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Publié le 24 Avril 2018

#France - Gunther Jikeli : "L’antisémitisme parmi les musulmans se manifeste au-delà des islamistes radicaux"

La haine des juifs n’est pas propre aux musulmans, mais elle est particulièrement répandue chez les Français de cette confession, explique l’universitaire Gunther Jikeli en s’appuyant sur plusieurs études, dans une tribune au Monde.

Publié le 24 avril 2018 dans Le Monde

[Fin mars, Mireille Knoll, 85 ans, qui avait échappé à la rafle du Vél’d’Hiv, a été retrouvée assassinée dans son appartement à Paris. Deux hommes ont été mis en examen pour « homicide volontaire » à caractère antisémite et « vol aggravé ». Cette affaire a relancé le débat sur le rôle de l’islam dans la propagation d’une nouvelle haine des juifs. Le 22 avril, Le Parisien publiait une tribune signée par plusieurs centaines de personnalités inquiètes de la montée d’un « antisémitisme musulman », qui provoquerait « une épuration ethnique à bas bruit » dans certains endroits d’Ile-de-France. Les auteurs demandent que « soient frappés d’obsolescence par les autorités théologiques » musulmanes « les versets du Coran appelant au meurtre et au châtiment des juifs, des chrétiens et des incroyants ». Le manifeste, rédigé par Philippe Val, compte notamment parmi les signataires Nicolas Sarkozy, Manuel Valls, Bernard Cazeneuve, Boualem Sansal, Antoine Compagnon, Charles Aznavour et Gérard Depardieu.]

Tribune. Le malaise grandit face à la montée de l’antisémitisme et notamment de l’antisémitisme musulman. Le terme même d’antisémitisme musulman est contesté en dépit du fait que depuis plusieurs années il existe des indications claires que la haine antijuive est particulièrement répandue en France – et ailleurs – parmi les musulmans. Cela ne signifie pas que tous les musulmans sont antisémites ou que les incidents antisémites soient le fait des seuls musulmans, ce qui serait loin de la vérité. L’antisémitisme reste répandu parmi l’important électorat du Front national et dans l’extrême gauche « anti-impérialiste ». Il existe en outre quelques complotistes tordus tels que Dieudonné qui ont construit leur popularité en tant qu’antisémites professionnels.

Mais le fait que l’antisémitisme soit particulièrement répandu parmi les musulmans n’en reste pas moins une évidence écrasante. Ce fait est étayé par de nombreuses études, enquêtes et statistiques. En France, depuis le début du XXIe siècle, les actes antisémites les plus violents, à savoir les meurtres de juifs, ont tous été commis par des musulmans. Mireille Knoll [assassinée dans son appartement parisien, le 23 mars] a été la dernière victime d’une agression mortelle perpétrée aux cris de « Allahou akbar » (« Dieu est grand »).

Ces assassins ne sont certainement pas représentatifs de la majorité des musulmans de France. Ce sont des individus marginalisés qui finiront enfermés dans une prison ou internés dans un asile. Mais ils ne sont pas non plus tout à fait isolés et font clairement référence à l’islam ou, plutôt, à leur interprétation de l’islam.

Menaces et actes violents

Quelles sont les données disponibles sur les incidents antisémites ? La Commission nationale consultative des droits de l’homme publie chaque année les statistiques des incidents racistes, antimusulmans, xénophobes et antisémites. Entre 1994 et 2011, les données publiées comprennent une catégorie indiquant les auteurs « arabo-musulmans » de tels incidents. Cette catégorie est devenue chaque année, à partir de 2000 et jusqu’en 2011, le groupe le plus important d’auteurs identifiés de violences antisémites, dépassant en nombre les auteurs issus de l’extrême droite.

Que disent les victimes elles-mêmes sur l’identité des responsables de ces actes ? Une étude menée en 2013 par l’Agence des droits fondamentaux de l’Union européenne a demandé à 5 847 citoyens belges, français, allemands, hongrois, italiens, lettons, suédois et britanniques s’identifiant comme juifs de parler de leur expérience de l’antisémitisme. 33 % d’entre eux déclaraient avoir subi une forme de harcèlement antisémite au cours des cinq années précédentes et 7 % avoir été victimes d’un incident antisémite violent ou avoir reçu des menaces parce qu’ils étaient juifs. Dans ces huit pays européens, les plus nombreux parmi les auteurs présumés de tels actes étaient des musulmans selon les victimes : ils étaient à l’origine de 40 % des menaces et actes de violence, et de 27 % des cas de harcèlement.

L’étude n’indique pas le pourcentage respectif pour chaque pays mais il serait surprenant que la proportion de musulmans parmi les auteurs d’actes antisémites en France soit inférieure à, disons, celle de la Lettonie. L’enquête pilotée par Chantal Bordes-Benayoun et Dominique Schnapper et conduite par Ipsos en 2015 pour le compte de la Fondation du judaïsme français est parvenue à des résultats similaires. 42 % des participants juifs disent avoir personnellement « rencontré des problèmes (comportements agressifs, insultes, agression, etc.) » avec des personnes de confession musulmane.

Sur ces attitudes, que disent les études incluant des musulmans ? Au cours des douze dernières années ont été publiées, sur les attitudes antisémites dans différents pays européens, seize études faisant la distinction entre musulmans et non-musulmans. En tout, 49 000 personnes, dont 15 000 musulmans, ont été interrogées. Beaucoup de ces enquêtes comportent sans doute des défauts méthodologiques, ne sont représentatives que de certaines régions ou sous-groupes, et les pourcentages exprimés doivent être tempérés par une marge d’erreur souvent importante.

Au-delà des islamistes radicaux

Toujours est-il que toutes ces études s’accordent sur un point, à savoir que l’antisémitisme est significativement plus élevé parmi les musulmans que parmi les non-musulmans. Un des chiffres les plus récents concernant la France provient d’une enquête internationale menée en 2015 par l’Anti-Defamation League. 49 % des musulmans français interrogés étaient d’accord avec au moins six des onze déclarations antisémites qui leur étaient présentées, alors que le pourcentage est de 17 % dans l’ensemble de la population. Chantal Bordes-Benayoun et Dominique Schnapper ont constaté que 51 % de leurs sondés musulmans approuvaient cinq stéréotypes antisémites sur huit, contre 36 % dans la population totale.

La comparaison entre musulmans et non-musulmans est, pour des raisons méthodologiques, plus compliquée à établir dans une étude publiée en 2014 par le cercle de réflexion Fondation pour l’innovation politique (Fondapol), mais on peut affirmer que les différences d’attitudes entre musulmans et non-musulmans sont aussi marquées dans cette étude.

D’autres enquêtes ne comportaient qu’une seule question sur les juifs, comme dans celle effectuée par le Pew Research Center en 2006, d’où il ressortait que 28 % de la population musulmane française avait une opinion « défavorable » sur les juifs, contre 13 % dans l’ensemble de la population. Ruud Koopmans, de l’institut de recherche en sciences sociales Wissenschaftszentrum de Berlin, a analysé les résultats d’études menées en 2008 et 2009.

Elles montraient que 7,1 % de l’échantillon de Français chrétiens et 43,4 % de Français musulmans d’origine turque et marocaine estimaient qu’« on ne peut pas faire confiance aux juifs ». Selon les critères sociologiques, tous ces éléments traduisent une évidence indiscutable. L’antisémitisme parmi les musulmans se manifeste au-delà des islamistes radicaux.

La question dès lors n’est plus de savoir si l’antisémitisme est répandu parmi les musulmans, mais pour quelle raison il l’est. Certaines études comme celle de Fondapol, celle de Koopmans, ou encore celle menée sur les musulmans en Allemagne par Katrin Brettfeld et Peter Wetzels (2007), se sont penchées sur les corrélations de l’antisémitisme avec la religiosité et ont établi que le niveau d’antisémitisme s’accroît de façon significative avec le niveau de religiosité et/ou avec les interprétations autoritaires de l’islam. D’autres études ont cherché à déceler un lien avec le niveau d’éducation ou avec les expériences de discrimination, mais aucune corrélation n’a pu être mise en évidence.

Interprétations autoritaires de l’islam

Qu’en disent les musulmans « ordinaires » ? Dans une étude que j’ai menée entre 2005 et 2007 en m’entretenant avec 117 jeunes hommes musulmans à Paris, Londres et Berlin, ceux-ci ont justifié de différentes façons leur opinion négative des juifs (« European Muslim Antisemitism. Why young urban males say they don’t like Jews », 2015). Beaucoup de ces justifications, tels les stéréotypes sur la richesse des juifs, les fantasmes complotistes ou la diabolisation d’Israël, n’étaient pas spécifiquement liées à leur situation ou à leur identité. Ces stéréotypes se retrouvent chez de nombreux non-musulmans.

En revanche, environ le tiers de ces jeunes musulmans justifiaient leur hostilité envers les juifs par des interprétations très particulières de l’islam. La haine antijuive peut même devenir partie intégrante de l’identité d’un musulman quand celui-ci fait sienne la conviction populaire selon laquelle « les musulmans » et « les juifs » sont des ennemis éternels.

D’autres accusaient les juifs d’avoir falsifié les Saintes Ecritures (la Torah étant à leurs yeux une falsification du Coran, véritable parole de Dieu), ou d’avoir tenté d’empoisonner Mahomet, et d’être les ennemis jurés de l’islam. On peut trouver ces trois accusations dans le Coran et dans les hadiths [propos que l’on met dans la bouche du Prophète], et je les ai à nouveau entendues à l’occasion d’un récent projet pour lequel j’ai interrogé 153 réfugiés syriens et irakiens en Allemagne.

Il devrait être possible d’avoir une discussion critique et de procéder à une contextualisation des textes islamiques problématiques, mais un trop grand nombre de musulmans considérerait cela comme une hérésie et, à ce jour, aucune grande organisation islamique française n’a encouragé une telle approche dans la lecture des textes sacrés.

Dans le même temps des prêcheurs islamistes tels que Mohammed Hammami (expulsé de France en 2012) incitent à une interprétation rigoriste de l’islam, proclament leur mépris des athées, des apostats, des femmes, des chrétiens et des juifs, tandis que des organisations comme Musulmans de France (MF, anciennement UOIF) restent étroitement liées aux Frères musulmans, un groupe islamiste profondément antisémite.

Il n’est donc pas surprenant de trouver chez de nombreux musulmans des niveaux élevés d’attitudes antidémocratiques et antisémites, attitudes confortées par le nationalisme arabe et l’antisémitisme traditionnel sévissant dans les pays arabes.

En dépit de tout le déni qui l’entoure, la vérité est qu’il existe une forme spécifique d’antisémitisme musulman – tout comme il existe une forme spécifique d’antisémitisme chrétien. Et que tant que ce phénomène ne sera pas reconnu, il sera impossible de le combattre.

(Traduit de l’anglais par Gilles Berton)

Gunther Jikeli est membre associé du Groupe sociétés, religions, laïcités au CNRS.

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