Lu dans la presse
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Publié le 20 Novembre 2020

France - Terrorisme: le courage des "cinq du Thalys"

Récit. Les passagers anonymes qui se trouvaient à bord de l’Amsterdam-Paris et ayant réussi à maîtriser l’assaillant ont raconté, jeudi, les quelques minutes qui ont permis d’éviter un massacre.

Publié le 19 novembre dans Le Figaro

Un message humain et civique. Jeudi, dans le procès de l’attentat du Thalys, l’heure était venue d’entendre ces passagers anonymes qui ont résisté. Et leurs témoignages ont soudain pris une dimension universelle. Car, depuis cinq ans, attentat après attentat, il est possible d’écrire une autre histoire du terrorisme islamiste: celle du père se sacrifiant pour son fils, du mari perdant la vie en protégeant son épouse, de l’inconnu sauvant son prochain, de l’employé mettant à l’abri ses clients. Une histoire que beaucoup ne peuvent plus raconter. Jeudi, ceux qui étaient à bord de l’Amsterdam-Paris sont devenus les porte-paroles de ces autres anonymes résistants tombés au «champ d’amour» à Paris, Nice, Villejuif, Romans-sur-Isère et dans tant d’autres lieux.

Leur récit permet aussi de rétablir une vérité: l’attaque du Thalys, comme d’ailleurs celle de Sid Ahmed Ghlam quatre mois plus tôt, ne fut pas un attentat «raté» ou «avorté». Formules terribles car elles oublient les blessures, les traumatismes. Le massacre du Thalys a bien été déjoué par le courage de cinq hommes «ordinaires».

Jeudi, les premiers mots furent ceux de celui qui a toujours voulu rester dans l’ombre. «Damien» a d’ailleurs décidé de ne pas se présenter devant la Cour. Mais il a bien porté plainte et s’est constitué partie civile. Ce sont donc bien ses mots que reprend le président. Au moment des faits, ce jeune cadre bancaire de 28 ans habite les Pays-Bas depuis 2009. Ayant trouvé un nouvel emploi en France, il prend le Thalys, ce 21 août 2015, pour préparer son prochain déménagement. Selon son habitude, Damien se rend dans le wagon bar. «Environ une heure avant l’arrivée à Paris», prévue à 18 h 45, il se rend aux toilettes les plus proches mais les trouve condamnées. Il va alors dans le sas entre les voitures 13 et 12.

Les lieux sont occupés et il attend «3 ou 4 minutes». Puis la porte s’ouvre et le jeune Français fait face à un homme torse nu. Les bras ballants, il a une kalachnikov sur le torse «plus petite que celles que j’ai vues dans des films», se dit Damien. L’inconnu, très calme, lui décoche un regard «sombre et déterminé». Il porte aussi «un sac à dos à l’envers, comme on porte un enfant». Instinctivement, Damien comprend et le saisit au cou. «Je l’ai pris à deux mains et je l’ai poussé. Je me suis presque blotti contre lui, j’ai mis tout mon poids pour éviter qu’il bouge.» Obsédé par l’idée d’empêcher l’homme d’utiliser son arme, il n’a pas même le réflexe de crier. Un contrôleur arrive alors et ouvrant la porte du sas, il permet au terroriste de se diriger vers la voiture 12. La suite est racontée devant la cour par un quinquagénaire élégant s’exprimant en français avec un accent américain.

"Je me suis dit : c’est pour de vrai" Mark Moogalian, passager franco-américain du Thalys

Installé dans la voiture 12, juste à côté du sas, avec son épouse, Isabelle, et leur chien, Mark Moogalian a repéré l’entrée dans les toilettes de l’inconnu avec sa valise à roulettes. Ne le voyant pas ressortir, et craignant un malaise, il se lève. Arrivé au sas, il voit le terroriste sortir, remarque son fusil automatique et voit Damien l’empoigner. «Je me suis dit: c’est pour de vrai.» Premier réflexe: penser à Isabelle, «je ne voulais pas qu’elle prenne une balle perdue». Il retourne en arrière et crie à sa femme: «Va-t’en, c’est du sérieux.» Dans son témoignage déchirant, Isabelle lâchera: «Je suis allée me cacher mais pas trop loin car je voulais mourir avec mon mari.» À cet instant, Mark, 51 ans, qui n’a jamais tenu une arme de sa vie, comme il le confie à son avocat, Thibault de Montbrial, fait ce qui lui semble bon de faire. «J’y suis retourné, explique-t-il, c’était toujours la bagarre. Tout est très flou dans ma mémoire mais j’ai pu m’emparer de l’arme. Je suis sorti du sas et j’ai dit: “I got the gun.”» Puis Mark fait trois pas et il est touché d’une balle de pistolet tiré par le terroriste qui a embarqué avec un AK47, 270 cartouches, un pistolet automatique et un cutter. Moogalian lâche la kalachnikov. «Je vais mourir, se dit le Franco-Américain en sang, j’ai raté mon coup, il va y avoir une vraie catastrophe.»

«L’arrivée de la cavalerie»

Mais Mark Moogalian n’a pas raté son coup. Prenant le relais, Anthony Sandler, Américain en vacances en Europe avec ses amis Spencer Stone et Alek Skarlatos, raconte la suite et la fin de l’exploit des cinq du Thalys. Assis en voiture 12, il entend avec Spencer Stone ce qu’il qualifie «de bruit de verre brisé». «Je me suis retourné et j’ai vu le terroriste ramasser l’AK et la charger. Deux secondes plus tard, Spencer court vers lui, le tacle (Sandler utilise le mot «tackle» qui, en football américain, signifie «bloquer» l’adversaire) et commence à lutter».

Aidé de ses amis, Stone parvient à maîtriser el-Khazzani. Entre la vie et la mort, Mark Moogalian se souvient «avoir vu un corps voler dans les airs et tacler le terroriste. J’étais content car la cavalerie était arrivée». Peu après, le «soldat du califat» envoyé par Abdelhamid Abaaoud est ficelé sur le sol à l’aide de cravates dont une, bleue à pois roses se souvient Isabelle Moogalian, était d’un particulier mauvais goût. Qu’importe, le pire avait été évité grâce au courage de son époux et de ses compagnons.
 
 
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