Lu dans la presse
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Publié le 18 Décembre 2018

France - "Le salafisme prospère dans les systèmes démocratiques qu'il rejette"

Hugo Micheron, chercheur à l'ENS et spécialiste du djihadisme, décortique les ressorts de la pensée salafiste, dont Chérif Chekatt était proche.

Publié le 14 décembre dans Le Point

Le salafisme serait-il une idéologie réactionnaire comme les autres  ? Non, répond l'universitaire Hugo Micheron, chercheur à l'ENS et spécialiste du salafo-djihadisme. S'il est important de ne pas oublier le contexte européen – montée des radicalités politiques, flambée de la conflictualité et poussée de fièvre identitariste –, le salafisme est d'abord le produit de guerres idéologiques internes au monde musulman.

Paradoxalement, cet islam rigoriste prospère au cœur des systèmes démocratiques européens qu'il déteste. Certains de ses sympathisants préoccupent les services de renseignements, inquiets des risques de basculements idéologiques radicaux et violents, comme ce fut le cas de l'auteur de l'attentat du marché de Noël de Strasbourg, fiché S au regard de sa « proximité avec la mouvance salafiste ».

Le Point : Malgré la chute de Daech, la fièvre identitariste qui fracture la France ne semble pas retomber. Pourquoi  ?

Hugo Micheron : Avec la chute de l'«  État islamique  », le messianisme djihadiste a pris un coup, la projection du djihadisme sous la forme d'une entité territoriale particulièrement. Mais cela ne signifie pas que son idéologie a disparu. La fin de leur «  califat  » entraîne une phase de réorganisation interne au djihadisme qui cherche à reprendre pied en capitalisant sur la banalisation des thèses et de la norme salafistes, en augmentation ces dernières années au sein de l'islam de France comme partout dans le monde. Parallèlement à ce phénomène, il faut aussi observer la place que prennent les nouvelles formes d'identitarisme et ne pas considérer que, parce qu'ils portent des discours marginaux ou farfelus, ils ne peuvent pas changer la donne. L'expression du radicalisme conduit souvent les marges qui en sont porteuses à se discréditer, mais favorise la polarisation des positions et l'expression d'une plus grande conflictualité au sein de la société.

Faut-il redouter le triomphe des discours réactionnaires  ?

Le salafisme est par essence une idéologie islamiste réactionnaire. Elle organise le repli de l'individu vers une identité musulmane totalement mythifiée qui promet de renouer avec un «  modèle parfait  » : l'islam «  des origines  ». Le salafisme considère qu'il existe un âge d'or, celui des premiers musulmans (les «  salafs  » ou «  pieux ancêtres) qui aurait été perdu. L'évolution historique de la religion, ce qui est appelé la tradition musulmane, est réduite à une «  altération  » de ce dogme originel : elle aurait entraîné des «  innovations  » religieuses plus ou moins grandes qui sont autant de «  virages ratés  ». Au cours des siècles, l'islam aurait ainsi connu un dévoiement colossal qui aurait fait dérailler la prophétie coranique. Sur la base de cette vision, qui explique selon eux tous les «  malheurs  » des musulmans et toutes les calamités mondiales, les salafistes entendent revenir en arrière, à l'islam «  véridique  », avant qu'il ne soit dévoyé. La réaction permettrait de renouer avec la promesse initiale : l'islamisation généralisée du monde, l'avènement d'une société des pieux «  parfaite  » à travers le «  califat  » et de la fin des temps. Le potentiel conflictuel inhérent au salafisme apparaît ici : sur la route de la «  purification  » du dogme se dressent des «  ennemis de l'islam  », qui veulent maintenir les fidèles dans l'oppression, mais aussi des «  mauvais  » musulmans, des traîtres «  apostats  » responsables de ces «  innovations  » religieuses, ou qui se contentent du statu quo. L'outil à disposition pour les combattre est alors le djihad. La réaction salafiste se fonde sur une utopie religieuse que partagent totalement les djihadistes.

On a le sentiment que le salafisme présente un mode de fonctionnement similaire à l'ultranationalisme ou d'autres idéologies réactionnaires…

Les deux partagent en effet la même revendication de défendre le groupe auquel ils s'identifient. Ils se croient former l'avant-garde de leur communauté réduite à leur définition étroite de ce qu'« est » l'islam ou de ce qu'est « un Français », qu'ils perçoivent comme antinomique. Les deux prônent un repli communautaire sur ces identités primaires considérées comme inaltérables, opposées et plus ou moins mythifiées, identité « gauloise » pour les uns, « salaf » pour les autres, qu'ils auraient la prétention d'incarner. Ils font tous deux, mais différemment, référence à un passé glorieux par opposition à l'ingratitude du présent et partagent le sentiment très répandu d'être « victime » d'un « système » inique et oppressant. Sur cette base, ils entendent construire un face-à-face, ils sont d'accord sur les termes du conflit qu'ils souhaitent voir advenir sur la base d'un affrontement civilisationnel. À défaut de l'affrontement ouvert, le modèle communautariste conjoint est celui des tensions latentes au sein de la société à travers le développement du vivre-à-côté par opposition au vivre-ensemble républicain.

Les parallèles de ce type pourraient être multipliés, mais il ne faut pas se laisser prendre au jeu de l'apparence. Si le vocabulaire est parfois commun, la grammaire est totalement différente. Le salafisme et le djihadisme plongent leurs racines dans le développement de l'islamisme, mobilisent une grammaire religieuse dont découle une certaine vision du monde. Il n'est pas possible de faire sens des dynamiques actuelles qui ont cours à l'intérieur de l'islam sans tenir compte de ces spécificités, au risque de ne plus rien comprendre. Le développement du salafisme s'inscrit ainsi en premier lieu à l'intérieur d'une guerre idéologique qui a lieu à l'intérieur même de l'islam et qui se déroule depuis quarante ans dans l'ensemble du monde musulman. Ignorer cet aspect en positionnant seulement l'évolution du salafisme en miroir de développement des discours ultra-nationalistes et vice-versa est une défaite de la pensée. C'est aussi une grave erreur qui revient à être otage des logiques mêmes de ces acteurs qui cherchent à prendre en tenaille le débat démocratique.

Ces mouvements qui prennent en tenaille le débat représentent-ils des dangers pour la démocratie  ?

Pour le salafisme, la démocratie est par définition honnie par tous les cheikhs de référence puisque jugée comme non islamique et apparentée à un mode de société impie, sans principe supérieur. Laisser le choix aux peuples de ses lois et principes de gouvernance serait amoral et reviendrait à remettre en cause le principe de la souveraineté divine et la soumission de l'homme (et de la femme  !) à Allah. Le paradoxe du développement du salafisme depuis les années 2000 et qui doit éveiller notre attention tient à ce qu'il prospère finalement assez bien au sein des systèmes démocratiques européens qu'il rejette pourtant si frontalement. L'émergence du djihadisme européen, révélé par la crise syrienne et les attentats de Daech à partir de 2015, doit aussi être compris comme la conséquence de cette situation. Le djihadisme serait l'instrument à disposition du salafisme pour résoudre, par le passage à la violence, la contradiction fondamentale que représente son expansion numérique au cœur d'un système jugé comme antithétique. Pour le développement des autres formes de contestation, que ce soit de type ultranationaliste ou autres, je ne sais pas s'ils représentent un danger en soi, car ils s'expriment pour l'heure encore dans le cadre démocratique. La définition même de la démocratie est d'être un système d'expression, de gestion et de canalisation des contradictions politiques internes à la société. C'est ce qui fait la force du modèle de société européen (malgré la crise actuelle) dans le monde actuel et qui a permis historiquement de juguler des crises économiques extraordinaires, deux guerres mondiales, la montée du communisme et l'avènement de ladite « post-modernité ».

Vous pointez du doigt le rôle d'internet dans la propagation de ces idéologies.

L'humanité fait face à travers la révolution internet à l'un des trois plus grands bouleversements technologiques de son histoire. Ses effets, contrairement à l'invention de la roue ou de l'imprimerie, ne se manifestent pas sur plusieurs siècles, mais instantanément ou presque à l'échelle de la planète entière. Combiné au défi climatique, le potentiel déstructurant de tels changements est colossal, et réactive toutes les grandes questions de destinée commune et des modèles de société à promouvoir, de ce qui est « eux » et de ce qui est « nous ». Selon moi, le développement des nouvelles formes de communautarisme doit se comprendre dans ce cadre général favorable au retour des utopies. La nouveauté dans ce système tient à ce que certains mouvements ne veulent plus croire à la démocratie comme modèle fiable de régulation de la vie en société. Au consensus majoritaire et à la gestion de l'altérité, ils souscrivent à la manœuvrabilité des petits nombres et à l'homogénéité de l'entre-soi communautaire, sur des bases identitaires plus ou moins revisitées et perçues comme un mouvement de reprise en main de leur « destin »... à l'abri de toute forme de contradiction.

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