Lu dans la presse
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Publié le 1 Février 2019

France - Comment l'extrême droite a cherché à séduire les juifs

Un ouvrage de Judith Cohen-Solal et Jonathan Hayoun analyse, sur la longue durée, la tentative d'OPA du Front national sur la communauté juive. Passionnant.

Publié le 22 janvier dans L'Express

Nous [ndlr. : L'Express] publions en exclusivité les bonnes feuilles d'un document choc : sous le titre "La Main du diable. Comment l'extrême droite a voulu séduire les juifs de France" (Grasset, 30 janvier), Judith Cohen-Solal et Jonathan Hayoun retracent quatre décennies de tentatives, non couronnées de succès, du FN afin d'obtenir des soutiens importants parmi les juifs de France. 

Succédant à son père en 2011, Marine Le Pen prend les rênes du parti. Elle affiche très vite un objectif : "dédiaboliser" le FN (rebaptisé en 2018 Rassemblement national). [...] Elle prétend s'inscrire en opposition avec ce que souhaite son père. Il veut que le FN soit incarné par le diable, et il en joue, elle ne le veut pas. Pour elle, il ne s'agit apparemment pas de faire évoluer les consciences au sein du parti mais bien d'endosser le costume de la victime. Pour atteindre son objectif, les juifs de France représentent un emblème important. [...]  

En presque quarante ans, de promoteur actif de l'antisémitisme, le FN serait-il devenu un opposant fréquentable, un partenaire du combat politique contre l'antisémitisme ? Pour mieux comprendre, nous avons enquêté pendant des mois, sillonnant la France à l'écoute des communautés juives présentes dans les villes "frontistes", de Béziers à Marseille, de Fréjus à Hayange. [...] 

Les inlassables chants des sirènes de Marine Le Pen

3 novembre 2011 : la fille de Jean-Marie Le Pen est en déplacement à New York. Elle a abandonné l'idée d'un voyage en Israël mais n'a pas renoncé à rencontrer des dirigeants politiques israéliens. Ainsi réussit-elle un joli coup qui fait les gros titres de la presse française. Le temps d'un apéritif, Ron Prosor, numéro un de la délégation israélienne aux Nations unies, se joint à un déjeuner organisé en l'honneur de Marine Le Pen. Devant cette bévue, la diplomatie israélienne crie au malentendu.  

Pour Yigal Palmor, porte-parole du ministère des Affaires étrangères, "Ron Prosor a cru qu'il se rendait à une rencontre organisée par la mission française. Quand il a compris qu'il était tombé dans un piège, il a préféré se retirer en douceur pour ne pas créer de scandale". Marine Le Pen se gausse : "On ne peut pas discuter vingt minutes avec Marine Le Pen sans savoir où l'on est." Si elle s'enorgueillit de cet épisode, elle laisse entendre qu'il ne s'agit que d'un pis-aller. Son véritable désir, on l'a dit, c'est une visite politique en Israël. Un souhait nourri depuis longtemps et toujours contrarié. [...] 

Un nouvel épisode politique entame encore ses espoirs. En décembre 2013, sur France 2, un reportage d'Envoyé spécial dévoile des extraits d'un spectacle de Dieudonné. Sur scène, l'ancien humoriste s'en prend au journaliste Patrick Cohen et déclare regretter que les chambres à gaz n'existent plus. Ministre de l'Intérieur, Manuel Valls monte au créneau et souhaite l'interdiction des représentations. La presse relaie des photos de leaders frontistes réalisant des "quenelles", geste de ralliement à Dieudonné et salut nazi inversé. Alors qu'elle ne s'est jamais affichée avec l'ancien acolyte d'Elie Semoun, Marine Le Pen refuse de condamner ses propos au nom de la liberté d'expression. Elle ne parle pas d'antisémitisme et persiste à ne voir dans la quenelle qu'un simple geste anti-système. [...] 

Ménard à la manoeuvre

Décembre 2016. À l'étage, au-dessus de la crèche installée à nouveau dans le hall de la mairie, Robert Ménard, 63 ans, mince et nerveux, nous reçoit dans son bureau. Pour lui, le débat est stérile : la crèche comme le chandelier de Hanoukka ont toute leur place dans le bâtiment, contrairement à tout symbole de la religion musulmane : "La France est un pays de tradition judéo-chrétienne. Le judaïsme a apporté une part essentielle à la société française. Mon rôle est de rappeler l'amitié judéo- chrétienne. Le temps des affrontements est dépassé." Il a quant à lui retrouvé la foi à 50 ans, lors de sa rencontre avec sa dernière épouse. Et il n'hésite pas à citer saint Thomas d'Aquin lors de ses voeux pour le nouvel an 2017 : "A toutes choses égales, les plus proches ont un droit de priorité."  

Pour le maire biterrois, l'affrontement interreligieux se situe du côté de l'islam et juifs et chrétiens doivent ensemble "occuper l'espace". A l'opposition affichée des grandes institutions juives envers son courant politique et le FN, il répond : "C'est une erreur : qui mieux que nous pour défendre la communauté juive ! Si demain, pour remporter les élections, il fallait gagner l'électorat musulman, je pense sincèrement que la gauche et une partie de la droite seraient prêtes à toutes les compromissions, toutes les lâchetés, dans tous les domaines. Et alors, il ne sera pas bon être juif. Je les crois sans limites quant à leur capacité de tout abandonner pour conserver les rênes du pouvoir."  

Il assure offrir tout le soutien nécessaire à la communauté juive biterroise: "Quand ils me demandent plus de sécurité pour les fêtes juives, je la leur apporte bien évidemment. Comme je dirais oui aussi si les protestants me le demandaient de la même façon." Ferait-il de même pour les musulmans ? Dans un premier temps, Robert Ménard ne répond pas et finit par lâcher : "C'est plutôt une partie de la communauté musulmane qui est source d'insécurité." Comme s'il avait d'ailleurs à choisir entre les deux communautés, le maire tranche : "Je suis du côté des juifs." La conversation se prolonge, on se rend compte que son angoisse existentielle se mesure à l'aune de la fréquentation des lieux de culte : "Il y a trop peu de jeunes à la synagogue comme à l'église, cela m'inquiète. Il y en a de plus en plus dans les mosquées. Il faut convaincre la jeunesse juive de rester ici." [...] 

Aujourd'hui, la communauté juive de Béziers est en déclin. Son président, Maurice Abitbol, nous rappelle qu'elle regroupait 320 foyers en 1975 alors qu'elle est aujourd'hui réduite à une centaine de familles. Ce chirurgien dentaire de 57 ans est un homme hyperactif, ce qui répond aux besoins d'une communauté presque entièrement dépendante de lui. Depuis dix ans, elle n'a plus de rabbin et c'est lui qui assure les offices au sein de la synagogue. C'est aussi lui qui se charge des enterrements religieux comme de la livraison de la viande casher. Si Maurice Abitbol a toujours eu un engagement communautaire, il garde aussi un profond attachement aux idées antiracistes comme à la promotion du vivre ensemble. En 1983, il est vice-président national de l'Union des étudiants juifs de France (UEJF) et participe à la création de SOS Racisme. 

Aujourd'hui, il aime rappeler sa bonne entente avec les imams et les prêtres de la ville. "C'est même moi qui les soigne, pourtant on ne manque pas de dentistes à Béziers." Depuis vingt ans, il a toujours entretenu de bonnes relations avec les autorités municipales et il a décidé que cela ne changerait pas avec le nouveau maire. Il nous avoue avoir reçu il y a quelques jours le dernier livre de Ménard dédicacé par son auteur, qu'il a remercié par un SMS. [...] Il assure qu'il n'aurait jamais allumé à la mairie les bougies du chandelier juif en présence de Marine Le Pen. Et son analyse du vote frontiste est sans appel : "C'est un vote contestataire inutile. C'est une position sacrément loufoque de choisir de voter pour les pires sous prétexte que tous les politiques sont des idiots. Et chez les juifs, ceux qui votent FN sont des dégénérés, vous n'en trouverez pas un à Béziers." Avant d'ajouter : "Les musulmans votent plus FN que les juifs ! " [...] 

Finkielkraut, plus que jamais à distance

Décontracté et souriant, Alain Finkielkraut nous accueille dans son salon. Inattendu, loin de l'image caricaturale qu'il donne parfois de lui-même sur les plateaux de télévision, "l'Immortel" nous rappelle, modeste, qu'il n'est ni un spécialiste du FN ni un expert des institutions juives. Et qu'il n'a bien sûr aucun lien avec le FN. "Ils n'ont d'ailleurs jamais essayé d'entrer en contact avec moi. Lorsqu'il m'est arrivé de croiser une ou deux fois Marine Le Pen et Florian Philippot dans des studios de télévision, nous nous sommes salués poliment, mais très froidement. Je suis très content comme ça. Je sais que j'ai été cité par Marion Maréchal-Le Pen lors d'une émission, mais ils gardent leurs distances, je garde les miennes." [...] 

Alain Finkielkraut ne veut aucun lien avec le parti d'extrême droite mais le FN cherche à construire des convergences idéologiques à son insu, une manière de brouiller les cartes et d'insinuer que les frontières ne sont plus imperméables. [...] Selon notre interlocuteur, le discours des cadres du FN s'adresse aux juifs de cette manière : "Vous n'avez rien à craindre. Le FN n'est plus un parti antisémite. Nous ne sommes plus antisémites. Mais l'antisémitisme renaît, et il renaît sous l'égide de l'islam et d'un certain islamisme. Nous combattons ce mal, nous appelons ce mal par son nom. Dès lors, vous devez nous rejoindre parce que, face à une gauche transie dans le politiquement correct, vous avez tout intérêt à voter pour nous. Nous sommes les plus à même de vous défendre." Quid alors de l'opposition ferme des institutions juives à l'égard du FN ? Si l'on en croit Alain Finkielkraut, ce parti est en train de devenir un parti comme les autres, il ne veut plus en finir avec la démocratie, il salue la République, Marine Le Pen parle même de référendum. Ce n'est donc pas sur ce terrain qu'il faut continuer à le dénoncer.  

Mouvance dieudonno-soralienne

Toute comparaison avec les années 1930 lui paraît d'ailleurs tout à fait décalée. "Il y aurait quelque chose de ridicule à combattre un antisémitisme résiduel sans voir que l'antisémitisme est en expansion à l'extrême gauche où certains le laissent prospérer, le relaient, le légitiment, lui confèrent l'aura de la révolte des "damnés de la terre" ! Oui, les islamo-gauchistes sont pour moi des adversaires très dangereux, pour moi comme juif et pour moi comme citoyen français." Cependant il ajoute fermement : "De là à faire du go-between entre la communauté juive et le FN, il y a un pas que je me garderai bien de franchir. Des personnages comme Chatillon n'ont pas abandonné l'antisémitisme, c'est pourquoi la communauté juive a raison d'être vigilante. (...) J'ai l'impression que le FN garde un oeil sur la galaxie dieudonno-soralienne. Cela représente beaucoup de gens mobilisables pour eux. Or Dieudonné et Soral sont de vrais ennemis des juifs." 

Alain Finkielkraut illustre son propos par le récit d'un fameux débat télévisé, qui s'est déroulé sur France 2 en février 2014 et qui a opposé Manuel Valls à Florian Philippot. Avant ce débat, Manuel Valls a hérité depuis quelque temps sur la fachosphère et sur les sites de Dieudonné et Soral du surnom de "Monsieur Valls quand même". Ce surnom fait référence à une vidéo circulant sur le Net où l'on entend Manuel Valls déclarer : "Par ma femme, je suis lié de manière éternelle à la communauté juive et à Israël, quand même !"  

Lors du débat, un sourire en coin, Florian Philippot s'amuse à interpeller Manuel Valls dans les mêmes termes : "Il faut être éternellement attaché à la France quand même, Monsieur Valls !" Alain Finkielkraut était présent sur le plateau ce soir-là : "Lorsque Florian Philippot dit "Monsieur Valls quand même", c'est un message subliminal adressé à la mouvance dieudonno-soralienne. C'est une manière de dire : "On ne vous oublie pas, vous êtes sulfureux, mais peut-être aurons-nous besoin de vous un jour." Philippot sait que Soral et Dieudonné ont un succès énorme sur la Toile. Cela veut bien dire que la vigilance doit toujours être de mise. Sur ces questions, je ne ferai donc pas une confiance sans limites à Florian Philippot." 

  • La Main du diable. Comment l'extrême droite a voulu séduire les juifs de France" - Grasset, 2019, de Judith Cohen-Solal et Jonathan Hayoun