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Publié le 5 Janvier 2018

#France #Histoire - Une photo, trois destins, un lien indéfectible

L'histoire d'une photographie historique et néanmoins méconnue. Retour sur une image vibrante de la France de la Résistance, amie d’Israël. Par François Heilbronn.

Publié dans La Règle du Jeu le 4 janvier 2018

Au hasard de la lecture, j’aime ouvrir un livre oublié et trouver une photo sans légende conduisant à de nombreux mystères.
Pourquoi, sur celle-ci, le célèbre Général israélien Moshe Dayan, facilement reconnaissable, est-il en train d’être décoré par un Général français ?
Qui sont ce Général français et ce Lieutenant de vaisseau de la Marine française ?
Où se trouve-t-on ? Que se passe-t-il ? Et quand ?
Ces photos aux personnages parfois inconnus et mystérieux permettent parfois de retracer une histoire effacée.
J’ai donc essayé de reconstituer l’histoire de celle-ci, des hommes qui la composent et de sa symbolique.

Tout d’abord, je reconnais ce lieu, c’est celui illustre de la cour d’Honneur des Invalides où nos hommages nationaux sont rendus.
Pourquoi Moshe Dayan, si jeune, reçoit-il les insignes de Commandeur de la Légion d’Honneur des mains d’un Général de Corps d’Armée française (cinq étoiles sur sa vareuse) ? Il ne peut qu’être alors le Chef d’Etat Major de l’Armée israélienne. Cette photo a donc été prise entre 1953 et 1958. Et le Général français lui faisant face doit lui aussi être Chef d’Etat Major.
Entre 1953 et 1958. Il y eut deux Chefs d’Etat Major français (formidable Wikipedia !), les Généraux Paul Ely et Augustin Guillaume. Il suffit alors de retrouver les photos de ces deux généraux.
Le mystère se dévoile peu à peu, il s’agit du Général Augustin Guillaume. Il est l’un des chefs militaires français les plus combattifs de la Seconde Guerre mondiale. Officier supérieur au Maroc, il a organisé et commandé les goumiers marocains. Il s’est illustré pendant la campagne d’Italie au sein du corps expéditionnaire français notamment dans la terrible bataille de Monte Cassino où ses Tirailleurs marocains réussissent une percée décisive. Puis, lors des campagnes de France et d’Allemagne, il commanda la 3e division d’infanterie algérienne (3e DIA).
La date maintenant. Nous sommes le 13 août 1954. La coopération militaire entre la France et Israël démarre réellement avec cette visite à Paris organisée par Shimon Peres sous les auspices du Ministre de la Défense français, le Général Pierre Koenig, héros de Bir Hakeim et depuis lors fervent soutien du sionisme et de l’Etat d’Israël.
En quittant invaincu Bir Hakeim, Koenig retrouva dans les sables libyens les survivants d’une compagnie de combattants héroïques de la Brigade Juive de Palestine commandée par le Major Liebmann qui avait, comme lui, résisté aux assauts des troupes de Rommel. Il fit rendre les honneurs par ses légionnaires à cette compagnie en leur donnant l’ordre suivant «Le drapeau juif, Messieurs, saluez !». Depuis, un lien indéfectible s’était noué entre le héros de Bir Hakeim et les combattants de Sion.
Le Général Augustin Guillaume est alors Chef d’Etat Major de l’Armée française. Il a 59 ans.
Face à lui, le très jeune Chef d’Etat Major de l’Armée israélienne, le Général Moshe Dayan, est alors âgé de 39 ans.
Moshe Dayan est né en 1915 dans le kibboutz Degania, situé en Palestine alors sous domination ottomane, non loin du lac de Tibériade. Il s’engage à dix-huit ans dans la Haganah où il est affecté aux «Special Night Squads». Il restera toute sa vie marqué par l’instruction qu’il y reçoit du major Wingate, un officier britannique favorable aux sionistes. Wingate lui avait enseigné de toujours «porter le combat au cœur du secteur d’activité de l’ennemi» plutôt que de privilégier la «défense statique». Dayan s’en rappellera.
Au cours de la Seconde Guerre mondiale, il rejoint la 7e Division d’infanterie australienne qui combat les forces de Vichy en Syrie. Il y perd l’usage de son œil gauche suite à l’éclat de ses jumelles atteintes par une balle d’un soldat de Vichy. Après la victoire des Alliés en Syrie, il rejoint le cours de formation des Parachutistes de l’Armée britannique. A l’issue de sa formation, il réintègre la Haganah en tant que membre permanent. Il participe à des opérations de renseignement au service des Anglais et est envoyé en mission par la Haganah dans les pays arabes voisins.
Lorsque la Guerre d’Indépendance éclate, il se bat dans la région de la Vallée du Jourdain et participe à la conquête de Lod et Ramleh. Très apprécié de David Ben Gourion, il sera son protégé, tout comme le jeune Shimon Peres. Moshe Dayan suit alors une carrière militaire fulgurante et devient chef d’État major de Tsahal, de 1953 à 1958, notamment lors de la guerre de 1956 contre l’Égypte. Il sera Ministre de la Défense lors de la guerre victorieuse des 6 jours. Il aura ainsi toujours appliqué les conseils de Wingate.

La recherche fut plus compliquée pour le 3ème homme de cette photo, qui accroche le collier de Commandeur de la Légion d’Honneur au Général Dayan. Je me suis adressé à un ami dont le père fut l’un des acteurs clés de cette amitié entre la France et Israël dans les années 50 et 60. Il n’hésite pas et me dit «Je pense qu’il s’agit de l’Amiral Bloch». En comparant les photos, le doute n’est plus possible, il s’agit ici du jeune Lieutenant de vaisseau, René Bloch.
Sur cette photo, il a 31 ans. Il est issu d’une famille juive alsacienne, fils et petit fils de rabbin et neveu de Marcel Dassault.
Polytechnicien, licencié ès sciences, ingénieur du Génie Maritime et de Sup Aéro, Master of Arts de Harvard, René Bloch entra dans les Forces françaises libres en 1942 à l’âge de 19 ans. Entre 1942 et 1943, il assure la liaison avec la Royal Navy pendant la campagne de Tunisie. En 1944, avec la première Division française libre, il participe à la campagne d’Italie (Cassino, Rome, Montefiascone, Radicofani), au débarquement en Provence et à la campagne de France (Cavalaire, Toulon, Lyon, Belfort). Il fut ensuite un acteur clé dans l’organisation de la Force de frappe nucléaire française. Il fut aussi un pilote de l’aéronavale totalisant 2.900 heures de vol, honoré de plusieurs décorations françaises et étrangères. Il terminera sa carrière comme Amiral. Il fut l’un des acteurs de la coopération militaire et stratégique entre la France et Israël dans ces années-là.
Nous nous trouvons donc en cet été 1954, dans cette belle cour d’Honneur des Invalides, à moins de cent mètres du tombeau de l’Aigle et à quelques centaines de mètres de l’Ecole Militaire. Moins de treize ans plus tôt, le 12 décembre 1941, de nombreux anciens combattants Français juifs y furent emprisonnés avant d’être déportés – dont Pierre Masse et René Blum (frère de Léon). Dans cette même Ecole Militaire, rappelons que soixante ans plus tôt, un jeune Capitaine d’Etat Major d’origine juive fut injustement dégradé et humilié. Cette dégradation du Capitaine Dreyfus conduisit Theodor Hertzl et son ami Max Nordau à cofonder l’Organisation Sioniste Mondiale.
Ainsi, soixante ans plus tard, ces derniers auraient été heureux de voir un héros français, Général d’Armée, décorer un héros israélien, Général lui aussi, et sceller ainsi pour dix ans une alliance militaire déterminante pour la France et pour Israël, sous les regards complices du héros de Bir Hakeim et du Lieutenant de Vaisseau Bloch, fils de rabbin et futur Amiral.
C’est à partir de cette date et de ces rencontres que la France et Israël deviendront «des amis, des alliés» qui les conduiront à échanger des renseignements, à doter l’armée israélienne d’armes françaises, à lutter ensemble contre Nasser, à développer un programme nucléaire commun.

Cette photo isolée est donc l’image vibrante de la France de la Résistance, amie et alliée d’Israël. Une photo marquée par l’héroïsme et la solidarité des soldats qui ont vaincu le nazisme, des sables de Bir Hakeim aux neiges des Vosges et d’Allemagne avant de vaincre ensemble Nasser, dans le Sinaï et à Suez.

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