié au Labour depuis un siècle, a décidé de ne pas le soutenir durant les élections.

Voter « en se bouchant le nez »

« Corbyn est assez clair : il hait Israël mais ne hait pas les juifs, il soutient le Hamas mais n’aime pas l’antisémitisme. Le problème, c’est que tous ne sont pas aussi sophistiqués dans le parti », assure David Hirsch.

En début d’après-midi, dimanche, plus de 3 000 personnes, en majorité juives, se sont réunies face au Parlement de Westminster pour une manifestation « contre l’antisémitisme »Des personnalités défilent à la tribune, toutes exprimant la fin d’une ère : le Royaume-Uni ne serait plus le « havre de sécurité » qu’il a longtemps été pour les juifs en Europe. Au revers des vestes, l’on aperçoit de nombreux pin’s « N’importe qui sauf Corbyn ».

Croisé dans la foule, Hanan Moss, juif sympathisant travailliste, va voter « en se bouchant le nez », confie-t-il, comprenez, probablement, pour les conservateurs. A deux pas, une jeune femme habitant Finchley et Golders Green, au nord de Londres, lance : « On ne va quand même pas finir avec un député Labour dans la circonscription la plus juive du Royaume-Uni ! ». Cette circonscription est en effet peuplée à environ 20 % de juifs.

Il existe pourtant quelques juifs militants pro-Corbyn. Ainsi, des membres de la Jewish Voice for Labour, créée en 2017. Ce mouvement organisait une soirée musicale début décembre, dans le nord de Londres. Ian Saville et Pam Laurance, sa compagne, la soixantaine, étaient présents. Ian est devenu membre du Labour quand M. Corbyn en a pris la tête, en 2015. « Je sais qu’il était un soutien de la Palestine, mais la seule idée qu’il puisse être antisémite est risible pour ceux qui ont travaillé avec lui. Les attaques contre lui viennent de la droite du parti, de ceux qui n’acceptent pas qu’il en ait pris la tête », assure t-il.

Jenny Manson, la présidente de la Jewish Voice for Labour, abonde dans leur sens : « Je n’ai jamais rencontré d’antisémitisme au sein du Labour, toute l’histoire a été exploitée dans le seul but d’affaiblir M. Corbyn ». Comme Ian, Pam Laurance dénonce une « propagande » contre leur leader, mais admet que nombre de juifs ont peur et que « cela va coûter quelques points » à Corbyn.

 

 

 

 

 

 

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