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Publié le 27 Novembre 2020

France - Démonisme, antimondialisme, antisémitisme… Aux racines littéraires du complotisme

Confidentiels il y a une trentaine d’années, les auteurs exploitant les codes de la fiction et les vieilles théories de l’extrême droite ont vu leur audience exploser sur Internet, et en librairie. Enquête.

Publié le 26 novembre dans Le Monde

Ils s’appellent David Icke, Milton William Cooper, Jan Van Helsing, oscillent entre récits ufologiques et discours antisémites. Ils irriguent depuis les années 1990 la pensée complotiste. Prédicateurs marginaux il y a trente ans, ils vendaient une poignée d’exemplaires dans des ­librairies confidentielles et sur des étals de rue, entre le Bronx et les quais de Seine. Désormais disponibles en un clic, leurs œuvres rencontrent un grand public assoiffé de récits alternatifs. Mais si l’imaginaire complotiste pullule ­depuis le tournant des années 2000 sur le Net, sa trajectoire et son esthétique se sont forgées dans les livres.

Lézards métamorphes

« Aujourd’hui, le complotisme touche un public très large, bien loin des lecteurs ­ultra-spécialisés de l’après-guerre qui ­rasaient les murs en allant acheter brochures et revues anti-judéo-maçonniques », confirme le politologue Pierre-André Taguieff, auteur d’ouvrages de ­référence sur le sujet. Au cours des deux dernières décennies, l’arrivée des géants de la vente en ligne et des réseaux ­sociaux a bouleversé la diffusion de cette littérature. Aujourd’hui, l’algorithme d’Amazon promeut le best-seller complotiste QAnon. An Invitation to the Great Awakening (« une invitation au grand ­réveil », 2019, non traduit), deuxième meilleure vente du site américain en mars 2019. Derrière ce succès, 12 auteurs anonymes, militants complotistes pro-Trump qui accusent les démocrates de diriger un réseau satanique pédophile.

« Quand j’ai commencé mon voyage dans les années 1990, nous étions une poignée d’auteurs à nous intéresser à ces questions. Aujourd’hui, je remplis la Wembley Arena [12 500 places] », confie au « Monde des livres » David Icke, vedette britannique de la sphère complotiste. Ses ouvrages surfent sur la vague New Age importée des Etats-Unis, qui a colonisé ce milieu dans les années 1970. « La tournure d’esprit des complotistes est proche de celle des initiés qui croient détenir un savoir secret, une gnose confidentielle. Le transfert de la logique ésotérique à la pensée complotiste se fait très facilement », observe encore Pierre-André Taguieff.

« La tournure d’esprit des complotistes est proche de celle des initiés qui croient détenir un savoir secret », Pierre-André Taguieff

Illustration canonique de ce mariage : The Answer (« la réponse », autoédité en 2020, non traduit), le dernier livre de David Icke, terminé en plein cœur de la crise sanitaire. Sept cents pages de digressions sur « le hoax de la pandémie », qui, entre deux saillies sur les Rothschild, ­érigent l’Amour au rang de solution ­cosmique. Lecteur d’Huxley, le sexagénaire y dépeint un monde contrôlé dans l’ombre par les Reptiliens – une race ­extraterrestre de lézards métamorphes.

Un mélange des genres qui n’effraie pas La Librairie du bonheur, nichée rue Bréa, dans le 6e arrondissement de Paris. Etiquetée « bien-être », elle propose au milieu d’ouvrages de développement personnel et de pentacles une étagère sobrement intitulée « géopolitique ». Là, une poignée de textes conjuguant paranormal et complots d’Etat. Derrière cette sélection : Paul Ponssot, propriétaire de la boutique et disciple d’Icke. Auteur du Plan secret du diable (2013, autoédité), il anime une chaîne YouTube qui comptabilise 540 000 vues. Le discours est heurté, la pensée tranchante : « Nous assistons (…) depuis des millénaires à un génocide caché, chaque année plusieurs centaines de milliers voire plusieurs millions de personnes sont sacrifiées par les réseaux sataniques », explique-t-il dans l’une de ses vidéos. A 13 ans, alors qu’il cherchait un ouvrage scientifique à la ­librairie anglaise WHSmith, il a découvert l’écrivain ufologue John A. Keel. Le coup de foudre a été immédiat : il en fera son métier.

Apprentis-chasseurs de vérité

Entre deux invectives contre les Reptiliens et les Illuminati – société secrète au destin fantasmé, devenue l’une des théories du complot les plus populaires du monde –, Paul Ponssot cite Matrix (1999), le film-culte des sœurs Wachowski, ­révéré par les sphères complotistes. Les livres Anges et Démons, Da Vinci Code, de Dan Brown (2000, 2003), la saga Harry Potter, de J. K. Rowling (1997-2007), ou Les Arcanes du chaos, de Maxime Chattam (2006), ont également popularisé une mythologie du secret. « Ces romans construits comme des récits complotistes ont façonné l’esprit d’une génération qui croit que la vérité est cachée », observe l’essayiste Marie Peltier. Loin de s’opposer à la vision hollywoodienne du ­complot, l’imaginaire paranoïaque en absorbe les codes et les intrigues, véritables manuels pour apprentis chasseurs de vérité.

« Fictions et discours complotistes ­développent le même modèle narratif, dessinant les contours d’une mythologie postmoderne », décrypte Clémentine Hougue, chercheuse en littérature comparée. Une mythologie diffusée par les premiers romans policiers à la fin du XIXe siècle puis par les romans d’espionnage qui démocratisent au début du XXe le motif du complot. « Il y a un lien entre les débuts du roman policier et la montée d’une inquiétude par rapport à la réalité décrite par la psychiatrie sous le terme de “paranoïa”. Cette littérature populaire témoigne d’une inquiétude sur la distinction entre une réalité apparente, mais fausse, et une réalité cachée, mais vraie », explique le sociologue Luc Boltanski, qui lie dans son essai Enigmes et ­complots (Gallimard, 2012) l’émergence d’une psychologie du complot à celle de la modernité politique européenne.

A l’instar des thrillers, les ouvrages complotistes mettent en scène la figure sacrificielle du détective, archétype prométhéen qui répare les injustices d’une société dont il porte les fautes. Un ­personnage indissociable des romans modernes, explique Alessandro Leiduan, maître de conférences en sémiologie à l’université de Toulon : « La littérature de masse a pris forme au XIXe siècle autour de la figure du justicier tout-puissant. Ce mythe du surhomme incarné par le comte de Monte-Cristo est entré dans l’imaginaire collectif. Ce qui peut expliquer ­pourquoi la narration et les croyances complotistes sont si compatibles. »

Un contrat de lecture alléchant

A la fois héros et victime de la conspiration, l’auteur complotiste dessine un contrat de lecture alléchant : celui d’un suspense sans cesse renouvelé et d’une traque qui promet d’arracher le lecteur à sa crédulité. Ici, le récit commence en dehors des pages, l’auteur se transfigure en protagoniste d’une enquête ­conclue par la publication de sa théorie, triomphe de « la vérité ». Ainsi le récit complotiste, comme les thrillers, porte-t-il moins sur le ­complot que sur l’enquête qui mène à sa révélation, provoquant ce mouvement de va-et-vient entre le présent de l’investigation et le passé de l’affaire qui tient le lecteur en haleine, recette du parfait page-turner.

« La culture populaire SF a explosé en même temps que les théories complotistes. Certains éléments de la SF existent aujourd’hui indépendamment des textes qui les ont suscités », Simon Bréan

Si la littérature complotiste utilise les ressorts du thriller, elle siphonne également l’imaginaire de la science-fiction : 1984, Le Meilleur des mondes, Hunger ­Games, Men in Black… « La culture populaire SF a explosé en même temps que les théories complotistes. Certaines figures ou éléments de la science-fiction se sont autonomisés et existent aujourd’hui indépendamment des textes et fictions qui les ont suscités », explique Simon Bréan, maître de conférences en littérature française. Mais, en s’appropriant l’esthétique et les codes du genre, les ­récits complotistes dévitalisent la SF, dont ils travestissent la posture imaginative et spéculative.

Très loin de la logique complotiste, en effet, « la SF pose l’ignorance comme ­principe. C’est un entraînement accéléré à l’adaptation, résume Simon Bréan. La science-fiction n’est donc pas un point de départ, mais elle peut être un point d’appui ». Véritable école de l’incertitude, la science-fiction explore le « novum » (le « non-encore-être ») théorisé par le penseur allemand Ernst Bloch – cette nouveauté radicale qui bouleverse le monde. Quand la SF explore, le complotisme fige, quand elle questionne, il affirme, quand elle conjugue au futur, il rature le passé.

L’antisémitisme couve

Pour autant, les récits complotistes, en s’appropriant les codes et les références de la fiction, jouent la carte marketing du divertissement et séduisent un public de plus en plus jeune. « Attention, toutes ces productions ont une visée idéologique, c’est rarement juste des choses futuristes et délirantes », met cependant en garde Tristan Mendès France, spécialiste des cultures numériques. Derrière les théories farfelues de David Icke, l’antisémitisme couve. Derrière l’idée d’un monde ­partagé entre initiés et masse crédule, point un sous-texte politique né des ­obsessions de l’extrême droite.

Loin d’avoir importé le complotisme, la pensée contre-révolutionnaire française nourrit en effet le complotisme depuis le XVIIIe siècle et les premières saillies de l’abbé Barruel, auteur d’une thèse fantasque sur l’implication des Illuminati dans la Révolution française (Mémoires pour servir à l’histoire du jacobinisme, 1797-1799). Rangés au rayon « géopolitique » ou « sociologie » de la Fnac, les ouvrages français se veulent plus politiques que leurs homologues anglo-saxons. Longtemps soutenus par des revues confidentielles d’extrême droite (Faits et documents, Défense de l’Occident…), ils s’appuient aujourd’hui sur les newsletters pour gagner de nouveaux lecteurs. Cependant, si la majorité des ventes se font en ligne, quelques librairies ­accueillent toujours signatures et ­conférences.

Le samedi 3 octobre, l’auteur du ­Complot contre Dieu, Johan Livernette, dédicaçait ainsi son ouvrage à La Librairie française, dans le 15e arrondissement de Paris, haut lieu de la droite nationaliste et catholique. Ce jour-là, ils sont une ­dizaine à être venus l’écouter. Sur les tables, les piles de livres s’affaissent. L’Histoire secrète de l’oligarchie anglo-américaine de Carroll Quigley croise le Discours sur le Blitzkrieg d’Adolf Hitler. Entre les rayons, on parle sans masque « sociétés secrètes », « juifs » et « francs-maçons ». Face à ses lecteurs, cet ancien journaliste de La Marseillaise détaille son travail : cinq ans d’enquête, trois ans d’écriture. Il revient d’un hommage à Pierre Sidos, figure de l’extrême droite pétainiste et nationaliste, mort le 4 septembre. Son livre « réactive l’anta­gonisme ancestral entre Dieu et Satan » et dénonce les « deux principales branches de la synagogue de Satan, la branche ­maçonnique et la branche talmudique », écrit-il sur son blog. Démonisme, antimondialisme, antisémitisme… des thèmes hérités des premiers auteurs complotistes français. « Il y a une certaine continuité entre Barruel et le complotisme actuel, postulant l’existence d’un gouvernement mondial secret, croyance centrale à partir des années 1950 », ­confirme Pierre-André Taguieff.

Puissante caisse de résonance

Mis en page par les éditions catho­liques intégristes Saint-Rémi, l’ouvrage de Johan Livernette est autoédité. « Aujourd’hui, on a une galaxie de micro-éditeurs : Hades, Chiré, L’Homme libre, Demi-Lune, Omnia Veritas, ­Sigest, Retour aux sources, Pilule rouge… », liste Rudy Reichstadt, fondateur du site Conspiracy Watch. Une maison d’édition se dégage de cette nébuleuse : Kontre Kulture, créée par Alain Soral, essayiste d’extrême droite condamné pour provocation à la haine et contestation de crime contre l’humanité. Fondée en 2011, elle édite aujourd’hui quelque 150 ouvrages, dont des « classiques » tombés dans le ­domaine public : Goebbels, Hitler, Mussolini, Maurras, Drumont. Soutenue par Egalité et réconciliation – le site de Soral, qui attire chaque mois plus de 7 millions de visiteurs –, Kontre Kulture est rapidement devenue un acteur incontournable de la facho­sphère complotiste.

« Penser que la littérature complotiste est censurée est une idée conspirationniste », Marie Peltier

En quelques clics, la plupart des best-sellers complotistes sont ainsi disponibles sur la Fnac, Amazon, Eyrolles, la Librairie Sciences Po… « Penser que la littérature complotiste est censurée est une idée conspirationniste », confirme Marie Peltier. Elle bénéficie même du fonctionnement des algorithmes des sites de vente qui valorisent l’engouement – le nombre de commentaires – généré par les ouvrages. Renforcées par le développement des plates-formes d’autoédition, les ventes d’e-books gagnent du terrain. « L’objet livre apporte un poids symbolique au propos. C’est toujours un enjeu crucial d’être publié par un éditeur », tempère néanmoins Rudy Reichstadt.

Sculpté dans les livres, l’imaginaire complotiste a trouvé sur le Net une puissante caisse de résonance. Un territoire virtuel de plus en plus encadré par les plates-formes numériques qui, sommées d’agir, bannissent désormais par centaines de milliers de posts et pages. Sanctuaire de la parole, le livre retrouve donc toute sa force. « Je ne peux pas raconter ce qu’il se passe dans le monde en 280 caractères. J’ai été banni de YouTube et de Facebook… J’ai beaucoup plus de liberté dans mes ­livres », confirme David Icke.

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