Lu dans la presse
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Publié le 10 Janvier 2018

#France #Desinfo - Fake news : "L’initiative doit venir des géants du Web"

Dans une tribune au « Monde », le professeur en droit européen Alberto Alemanno estime que rien ne sert d’employer la loi contre les fausses informations. Sous la pression de l’opinion, des sociétés comme Facebook peuvent adopter des dispositifs qui contrebalancent l’effet de la désinformation.

Publié le 10 janvier 2018 dans Le Monde

Emmanuel Macron est le dernier leader politique en date à se lancer dans le combat contre les fausses nouvelles, plus communément appelées sous les termes anglais de « fake news ». Les régulateurs semblent en effet perdre patience, et promettent d’arrêter la prolifération de la désinformation en ligne.

Le président de la République a annoncé le dépôt prochain d’un projet de loi qui inclurait, entre autres, des obligations de transparence visant à révéler l’identité des personnes ou entités qui sponsorisent la diffusion de contenus en ligne, et permettrait notamment au gouvernement de faire disparaître des « fake news » de la Toile, voire même de bloquer des sites Internet en période de campagne électorale. Ce n’est pas une bonne idée.

L’action en référé proposée donnerait la possibilité à un gouvernement en place d’agir en justice en période électorale en vue de limiter la liberté d’expression de ses opposants, qu’il s’agisse de celle des citoyens sur leurs blogs ou de journalistes accrédités dans leurs journaux. Pire, une approche coercitive manquera presque à coup sûr sa cible.

Dès leur première apparition, le mal est fait

Les groupes de travail « anti-fake news » tels que l’EU Mythbusters de l’Union européenne, et les dispositifs d’alerte aux fausses informations tels que First Draft, en partenariat avec différents médias, dont Le Monde, ont montré qu’il est possible de combattre les fausses nouvelles en faisant du fact-checking, ou de la « vérification des faits ». Toutefois, le problème avec les fausses informations n’est pas tellement leur présence continue sur la Toile, mais leur première apparence sur celle-ci. En d’autres mots, aussitôt que la fausse information est en ligne, le mal est fait.

Faire appel à un juge des référés – l’action la plus rapide possible dans notre système judiciaire – aboutira toujours à une décision trop tardive. L’expérience montre d’ailleurs que cela pourrait même avoir un effet inverse à celui souhaité : qualifier une nouvelle de fausse, et par là même lui donner une plus grande publicité, lui donne un bon coup de pouce et élargit encore sa diffusion.

La désinformation en ligne est un phénomène complexe que les régulateurs se doivent encore de maîtriser réellement. Il semble trop tôt pour créer des règles qui soient efficaces.

Un phénomène devenu omniprésent

Les fausses nouvelles sont le symptôme de problèmes structurels plus profonds dans nos sociétés et environnements médiatiques. Pour les contrer, les politiciens européens ont besoin de prendre en compte les mécanismes sous-jacents qui s’autorenforcent, qui font de ce vieux phénomène quelque chose de si omniprésent aujourd’hui. C’est seulement en prenant un peu de recul accompagné d’une prise de conscience de l’opinion publique que l’on pourra identifier et comprendre les faiblesses sociétales que ces « fake news » exploitent.

Une partie du problème réside dans le fait que des sociétés telles que Facebook ou Google se sont approprié – et ont monopolisé – le marché publicitaire en ligne. Cela a abouti à un modèle commercial par répartition ou « pay as you go », dans lequel les annonceurs sont facturés seulement lorsqu’une page est vue ou qu’un utilisateur a cliqué pour la voir. Ce système assure que les sociétés de médias sociaux n’aient aucun incitatif à jouer le rôle d’« arbitres de la vérité ». Toutefois, pour que le combat soit efficace, il faut que l’initiative vienne de ces sociétés elles-mêmes.

Sous la pression de l’opinion, Facebook, par exemple, teste une approche innovante par laquelle il modifie l’environnement dans lequel une histoire litigieuse, ou catégoriquement fausse, est présentée, plutôt que de la retirer de la Toile purement et simplement. Cette modification de l’environnement de lecture consiste à mettre en lumière des articles en lien avec cette histoire en dessous de celle-ci, ce qui invite les lecteurs à directement accéder à des informations supplémentaires, des articles ayant reçu le feu vert de « vérificateurs de faits » tiers.

Suggérer les lecteurs à réfléchir

Evidemment, cela pose la question de la responsabilité algorithmique, la question du comment ces articles sont-ils choisis. C’est néanmoins une expérience qui en vaut la peine. De récentes recherches suggèrent que l’exposition à des points de vue alternatifs a un effet tangible sur les lecteurs. Au contraire de l’approche prescriptive initiée par l’Allemagne et maintenant proposée par Macron, suggérer la lecture d’articles connexes n’implique pas nécessairement un quelconque jugement éditorial sur leur véracité. Mais cela force les lecteurs à être confrontés à des faits et à d’autres opinions plus fortuites, à l’image de la diversité des opinions dans la vie réelle.

L’émergence de cette démarche souligne la capacité d’une plate-forme telle que Facebook à se préoccuper sérieusement d’un problème aussi épineux que les fausses nouvelles. Cela montre aussi son aptitude à mettre de côté – au moins pour un moment – un modèle commercial obsessif fondé sur la recherche de l’augmentation de l’engagement des utilisateurs, indépendamment de la véracité des contenus, et la monétisation de leurs données.

L’implication d’une telle approche au travers des réseaux sociaux constituerait un précédent important. Cela pourrait aider à refermer le fossé entre ce qui est préférable pour les utilisateurs et le modèle publicitaire commercial dominant actuellement. Le projet de loi annoncé par Macron se focalise sur les arbres plutôt que sur la forêt dans son ensemble. En tant que tel, il ne sera pas pertinent, et aggravera les causes fondamentales alimentant le phénomène des fausses nouvelles.

Emmanuel Macron est le dernier leader politique en date à se lancer dans le combat contre les fausses nouvelles, plus communément appelées sous les termes anglais de « fake news ». Les régulateurs semblent en effet perdre patience, et promettent d’arrêter la prolifération de la désinformation en ligne.

Le président de la République a annoncé le dépôt prochain d’un projet de loi qui inclurait, entre autres, des obligations de transparence visant à révéler l’identité des personnes ou entités qui sponsorisent la diffusion de contenus en ligne, et permettrait notamment au gouvernement de faire disparaître des « fake news » de la Toile, voire même de bloquer des sites Internet en période de campagne électorale. Ce n’est pas une bonne idée.

L’action en référé proposée donnerait la possibilité à un gouvernement en place d’agir en justice en période électorale en vue de limiter la liberté d’expression de ses opposants, qu’il s’agisse de celle des citoyens sur leurs blogs ou de journalistes accrédités dans leurs journaux. Pire, une approche coercitive manquera presque à coup sûr sa cible.

Dès leur première apparition, le mal est fait

Les groupes de travail « anti-fake news » tels que l’EU Mythbusters de l’Union européenne, et les dispositifs d’alerte aux fausses informations tels que First Draft, en partenariat avec différents médias, dont Le Monde, ont montré qu’il est possible de combattre les fausses nouvelles en faisant du fact-checking, ou de la « vérification des faits ». Toutefois, le problème avec les fausses informations n’est pas tellement leur présence continue sur la Toile, mais leur première apparence sur celle-ci. En d’autres mots, aussitôt que la fausse information est en ligne, le mal est fait.

Lire aussi :   Christophe Bigot : « Le président envoie un signal de méfiance envers la presse »

Faire appel à un juge des référés – l’action la plus rapide possible dans notre système judiciaire – aboutira toujours à une décision trop tardive. L’expérience montre d’ailleurs que cela pourrait même avoir un effet inverse à celui souhaité : qualifier une nouvelle de fausse, et par là même lui donner une plus grande publicité, lui donne un bon coup de pouce et élargit encore sa diffusion.

La désinformation en ligne est un phénomène complexe que les régulateurs se doivent encore de maîtriser réellement. Il semble trop tôt pour créer des règles qui soient efficaces.

Un phénomène devenu omniprésent

Les fausses nouvelles sont le symptôme de problèmes structurels plus profonds dans nos sociétés et environnements médiatiques. Pour les contrer, les politiciens européens ont besoin de prendre en compte les mécanismes sous-jacents qui s’autorenforcent, qui font de ce vieux phénomène quelque chose de si omniprésent aujourd’hui. C’est seulement en prenant un peu de recul accompagné d’une prise de conscience de l’opinion publique que l’on pourra identifier et comprendre les faiblesses sociétales que ces « fake news » exploitent.

Une partie du problème réside dans le fait que des sociétés telles que Facebook ou Google se sont approprié – et ont monopolisé – le marché publicitaire en ligne. Cela a abouti à un modèle commercial par répartition ou « pay as you go », dans lequel les annonceurs sont facturés seulement lorsqu’une page est vue ou qu’un utilisateur a cliqué pour la voir. Ce système assure que les sociétés de médias sociaux n’aient aucun incitatif à jouer le rôle d’« arbitres de la vérité ». Toutefois, pour que le combat soit efficace, il faut que l’initiative vienne de ces sociétés elles-mêmes.

Lire aussi :   « Il faut assurer la pérennité du journalisme de qualité »

Sous la pression de l’opinion, Facebook, par exemple, teste une approche innovante par laquelle il modifie l’environnement dans lequel une histoire litigieuse, ou catégoriquement fausse, est présentée, plutôt que de la retirer de la Toile purement et simplement. Cette modification de l’environnement de lecture consiste à mettre en lumière des articles en lien avec cette histoire en dessous de celle-ci, ce qui invite les lecteurs à directement accéder à des informations supplémentaires, des articles ayant reçu le feu vert de « vérificateurs de faits » tiers.

Suggérer les lecteurs à réfléchir

Evidemment, cela pose la question de la responsabilité algorithmique, la question du comment ces articles sont-ils choisis. C’est néanmoins une expérience qui en vaut la peine. De récentes recherches suggèrent que l’exposition à des points de vue alternatifs a un effet tangible sur les lecteurs. Au contraire de l’approche prescriptive initiée par l’Allemagne et maintenant proposée par Macron, suggérer la lecture d’articles connexes n’implique pas nécessairement un quelconque jugement éditorial sur leur véracité. Mais cela force les lecteurs à être confrontés à des faits et à d’autres opinions plus fortuites, à l’image de la diversité des opinions dans la vie réelle.

L’émergence de cette démarche souligne la capacité d’une plate-forme telle que Facebook à se préoccuper sérieusement d’un problème aussi épineux que les fausses nouvelles. Cela montre aussi son aptitude à mettre de côté – au moins pour un moment – un modèle commercial obsessif fondé sur la recherche de l’augmentation de l’engagement des utilisateurs, indépendamment de la véracité des contenus, et la monétisation de leurs données.

L’implication d’une telle approche au travers des réseaux sociaux constituerait un précédent important. Cela pourrait aider à refermer le fossé entre ce qui est préférable pour les utilisateurs et le modèle publicitaire commercial dominant actuellement. Le projet de loi annoncé par Macron se focalise sur les arbres plutôt que sur la forêt dans son ensemble. En tant que tel, il ne sera pas pertinent, et aggravera les causes fondamentales alimentant le phénomène des fausses nouvelles.


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