Lu dans la presse
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Publié le 12 Septembre 2018

France - Dieudonné, du rire à la nausée

Poursuivi pour ses fraudes présumées, interdit dans de nombreuses villes, Dieudonné s'enfonce vers le côté obscur.

 

 

Publié le 8 septembre dans L'Express

Mi-juin 2018. Maintenant, ses spectacles, il les donne souvent en plein air, dans les champs. Mais ce soir-là, le prédicateur sera sur les planches. Le lieu de la grand-messe n'est pas encore rendu public, du moins officiellement. Pour ses aficionados, ce jeu de piste au parfum de clandestinité est la garantie du frisson, un bras d'honneur au "système", lui dirait une "quenelle". 

Quelques jours avant le spectacle, en réservant les billets, il était pourtant stipulé que l'endroit de la communion serait annoncé par SMS, deux heures avant. Coup d'oeil au téléphone. Rien. Il faut retourner sur le site pour découvrir que L'Émancipation se joue à Châtillon-sous-Bagneux, au sud-ouest de Paris, salle L'Ampoule. C'est à ce moment que l'on comprend qu'en réalité, le lieu est connu de l'équipe de Dieudonné depuis longtemps, contrairement à ce qu'elle veut faire croire. Voilà pour la mise en scène du frisson. 

Tel le messie

Pour gagner la Liberté et son boulevard où va se produire le bonimenteur, nous empruntons les rues des Déportés et Guy-Môquet, du nom de ce jeune militant communiste de 17 ans, fusillé le 22 octobre 1941, en représailles à la mort de l'un des responsables des troupes d'occupation. La Seconde Guerre mondiale s'invite toujours dès lors que l'on parle de Dieudonné M'Bala M'Bala.

Arrivés à ladite adresse, surprise. Devant une barre HLM, on se trouve devant une salle de "pole dance" jouxtant une ancienne boucherie reconvertie en salle de sport. Sur le trottoir, des orties s'agitent. Une heure avant le début du show, deux gamins d'une vingtaine d'années, propres sur eux, roulent des mécaniques, tout fiers d'être arrivés les premiers. Ils pourraient être scouts à Versailles ou militants de la Manif pour tous. Le grand porte une barbe, un petit parapluie et grignote des cookies bio. Son camarade a des godillots de marche pour pèlerinage. 

Des mastards sur le retour, tatoués, cheveux tirés en chignon, filtrent les entrées. Sur leurs tee-shirts noirs, l'inscription "Que la quenelle soit avec vous" en lettres dorées, façon Guerre des étoiles. Aux toilettes, on croise le régisseur de Dieudonné, Jacky Sigaux, venu se soulager. C'était lui, le narquois en pyjama de déporté juif, une étoile jaune à la poitrine, sur la scène du Zénith en décembre 2008. Il remettait "le prix de l'Infréquentabilité" au révisionniste Robert Faurisson. Selon lui, un geste "presque citoyen", "poétique" et "mal compris".

Ce 14 juin 2018, ce n'est pas la foule des grands jours à Châtillon. Environ 130 personnes, des crânes rasés aux altermondialistes, prennent place dans un lieu sans âme flanqué d'une estrade. Puis, tel le messie, Dieudonné apparait, vêtu d'une longue tunique noire, carte de l'Afrique sur le coeur. Une bande-son crache du Manuel Valls. L'ancien Premier ministre avait diffusé en 2014 une circulaire aux préfets donnant des instructions pour interdire ces spectacles.  

"La liberté, la limite, c'est Dieudonné", dit la voix. La salle pouffe. Dieudonné enchaîne : "C'est dingue autant de haine envers un clown. Peut-être parce que c'est un nègre ?" La salle exulte. Le saltimbanque continue, narre sa conversation nocturne avec Dieu, multiplie les saillies scatologiques : "Ma femme pète nuit et jour [...]. Peut-être qu'avoir eu autant de gosses, ça lui a démonté la culasse." C'est Guignol version pipi-caca, les spectateurs se gargarisent. 

Puis, le polémiste rentre dans le vif de ses névroses, le complotisme : "On n'a pas le droit de dire la vérité. On est en France. C'est condamné ! J'en connais qui ont tout perdu à dire la vérité. Je dis la vérité sur scène mais toujours sous couvert de l'humour, jamais sérieusement. Tout ce qu'on nous raconte dans la société française, c'est faux, de la salle de travail au cimetière. Nous sommes entièrement sous le contrôle du mensonge de la perversion." 

Shoot anti-juif

Vient l'heure du couplet pressophobe. "Si un journaliste s'est glissé dans la salle..." commence Dieudonné. Sifflets de joie. "Salope !" poursuit le polémiste. Le public applaudit. A présent, au tour de la justice, comme si chaque parcelle constitutive de la démocratie occidentale (lui parle de "sorcellerie républicaine")devait être clouée au pilori, un passage obligé dans la démonstration victimaire : "La justice est une putain qui bosse pour une poignée de proxénètes de la finance. Il n'y a que dans une secte que l'on puisse interdire une secte. Allez-y, vous pouvez me fusiller mais je continuerai à raconter des blagues de Toto." 

Mais ce qui fait glousser d'aise la salle, ce qui la porte et la fait vibrer, ce sont les refrains antisémites. A l'école, "on laisse la vérité à Fernand Nathan". Dieudonné s'empresse de ne pas développer, tout en sous-entendus, en jeux de piste, à mettre en perspective avec ses déclarations antérieures. Ainsi, lors d'une interview à la télévision iranienne en février 2011, assis à côté d'un portrait géant de l'ayatollah Khomeini, guide de la révolution islamique de 1979, avait-il annoncé la couleur : "Je me bats contre le sionisme au travers de mon travail. Le sionisme en France, ça commence dans les manuels scolaires" avec Fernand Nathan car "cet homme est un sioniste [...]. Moi, j'ai choisi l'humour parce que la matière première d'un humoriste, c'est la bêtise humaine, c'est le mensonge, et, au final, c'est le sionisme. Parce qu'il n'y a pas plus bête, plus menteur que le sionisme." Fermez le ban. 

A Châtillon, l'antisémitisme monte en gamme. Piano piano au début, puis mezzo forte avec ce sketch parodiant une audience où le juge devient l'accusé et le mis en examen, petit dealer à l'accent maghrébin, le juge. Si l'inversion des rôles et le talent de Dieudonné pour copier les accents prêtent à sourire, l'apostrophe de l'avocat relève clairement de l'infraction antisémite. Le conseil s'appelle... Wiesenthal, du nom du survivant de Mauthausen, devenu, après la guerre, un chasseur de nazis. La caillera-juge invective alors Wiesenthal : "Et tu vas pas me raconter l'histoire de ta grand-mère !" avant d'assimiler les juifs à une "association de malfaiteurs". Et voilà comment, lors du show de Châtillon, chaque spectateur reçoit son shoot anti-juif selon son niveau d'érudition, de sorte que les inconditionnels de Maurras ou de Brasillach peuvent décoder les allusions historiques tandis que les moins aguerris en ont également pour leur argent.  

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