Lu dans la presse
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Publié le 10 Février 2020

France - Mémoire de la Shoah : "Sortons de l’approche moralisante"

Dans une tribune au Parisien - Aujourd’hui en France, Iannis Roder, responsable des formations au Mémorial de la Shoah et directeur de l’Observatoire de l’éducation de la Fondation Jean Jaurès, revient sur la manière d’aborder la Shoah.

Publié le 9 février dans Le Parisien

Iannis Roder, enseignant, responsable des formations au Mémorial de la Shoah, et directeur de l'Observatoire de l'éducation de la Fondation Jean Jaurès. Il vient de publier « Sortir de l'ère victimaire. Pour une nouvelle approche de la Shoah et des crimes de masse » (éditions Odile Jacob)


« Il n'est pas une semaine où l'histoire de la Shoah ne soit mentionnée dans un média, que ce soit pour une sortie littéraire ou cinématographique, pour un documentaire, une émission ou encore pour une actualité. L'omniprésence de cette mémoire est le résultat concomitant d'une hypermnésie de la Shoah, c'est-à-dire du fait que la Shoah a fini par occulter tout autre événement de la Seconde Guerre mondiale, mais également d'une approche morale du génocide des juifs qui a fait de la souffrance le biais par lequel est abordé le crime.


Or, la société française a longtemps pensé que la mémoire de la Shoah nous préserverait du retour de la haine. Nous avons pensé ce crime comme un rempart, comme la garantie d'une prise de conscience de ce que l'homme pouvait faire à l'homme. On a alors « nazifié » les discours qui parlaient d'identité ou d'immigration, on a érigé le nazisme en mal absolu, l'utilisant à tout-va pour tenter de disqualifier les uns et les autres dont nous étions persuadés qu'ils étaient les annonciateurs du retour de l'horreur.


Mais il nous faut constater que nous nous sommes trompés. Nous n'avons jamais autant parlé de la Shoah qu'aujourd'hui et, depuis vingt ans, les actes antisémites, dont douze assassinats, n'ont jamais été aussi nombreux en France depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. La mémoire de la Shoah n'est pas la protection que nous imaginions. Elle a même pu participer à l'émergence d'une concurrence mémorielle.


Faut-il pour autant renoncer à en parler et à l'enseigner ? Non, bien au contraire, mais à condition de changer notre manière de l'aborder. Il faut faire connaître l'histoire des juifs, mais entrer dans l'histoire du génocide par les victimes, c'est faire le choix d'insister sur la souffrance et l'émotion qui ne donnent pas les clés de compréhension nécessaires. C'est aussi prendre le risque d'essentialiser les juifs comme victimes car leur très longue histoire est absente des programmes scolaires.


Le nazisme et la Shoah portent en eux d'immenses leçons pour notre présent, et c'est cela qui doit guider nos discours. Non pas pour voir, dans notre société actuelle, les manifestations d'un nazisme soft totalement anachronique et délié de toute réalité. Mais pour comprendre que la Shoah nous renseigne sur le basculement d'une société moderne et nous permet de questionner les conduites collectives et individuelles. Les passages à l'acte des assassins nazis nous éclairent sur les structures psychologiques et intellectuelles des idéologues d'hier et d'aujourd'hui.

Le nazisme se structurait autour de l'idée du complot comme mythe explicatif de l'histoire, c'est-à-dire qu'il considérait les « juifs » — qui auraient cherché à les détruire — comme les ennemis éternels de « la race » germanique. Il s'agissait donc d'une vision eschatologique (du « eux » ou « nous ») de type paranoïaque. C'est mûs par l'angoisse de leur propre destruction que les nazis déclenchèrent et déchaînèrent le génocide contre des femmes, des hommes et des enfants (1,5 million de moins de 18 ans ont été assassinés). Convaincus d'être dans le vrai, le bon et le juste, ils le vécurent comme un acte défensif et donc absolument nécessaire.


C'est exactement comme cela que pensent les assassins suprémacistes et islamistes, animés eux aussi — dans des cadres idéologiques qui leur sont propres — des mêmes ressorts : paranoïa, vision eschatologique et antisémitisme. La connaissance de l'histoire de la Shoah est aujourd'hui plus que jamais nécessaire, à la condition de sortir de cette approche moralisante dont nous ne pouvons que constater les limites. »