Lu dans la presse
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Publié le 15 Octobre 2020

France - Taguieff: "Les Protocoles des Sages de Sion, le plus célèbre faux antijuif de l’histoire occidentale"

Les Protocoles des Sages de Sion forment un ouvrage paru il y a tout juste un siècle, et sur lequel Hitler s’est beaucoup appuyé pour nourrir sa vision complotiste du monde, analyse Pierre-André Taguieff, qui consacre un livre à l’étude de ce document complotiste célèbre.

Publié le 15 octobre dans Le Figaro

Pierre-André Taguieff, philosophe, politiste et historien des idées, directeur de recherche au CNRS, est l’auteur de plusieurs ouvrages sur la question du progrès, dont Les Contre-réactionnaires. Le progressisme entre illusion et imposture (Denoël, 2007), La Religion du progrès. Esquisse d’une généalogie du progressisme (TAK, 2012), L’Émancipation promise (Cerf, 2019), ou encore Criminaliser les Juifs, Le mythe du «meurtre rituel» et ses avatars (antijudaïsme, antisémitisme, antisionisme) (Hermann, 2020). Il vient de publier Hitler, les «Protocoles des Sages de Sion» et «Mein Kampf» (PUF, 2020).

FIGAROVOX. - Qu’est-ce qui vous a poussé à vous plonger dans l’étude des Protocoles des Sages de Sion, et de leur découverte par Hitler?

Pierre-André TAGUIEFF. - Mon intérêt pour les Protocoles, le plus célèbre faux antijuif de l’histoire occidentale, ne date pas d’aujourd’hui. J’avais pris conscience de l’importance de ce document dans les années 1980, au cours de mes recherches sur les formes modernes et contemporaines de la haine des Juifs. En 1989, j’ai été contacté par un éditeur qui, sur les conseils de Léon Poliakov, m’a proposé de faire une édition critique de ce texte. J’ai redéfini le projet dans le sens d’une étude historique et critique des usages politiques du faux depuis sa première publication russe en 1903.

Ce qui m’intéressait alors particulièrement, c’était la surprenante adaptabilité du document, qui paraissait doté d’une efficacité symbolique persistante tenant principalement à ses caractéristiques formelles. Je me suis donc mis à étudier les multiples recyclages du faux à partir du début de sa carrière internationale, en 1920, lorsqu’il a commencé à être traduit en allemand, en anglais, en français, en polonais, en suédois, en hongrois, en italien, etc.

J’ai publié les résultats de mes recherches en février 1992, aux Éditions Berg International, sous la forme d’un ouvrage volumineux (1224 p.) titré Les Protocoles des Sages de Sion. Faux et usages d’un faux, en deux tomes. Le premier tome, rédigé par moi, est intitulé Introduction à l’étude des Protocoles. Un faux et ses usages dans le siècle, le second est un recueil d’études et de documents sélectionnés, classés et présentés par mes soins.

Je n’ai cessé par la suite de retravailler sur la question, notamment à la suite de la nouvelle édition revue et corrigée de mon livre de 1992 sur l’histoire des Protocoles, parue en 2004 chez Fayard. À l’occasion de mes recherches sur l’imprégnation conspirationniste de l’antisémitisme allemand, alimentée par la diffusion des Protocoles, j’ai décidé de consacrer à ces derniers une étude historique complémentaire, portant sur les usages nazis, et plus particulièrement hitlériens, du faux. Dans cet ouvrage, j’ai privilégié, comme le précise le sous-titre, l’analyse de l’antisémitisme apocalyptique de Hitler, inséparable de sa vision conspirationniste de l’histoire.

Cette page de l’histoire vous paraissait-elle encore méconnue?

Il restait des zones d’ombre et ce que j’avais lu sur la question ne me satisfaisait pas. Lorsqu’il découvre les Protocoles, dans les mois qui suivent la première traduction allemande du faux, parue à la mi-janvier 1920, Hitler ne doute pas qu’il s’agisse d’un texte révélant le programme secret des hauts dirigeants juifs qui, experts en manipulations les plus diverses, visent à devenir les maîtres du monde. Sa lecture du faux lui donne un modèle d’interprétation de la révolution bolchevique, qu’il attribue, à l’instar des antisémites russes et germano-baltes installés à Munich, aux Juifs.

À partir du printemps 1920, il intègre dans sa vision antijuive du monde le mythe répulsif du «bolchevisme juif» à la conquête du monde, qui s’ajoute à la représentation du Juif comme maître de la finance internationale. Si ce remaniement de sa «doctrine» s’est opéré sous l’influence de Dietrich Eckart et d’Alfred Rosenberg, il doit aussi beaucoup à sa lecture des Protocoles et des textes dérivés de ce faux, tel Le Juif international, recueil d’articles antijuifs attribués (faussement) à Henry Ford, dont Theodor Fritsch, «le vieux maître de l’antisémitisme allemand» (Hitler), a publié une traduction allemande en 1921 (t. I) et 1922 (t. II).

Hitler intègre dans sa vision antijuive du monde le mythe répulsif du « bolchevisme juif  » à la conquête du monde

Les dix-huit lignes consacrées, dans le premier tome (1925) de Mein Kampf, aux Protocoles, constituent un résumé des arguments fallacieux avancés par les défenseurs de l’authenticité du document contre ceux qui, à partir de l’été 1921, avaient établi qu’il s’agissait d’un texte fabriqué sur la base de divers plagiats, le principal texte plagié étant le pamphlet de Maurice Joly publié en 1864, Dialogue aux enfers entre Machiavel et Montesquieu. Les partisans de l’authenticité des Protocoles voyaient dans le document un précieux dévoilement de l’«esprit juif» et des stratégies par lesquelles les Juifs étaient en train de réaliser leur objectif final: la domination du monde.

Pour Hitler, lire les Protocoles, c’est apprendre à connaître les Juifs, comprendre les buts qu’ils poursuivent ainsi que leurs stratégies et leurs tactiques. C’est aussi expliquer la marche du monde par ses causes cachées, à savoir les complots fomentés par les Juifs depuis les débuts de l’histoire. C’est enfin se protéger contre «le Juif», voire commencer à gagner le combat contre l’ennemi absolu, «l’image du diable», en se montrant capable de démonter ses mensonges et de déjouer ses manœuvres. À la suite de Ford, qu’il admire, Hitler accorde ainsi une importance décisive au document: «Le jour où il sera devenu le livre de chevet d’un peuple, le péril juif pourra être considéré comme conjuré.»

Ce document était-il d’une forme ancienne de «fake news», en quelque sorte?

Les Protocoles constituent un récit mythique qui, fabriqué pour réaliser certains objectifs idéologico-politiques, ne se réduit pas à un ensemble de rumeurs douteuses ou mensongères qui circulent à grande vitesse avant de s’évanouir. Ce faux est à la fois un best-seller et un long-seller de la littérature conspirationniste et antijuive moderne. Aujourd’hui, sa diffusion mondiale est assurée principalement par Internet, où, depuis le début des années 1990, se sont multipliés les sites, les forums et les blogs dits extrémistes ou radicaux de diverses obédiences, d’orientation conspirationniste, qui ont remis en circulation et à l’ordre du jour la thématique véhiculée par le célèbre faux.

Les Protocoles sont utilisés par les extrémistes de tous bords: suprémacistes blancs et antisémites noirs aux États-Unis, catholiques et protestants fondamentalistes en Europe comme dans les deux Amériques, nationaux-traditionalistes orthodoxes en Russie, fondamentalistes musulmans de toutes obédiences (chiites et sunnites, Frères musulmans, salafistes et jihadistes), néonazis païens, nationalistes radicaux, adeptes de sectes ou de doctrines ésotériques (en particulier chez les gourous et les adeptes du «New Age»), amateurs de prophéties apocalyptiques de fin du monde, négationnistes et complotistes fascinés par la légende des «Illuminati».

Dans les pays arabo-musulmans (notamment en Égypte, en Syrie et au Liban), les Protocoles constituent en outre un inépuisable réservoir de thèmes antijuifs sollicités dans les prêches du vendredi ou les débats publics et mis en scène par des feuilletons télévisés, constituant d’efficaces instruments de propagande «antisioniste» visant un public populaire. Le faux reste le principal vecteur du complotisme antijuif. La carrière internationale des Protocoles est donc loin d’avoir pris fin.

L’antisémitisme aujourd’hui a-t-il encore partie liée avec le complotisme?

C’est surtout après la création de l’État d’Israël, en mai 1948, que la «conspiration juive universelle» sera reformulée en «complot sioniste mondial», devenu le plus répandu des récits de mégacomplots depuis qu’il s’est intégré dans la propagande islamiste. Les articles 22 et 32 de «La Charte d’Allah» adoptée par le Hamas - le «Mouvement de la résistance islamique» -, rendue publique le 18 août 1988, témoignent de cette retraduction islamiste et «antisioniste» du mythe du complot juif mondial, adapté à la guerre totale contre Israël. Dans l’article 32, les Protocoles sont mentionnés en tant que preuve du criminel «projet» des «sionistes»:

«La conspiration sioniste n’a pas de limites. Après la Palestine, les sionistes veulent accaparer la terre, du Nil à l’Euphrate. Quand ils auront digéré la région conquise, ils aspireront à d’autres conquêtes. Leur plan a été énoncé dans les Protocoles des Sages de Sion, et leur conduite actuelle en est la meilleure preuve.»

Le jour où il sera devenu le livre de chevet d’un peuple, le péril juif pourra être considéré comme conjuré. Adolf Hitler

La nouvelle rhétorique conspirationniste s’est développée, depuis le début des années 1990, sur la base de deux thèmes fondamentaux: la dénonciation du «Nouvel Ordre mondial» et celle du «Gouvernement d’Occupation sioniste» (ZOG: acronyme de «Zionist Occupation Government»). Dans ce nouveau grand récit, l’antimondialisme va de pair avec un antisionisme radical et un anti-américanisme rabique impliquant la diabolisation des «banquiers internationaux», censés être juifs pour la plupart d’entre eux.

La diabolisation de la «finance internationale» reste le principal topos de la nouvelle rhétorique conspirationniste, qui s’est adaptée à l’anticapitalisme et à l’antimondialisme, positions idéologiques largement présentes dans le champ de l’opinion. Depuis les années 1990, mais surtout après le 11-Septembre, la dénonciation d’actions terroristes sous fausse bannière (false flag) attribuées aux «Juifs» ou aux «sionistes» est devenu un réflexe idéologique.

 

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