Lu dans la presse
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Publié le 4 Mars 2020

France - Manuel Valls : "L’antisémitisme et l’antisionisme plus que jamais à combattre"

L’actualité récente démontre qu’antisémitisme et antisionisme demeurent très virulents en Europe, et singulièrement en France, s’inquiète l’ancien premier ministre.

Publié le 3 mars 2020 sur le site du Figaro

C’est le génie des grands intellectuels, ils sont visionnaires. Le 16 mai 1896, Émile Zola publie en première page du Figaro un article intitulé «Pour les juifs». Zola entend dénoncer avec force l’immonde campagne antisémite menée essentiellement par Édouard Drumont depuis la publication de son ouvrage, La France juive, en 1886. Zola n’est pas encore engagé dans la défense du capitaine Dreyfus, condamné et embastillé à l’île du Diable depuis deux ans. Il ignore tout à ce moment de l’affaire et de son innocence.

Le grand mérite de l’auteur des Rougon-Macquart est d’avoir compris la gravité de ce qui se passait dans la société française. Les termes «antisémite» et «antisémitisme» s’installent progressivement dans le vocabulaire et changent le contenu du débat intellectuel et politique. Zola les intègre dans son article qui, comme son célèbre «J’accuse», publié le 13 janvier 1898 dans L’Aurore, grâce à Clemenceau, est un «moment de la conscience humaine» pour reprendre les mots d’Anatole France devant sa tombe le 5 octobre 1902.

Zola est porteur d’une pensée prophétique. Il s’avance seul devant une opinion avide de revanche depuis la défaite de 1870, à la recherche de boucs émissaires, chauffée à blanc parun nationalisme haineux. Il s’oppose à la plupart de ses contemporains. Il offre une argumentation solide et cohérente face à l’antisémitisme et à la judéophobie de Drumont. Cet antisémitisme moderne et populiste - les Juifs assimilés aux bourgeois, à l’argent et au pouvoir -, dépassant les clivages entre la gauche et la droite, est une véritable répétition générale du XXe siècle.

À l’antique antisémitisme chrétien disséqué par Léon Poliakov s’est greffé un modernisme antijuif, une haine des Juifs - si proche de la « France juive  » de Drumont - et une détestation d’Israël

Les mots de Zola n’ont rien perdu de leur actualité. Dans un portrait qui lui était consacré, il y a quelques jours, le président du Congrès juif mondial, Ronald Lauder, s’interrogeait: «Qui s’élève en France pour les Juifs? Qui s’élève en Allemagne pour les Juifs? Qui s’élève en Europe pour les Juifs?». «Niemand, personne, nobody», répondait-il lui-même, cinglant. Ces mots m’ont bouleversé. Ils peuvent paraître injustes. Nous sommes nombreux à parler et à agir contre l’antisémitisme, la haine des Juifs, et l’antisionisme, la haine d’Israël, qui convergent depuis des années. Et pourtant je me sens concerné par le reproche. Les actes antisémites traduisent partout en Europe mais aussi aux États-Unis un mal profond. Ils sont par essence annonciateurs de grandes catastrophes. Ces vagues antijuives sont le fruit de l’antisémitisme radical d’extrême droite - qui s’attaque aussi aux musulmans -, d’extrême gauche et de l’islamisme. Ils accompagnent la crise de la démocratie et la montée du national-populisme.

Il faut d’abord admettre et connaître cette réalité, qui est plus forte en France que dans d’autres pays européens, pour mieux la combattre. À l’antique antisémitisme chrétien disséqué par Léon Poliakov s’est greffé un modernisme antijuif, une haine des Juifs - si proche de la «France juive» de Drumont - et une détestation d’Israël, présents dans une large partie de la sphère politique, de l’extrême gauche à l’extrême droite. Dieudonné et Soral parmi d’autres sont l’expression de cette haine. Cet antisémitisme, nous l’avons retrouvé parmi les «gilets jaunes» ou dans un carnaval odieux en Belgique.

Ce que j’ai nommé l’islamo-gauchisme qui a prospéré dans les quartiers populaires, dans les banlieues, cache son antisémitisme sous une forme d’anticapitalisme, de rejet de la mondialisation, assimilée «aux Juifs qui dominent le monde grâce à l’argent» (rien de très original dans la rhétorique…) et de l’antisionisme qui n’est quela négation de l’État d’Israël, instrument de cette domination dont les Palestiniens seraient les premières victimes… Vous trouvez ces discours dans les rangs de La France insoumise de Jean-Luc Mélenchon et de l’extrême gauche française, chez Podemos en Espagne ou Corbyn en Grande-Bretagne. La haine du Juif et d’Israël a également prospéré avec l’essor de l’islamisme dans nos pays européens, à travers les réseaux sociaux ou les paraboles relayant la culture antisémite et antiisraélienne d’une partie du monde arabe.

Je vis comme un échec pour la République le fait que, depuis vingt ans, de nombreux Français juifs aient décidé de partir en Israël à cause de la montée en puissance de l’antisémitisme

Faute d’avoir compris ces phénomènes et aussi cette complexité, une partie des responsables politiques hésite à s’engager dans cette condamnation claire et évidente de l’antisionisme qui n’est que le paravent de l’antisémitisme. Il faut en prendre toute la mesure pour mener un combat déterminé. Il faut donc nommer les choses, ne pas avoir peur de s’exposer, avoir du courage. Zola nous montre la voie. Les hésitations ou les lâchetés au moment des assassinats antisémites d’Ilan Halimi ou de Sarah Halimi doivent nous révulser.

Je vis comme un échec pour la République le fait que, depuis vingt ans, de nombreux Français juifs aient décidé de partir en Israël à cause de la montée en puissance de l’antisémitisme et parce qu’ils avaient le sentiment que la France ne les protégeait plus. Bien entendu, l’antisémitisme ou le négationnisme ne sont pas, seulement, l’affaire des Juifs mais bien de tous. Pourtant je le redis, comme je l’avais proclamé devant l’Hyper Cacher de la porte de Vincennes le 10 janvier 2015: la France sans les Juifs ne serait plus la France. Alors, comme Zola, nous devons nous engager, pour les Juifs.

Nous devons savoir que le combat sera long et difficile. Sur tous les fronts: sécuritaire et judiciaire, éducatif et culturel, mémoriel. Dans la société, dans les quartiers, à l’école, sur les réseaux sociaux. C’est donc une bataille idéologique, culturelle, intellectuelle et civilisationnelle. Il faut la gagner.

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