Lu dans la presse
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Publié le 8 Février 2018

#France - A Sarcelles, "quand on est juif, on sait qu’on est une cible"

"Mais une fois, un copain de mon fils de 7 ans n’a pas voulu lui prêter son cahier au motif qu’il était juif. Un peu plus tard, il lui a dit 'Excuse-moi, je me suis trompé, ce n’est pas toi [le problème], c’est les Israéliens…'. Ils ne sont pourtant qu’en CE1 !"

Publié le 7 février dans L'Obs - Numéro spécial "Les nouvelles haines antisémites", à découvrir en ligne et dans tous les bons kiosques

La nouvelle s’est répandue comme une traînée de poudre dans le micro-village juif de Sarcelles, deux rues de commerces casher. Lundi 29 janvier, à deux pas de là, un petit bonhomme de seulement 8 ans s'est fait frapper par deux adolescents. Un croche-pied, et le gamin a volé par terre. Au sol, il a reçu des coups. L’enfant s’est glissé sous un camion pour se protéger. Il n’a pas été blessé. Mais choqué, si.  L’agression a duré très peu de temps, à 18h30, dans cette avenue du 8-Mai 1945, cosmopolite et animée, où les épiceries pakistanaises succèdent aux enseignes maghrébines et juives.

Ce n’était pas qu’une simple querelle de gosses : l’enfant, qui parcourait avec son grand frère les 150 mètres séparant son domicile de son cours de soutien scolaire, portait une kippa et des franges, appelées "tsitsit", dépassaient de ses vêtements. Sa confession juive ne faisait pas de doute. La police a retenu la qualification d’acte antisémite. L’événement est donc remonté jusqu’au sommet de l’Etat, le Premier ministre Edouard Philippe dénonçant "une nouvelle forme d'antisémitisme violente et brutale".

Sortie d'école surveillée

A la sortie de l’école juive confessionnelle, en haut de l’avenue, les enfants s’égayent, kippa brodée en hébreu pour les garçons, jupe pour les filles. Les mamans, bonnet sur la tête, attrapent les petites mains vite fait. Pas question de les laisser courir. Léa, 26 ans, qui travaille dans la comptabilité: 

"Je ne laisserais jamais mon enfant de 9 ans tout seul dans la rue à Sarcelles. Quand on est juif, on sait qu’on est une cible."Léa n’a pas vraiment peur. Elle a grandi à Sarcelles, elle s’y sent toujours chez elle. "Globalement, ça se passe bien. La plupart de mes voisins sont musulmans, africains, et on s’entend. On s’entraide. Des gens portent ma poussette. Mais certains ne disent pas bonjour et sont hostiles. Et il y a plus d’insécurité, de racailles, qu’avant." C’est à des remarques, entendues de-ci de-là, que cette maman de deux petits de 3 et 1 ans sent que les choses ont changé :

"Récemment, dans la rue, un garçon de 12-13 ans m’a interpellée pour me dire 'Pourquoi les Juifs ont de belles trottinettes ?' J’ai répondu 'Travaille bien à l’école et ta maman t’en achètera une.'"

Insidieuses petites phrases

De plus en plus de parents mettent, comme Léa, leurs enfants en école privée confessionnelle. Par respect des traditions, mais aussi pour plus de tranquillité. Avec, au final, le risque que les différentes communautés se fréquentent de moins en moins, et donc que le fossé s’élargisse encore entre elles. Laurence, elle, résiste. Les enfants de cette commerçante vont toujours à l’école publique de Saint-Brice, une commune voisine plus tranquille, où elle réside.

"Mais une fois, un copain de mon fils de 7 ans n’a pas voulu lui prêter son cahier au motif qu’il était juif. Un peu plus tard, il lui a dit 'Excuse-moi, je me suis trompé, ce n’est pas toi [le problème], c’est les Israéliens…'. Ils ne sont pourtant qu’en CE1 !"

Dans sa boucherie casher, décorée d’une image de Moïse ouvrant les eaux de la mer Rouge, elle devise avec son mari, Eddy.  Elle regrette "l’éducation qui se perd". "Il y a des gens charmants dans toutes les cultures, des bons et des mauvais partout", insiste Eddy, qui déplore "la ghettoïsation" dans "les territoires perdus de la République". Son épouse reconnaît qu’elle-même ne fréquente plus que deux rues à Sarcelles. "Je ne vais plus ailleurs dans la ville, c’est fini", lâche-t-elle.

Même si marcher avec une kippa sur la tête est très banal dans cette commune dont 20% des 60.000 habitants sont juifs, elle en dissuade son petit garçon. "S’il veut la mettre, je lui dis : 'Non mon cœur, mieux vaut éviter.'" Les plus grands, eux, l’assument toujours. "Mon fils de 19 ans la met dans les transports, explique Corinne, 52 ans, restauratrice. J’en suis fière, même si je lui dis quand même de ne pas la porter."

Agressions sous-estimées ?

Pour les habitants juifs, le nombre d’agressions antisémites est clairement sous-estimé. Les parents du petit garçon de 8 ans ont demandé conseil au rabbin, avant d’aller porter plainte. Ils ont refusé de s’exprimer dans la presse. "Les gens hésitent à signaler les incidents. Il faut les comprendre : les auteurs sont mineurs, ils sont sanctionnés, mais après ils reviennent dans le quartier et vous connaissent", explique René Taïeb, président de l’Union des collectivités juives du Val-d’Oise. Certains feraient donc profil bas, et nombre d’affaires passeraient à la trappe.

Corinne raconte : 

"Il y a un mois, le fils d’une amie s’est fait embêter par deux ados. Comme il sortait de trois heures de Krav-Maga [une technique d’auto-défense d'origine israélo-tchécoslovaque hongroise, NDLR], il était bien chaud et les a défoncés ! C’était de la légitime défense."

Sarah, un bonnet noir et de grands yeux vert d’eau, est, elle, persuadée qu’on ne lui a pas cherché des noises par hasard : "Aux Flanades [une galerie commerciale  vieillissante, NDLR], un homme maghrébin trouvait que je m’étais mal garée : il a porté sa main sur mon visage, comme pour me taper !", raconte cette jeune mère au foyer.

"Ça se voit bien que je suis juive. Ça entraîne de l’agressivité. J’évite donc de traîner, je me dépêche."

Beaucoup s’estiment victimes de plus de vols à l’arrachée. "Certains jeunes pensent que les juifs ont de l’argent, que nos jeunes ont de beaux portables, donc qu’on peut les agresser", dit Corinne. "Ma fille s’est fait voler le sien il y a un an. Ils étaient plusieurs, elle a fini par le lâcher. Il y a pourtant bien des pauvres dans la communauté."

Délinquance ciblée

Plus grave, l’histoire de cette jeune fille juive de 15 ans, agressée il y a 15 jours à Sarcelles, fait le tour des conversations. L’adolescente marchait dans une ruelle malfamée, des écouteurs sur les oreilles, quand elle a été blessée à la pommette par un trentenaire, sans que la police sache avec quoi. L’agression n’a pas été reconnue comme antisémite.

"C’est une petite qui est religieuse : elle porte des jupes longues. Bien sûr que ça se voit qu’elle est juive", estime Laurence, la bouchère.

La communauté a sans cesse en tête le sort de Sarah Halimi, tuée dans la nuit du 3 au 4 avril 2017 à Paris. La circonstance aggravante d’antisémitisme n’a pas été retenue par la juge d’instruction, mais le parquet a fait appel.

"On a tous une maman âgée toute seule dans une maison comme cette dame, alors on ne peut pas se sentir tranquille après ça", poursuit Laurence, dont la grande fille était amie avec Yohan Cohen, mort à 20 ans lors de l’attentat contre l’Hyper Cacher, le 9 janvier 2015. Dans la rue, un peu plus loin, une stèle de marbre célèbre sa mémoire. "Il aimait la vie et faisait le bonheur des siens", lit-on. Il habitait un peu plus loin.

Le tournant de 2014

En 2014, à Sarcelles, quelque chose s’est cassé. Un dimanche de juillet, une manifestation pro-palestienne, interdite par la préfecture, dégénère. Elle démarre près de la gare RER de Garges-Sarcelles, et déborde autour des commerces des Flanades, qui jouxtent le quartier juif. Une pharmacie est incendiée. Les travaux n’ont été achevés qu’en juillet dernier. "Je recevais de la famille chez moi. On voyait des flammes", se souvient Corinne. "Mon fils m’a fait croire qu’il allait chez un copain. En fait, il est allé défendre la synagogue."

La grande synagogue, avenue Paul-Valéry, a des airs de bunker, avec son haut portail gris décoré d’étoiles de David et de Menorah [chandelier à sept branches, NDLR]. Jérémy, 30 ans, était là aussi.

"En face, les pro-palestiniens nous jetaient des feux d’artifice. Ça éclatait dans tous les sens. C’était des scènes de guerre civile. Nous, on a des bombes lacrymogènes, des matraques télescopiques et des gilets renforcés. Mais c’est pour nous défendre."

Les CRS étaient mobilisés pour éviter un affrontement plus rude. Ce jour-là, Jérémy a perdu des copains maghrébins. "J’ai vu certains de mes amis du lycée dans la manif. Notamment un ami rebeu avec qui je pratiquais un sport de combat." Ils ne se sont plus reparlés :

"Je me suis promis que, plus jamais, je ne ferais entièrement confiance à un musulman."

Le cri de "mort aux juifs !" prononcé en arabe résonne encore dans sa tête "Pour moi, maintenant, défendre la cause palestinienne, c’est une façade pour ne pas affirmer qu’on est antisémite."

Déjà, en 2012, l’attentat contre l’épicerie Naouri avait profondément choqué. Une grenade lancée, en plein midi, par deux membres de la filière djihadiste Cannes-Torcy, avait détruit le magasin, qui n’a depuis jamais rouvert. La porte en est toujours murée par des plaques de bois, à quelques centaines de mètres de l’endroit où le petit garçon a été frappé.

L'impossible discussion

Le conflit israélo-palestinien empoisonne tout. Mieux vaut éviter le sujet à Sarcelles, même s’il revient toujours dans la bouche de nos interlocuteurs juifs. "Mon patron est turc, c’est un ami de quinze ans. J’ai des copains de toutes confessions. On s’entend bien… tant qu’on ne parle pas de politique", sourit Stéphane, 39 ans (*).

"J’explique à mes enfants que chacun a sa religion, qu’il faut respecter tous les êtres humains, qu’à la fin, on finit tous pareils. Mais je ne les vois pas grandir dans cette ambiance-là. Je ne suis pas optimiste. J’aurais envie de quitter Sarcelles pour la Côte d’Azur."

Pourtant, à Sarcelles, tout le monde se mélange dans les boutiques. Des dames musulmanes entrent chez le boucher casher. Et dans la vitrine de Céline, 38 ans, un poupon noir côtoie tout naturellement des serviettes brodées en hébreu. On y trouve aussi des bavoirs où des prénoms maghrébins comme Jamilah sont rehaussés d’une protectrice main de Fatima. Ses clients sont de toutes obédiences. Mais parfois, un élan d’humeur suffit pour que l’insulte fuse :

"J’avais du retard dans une commande : la dame m’a traitée de 'sale juive'", raconte Céline. "Elle m’a pourri ma boutique sur internet. Elle est revenue, six mois plus tard. Mais moi, j’ai refusé de la servir."

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