Lu dans la presse
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Publié le 5 Février 2018

#France #Desinfo - Comment la lutte contre les "fake news" est devenue une affaire d'États

Alors que les géants américains de l'Internet enregistrent des résultats financiers records, des lois, notamment en France, sont en préparation pour les sanctionner quand ils diffusent des informations mensongères sur leurs réseaux sociaux.

 

 

Photo : Emmanuel Macron et la directrice des opérations de Facebook, Sheryl Sandberg, lors du sommet «Choose France», au château de Versailles, le 22 janvier 2018. - Crédits photo : Thibault Camus/AP/SIPA/Thibault Camus/AP/SIPA

Publié le 5 février 2018 dans Le Figaro

Emmanuel Macron en est resté médusé. En plein débat d'entre-deux-tours de la présidentielle, et alors que la tension est à son comble sur le plateau, Marine Le Pen sombre dans les approximations et peine à sortir la tête de l'eau. Consciente que l'Élysée est en train de lui échapper, la candidate d'extrême droite tente un  coup de poker: «J'espère qu'on n'apprendra pas  que vous avez un compte offshore aux Bahamas…», lâche-t-elle mystérieusement. Devant leurs téléviseurs, 16 millions de Français découvrent l'existence de cette fake news , une information mensongère, montée de toutes pièces et diffusée sur les réseaux sociaux dans le seul but de nuire au candidat. Apparue quelques heures plus tôt, cette énième rumeur malveillante était passée sous les radars de la cellule numérique d'En marche!, qui n'avait pas averti son champion sur le sujet. «On avait passé la journée à préparer la riposte sur le programme, et on s'était un peu déconnecté du reste. Quand elle lui a balancé ça, on s'est tous demandé ce qu'elle racontait. Personne n'était au courant», se souvient Mounir Mahjoubi, aujourd'hui secrétaire d'État au Numérique. À l'époque, Emmanuel Macron ne laisse pourtant rien transparaître de sa surprise et répond du tac au tac. «Ça, c'est de la diffamation. (…) La grande différence entre vous et moi, c'est que vous vous avez des affaires, moi, je n'en ai pas Mme Le Pen», assène-t-il sèchement. Il n'empêche, l'épisode a laissé des traces.

Huit mois plus tard, jour pour jour, le chef de l'État a profité de ses vœux à la presse, début janvier, pour annoncer une loi et lutter ainsi contre les fausses nouvelles en période électorale. Dévoilé à la surprise générale, ce texte n'avait jamais été évoqué par le président. «C'est lui qui nous a demandé de travailler dessus courant novembre», indique-t-on à l'Élysée, où l'on explique avoir collaboré avec le ministère de la Culture et le secrétariat général du gouvernement pour en définir les contours. La copie lui a été remise en décembre. «Si vous êtes candidat à une élection, que quelqu'un diffuse des fake news sur vous, vous n'avez pas les moyens de le stopper rapidement, d'interdire ce site, et de faire retirer l'information. Moi je l'ai vécu: c'est impossible», déplorait-il. Emmanuel Macron plaide donc pour «un référé qui permet, en 24-48 heures, de faire retirer le contenu et, éventuellement, de sanctionner celui qui l'a diffusé».

Une proposition de loi au printemps

Selon nos informations, le texte devrait prendre la forme d'une proposition de loi. Il sera présenté par le groupe LREM à l'Assemblée nationale (plutôt que par le gouvernement) au printemps. Pas question de ravaler les mesures à une vengeance personnelle. «Cette loi est une nécessité, compte tenu de l'évolution du rapport à l'information, pour donner aux citoyens la capacité de discerner le vrai du faux», estime-t-on dans l'entourage d'Emmanuel Macron, où l'on souhaite «une réponse globale à cette menace». «Dans l'idéal, il faudrait une réaction au niveau européen… Mais on ne peut pas attendre! On ne peut pas prendre le risque que ça traîne», explique un ministre du premier cercle. Objectif: avoir un arsenal opérationnel pour les élections européennes de 2019. Le président de la République a l'opinion pour lui: 71 % des Français estiment que les fausses nouvelles représentent un «problème important» en France, et 79 % jugent qu'une loi serait une bonne initiative, selon un sondage Odoxa pour France Info et Le Figaro.

Dans les autres capitales européennes, l'heure est aussi à la mobilisation. À Berlin, Londres, Madrid et Bruxelles, la prolifération des fausses nouvelles sur Internet inquiète au plus haut niveau. Dès le mois de mars 2017, le vice-président de la Commission européenne Andrus Ansip qualifiait de «menaces pour les démocraties occidentales» ces mensonges pernicieux qui prolifèrent sur le Web. Des missions d'experts ont été montées. La Commission européenne prépare une feuille de route. Une cellule d'action de l'Otan a été dotée d'un budget de 1,1 million d'euros pour s'attaquer à ce poison. Des lois ou des mesures contraignantes ont été partout envisagées en catastrophe, à l'approche d'échéances électorales. Les fake news se sont même invitées dans le message du pape François pour la 52e Journée mondiale des communications sociales. «Le drame de la désinformation est la discréditation de l'autre, sa représentation comme ennemi, jusqu'à une diabolisation susceptible d'attiser des conflits», a-t-il énoncé.

De l'aveu général, personne n'avait anticipé que les campagnes de désinformation sur le Web deviendraient un sujet politique de premier plan. «Nous n'avons collectivement pas assez pris au sérieux ni mesuré le phénomène», reconnaît Mounir Mahjoubi. Les rumeurs et calomnies, après tout, n'avaient pas attendu le Web et les réseaux sociaux pour proliférer. Les médias traditionnels jouaient jusqu'alors leur rôle de filtre. Prétendre que les fake news, concept un peu fourre-tout, puissent concourir à manipuler les opinions publiques, à fausser le résultat du Brexit ou de l'élection présidentielle américaine, n'était-ce pas non plus déresponsabiliser les peuples, qui avaient exprimé leur colère lors de ces deux scrutins en 2016? Habilement, Donald Trump joué de cette dialectique, en accusant les médias traditionnels de propager eux-mêmes des fake news .

Aux États-Unis, où une enquête parlementaire a été ouverte sur l'ingérence russe dans la campagne présidentielle, il a fallu attendre l'automne pour mesurer le niveau des manipulations dont les électeurs ont été victimes, des torrents de messages ont diffusé à tout-va des informations mensongères, attisant les peurs et les divisions. Les publications, sinon par leur caractère excessif et grossier, paraissaient souvent anodines. Il pouvait s'agir de propos déformés d'Hillary Clinton diffusés par une mère de famille nombreuse «pro-Trump», d'une vidéo sur YouTube révélant la soi-disant existence d'un fils caché de Bill Clinton avec une prostituée, ou d'un meurtre inventé impliquant un Noir américain.

126 millions d'Américains exposés

Les millions d'électeurs américains qui ont partagé de bonne foi ces nouvelles avec leurs proches étaient loin de se douter de la manipulation qui se tramait. Derrière ces messages diffusés à plein régime, se cachaient deux types de faussaires. Une première catégorie d'escrocs, sur le sol américain ou à l'étranger, était mue par des intérêts financiers. Ces arnaqueurs à la petite semaine ont inondé les réseaux sociaux de fausses nouvelles, afin de renvoyer du trafic vers des pages surchargées de publicité, et ainsi gagner de l'argent. Mais si la course à la désinformation a pris des proportions uniques, c'est en raison de l'irruption d'une officine de propagande russe qui s'est servie du Web pour agir sur l'opinion à des fins politiques. Cette mystérieuse société écran, l'Internet Research Agency, que les services américains ont connectée au Kremlin, a acheté des milliers de publicités sur les réseaux sociaux afin d'accentuer les divisions entre les Américains et répandre le chaos. Quelque 126 millions de membres de Facebook ont été exposés à des messages achetés par cette agence, a révélé le réseau social en novembre. La situation n'était pas meilleure sur Twitter, où 1,4 million de personnes ont interagi sans le savoir avec des  fake news  propagées par le même organisme, qui a également diffusé 1100 vidéos vues 309.000 fois sur YouTube. En Angleterre, un réseau de 13.000 robots aurait mis en ligne des messages en faveur du Brexit.

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Une cible bien précise

Combattre une partie des fake news politiques, plutôt que la désinformation dans son ensemble. En réalité, Emmanuel Macron aurait, selon ses proches, une cible bien précise en tête: Russia Today (RT), le média de «propagande» russe financé par le Kremlin et qui vient d'ouvrir une antenne en France.

En conflit ouvert avec le président depuis la campagne, la chaîne embauche des journalistes titulaires d'une carte de presse française. Cela embarrasse l'Élysée, qui avait pris l'habitude de refuser d'accréditer RT sur la plupart de ses événements. «Une expertise est menée avec le Quai d'Orsay pour arrêter une position», indique-t-on au palais.

Sans jamais citer Russia Today ni Sputnik (l'autre média pro-russe, qui a relayé des sous-entendus sur l'homosexualité supposée d'Emmanuel Macron), le chef de l'État avait d'ailleurs lui-même abordé cette problématique le 3 janvier dernier: «Est-ce que des gens qui ont, dans un certain contexte, des cartes de presse sont des journalistes ou autre chose?», interrogeait-il. De son côté, le ministère de la Culture semble avoir trouvé la parade: «Renforcer les pouvoirs du CSA à l'égard des médias sous influence d'États étrangers» pour lutter contre leur pouvoir de nuisance. «Outre la possibilité de ne pas conventionner ou de résilier une convention, le CSA pourra également suspendre cette convention en période électorale si la diffusion d'une fake news pouvant déstabiliser la campagne est avérée», indique-t-on. La cible est désignée.

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