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Publié le 9 Janvier 2018

#France - Une théorie du complot ? "En cas de doute, il y a trois questions à se poser"

Dans son lycée, Sophie Mazet anime un atelier d’autodéfense intellectuelle. Elle nous explique comment elle enseigne le scepticisme à ses élèves.

Publié le 8 janvier 2018 dans L'Obs

Cet article a été initialement publié le 4 mars 2016. Nous le repartageons alors qu'une enquête de la Fondation Jean-Jaurès et du site Conspiracy Watch, "l'Observatoire du conspirationnisme", en lien avec l'Ifop et publiée dimanche 7 janvier, affirme que 79% des Français croient à au moins une "théorie complotiste".

Prof d’anglais dans un lycée de Saint-Ouen (Seine-Saint-Denis), Sophie Mazet est l’auteure d’un "Manuel d’autodéfense intellectuelle", fruit d’un atelier organisé dans son établissement. Les jeunes de la Ruche89 l’ont interrogée. C’est leur toute première interview.

Ruche89 : Comment se déroulent vos ateliers d’"autodéfense intellectuelle" ?

Sophie Mazet : Il y a d’abord une partie sur le langage, les mots, les arguments. On commence par de la rhétorique à l’ancienne, Aristote, etc. En ce moment, on travaille sur Orwell et la novlangue : comment on arrive à faire dire aux mots le contraire de ce qu’ils ont l’air de vouloir dire. Puis on enchaîne sur le discours publicitaire : comment est-ce qu’il peut nous atteindre sans même qu’on s’en rende compte ? On travaille aussi sur les connotations qu’on peut donner aux mots.

Par exemple ?

Un exemple qu’on travaille beaucoup est celui du Rwanda. Les mots qui ont été utilisés pour désigner les Tutsi faisaient référence à des animaux comme des chiens et des cafards, et donc petit à petit, en utilisant ces mots, on allait vers le fait de ne plus considérer les Tutsi comme des humains – or il est bien plus facile d’aller tuer un cafard que d’aller tuer une personne. 

Les théories du complot, sur lesquelles vous avez écrit, arrivent plutôt en fin de formation.

Vous avez démarré ces cours après vous être rendu compte de la grande crédulité de certains de vos élèves... Les jeunes sont-ils plus crédules ?

Je ne suis pas sûre que ce soit spécifique aux jeunes. Vous n’avez pas de bol parce que vous êtes les premiers à vous informer principalement sur Internet donc peut-être que finalement il y a un effet trompeur.

Qu’est-ce qu’il va se passer dans 25 ans ? Vous serez les vieux et vous continuerez de vous informer principalement sur Internet, et vos enfants feront de même. 

Il y a aussi le fait qu’à votre âge, vous êtes vraiment curieux : c’est une qualité qui peut être un petit peu dévoyée quand on n’a pas trop de méthode.

L’un d’entre vous, dans un article sur les ex-fans des Illuminati, parlait de l’information comme un marché. Eh bien, le sociologue Gérald Bronner est tout à fait d’accord avec vous. Il l’applique non pas à la cour de récré mais à Internet et il parle d’une libéralisation du marché cognitif. Il propose d’envisager le marché cognitif comme une démocratie où certains voteraient une fois et d’autres voteraient 1 000 fois. Et dans cette catégorie, il y a les complotistes, qui s’expriment beaucoup plus que ceux qui luttent contre les théories du complot. Donc la tâche n’est vraiment pas aisée pour les internautes.

Si l’on s’informe sur Internet, explique Bronner, on va fatalement tomber sur des choses complotistes comme les "crop circles" : ce sont ces cercles dans les champs que certains attribuent à des extraterrestres. En faisant des recherches là-dessus, on a réalisé que 9 personnes sur 10 ne dépassent jamais la première page de résultats sur Google. Or entre 75 et 95% des pages sont favorables à cette croyance.

Il y a aussi un processus de construction, non ? Parfois, dans des moments de doute, on cherche des arguments pour se rassurer.

C’est la pente qu’il faut, en théorie, essayer d’éviter dans la façon dont on s’informe. Qu’est-ce qui nous mène vers l’erreur ? C’est le biais de confirmation, c’est-à-dire chercher à confirmer ce que l’on pense déjà. C’est une pente naturelle de notre esprit, on est tous comme ça. On essaye toujours de se donner raison au lieu de se donner tort. Pour se prémunir contre ça, l’idée c’est d’essayer, même si c’est vraiment dur, de s’autodonner tort à chaque fois qu’on cherche à construire un raisonnement.

Pensez-vous qu’Internet est en train de faire des jeunes des complotistes endurcis ?

Hélas, il y a des risques. Un certain nombre de jeunes sont seuls sur Internet et ne parlent pas d’actualité avec leur famille. Ça me paraît un peu problématique. C’est ce que le sociologue Daniel Bougnoux appelle la « clôture informationnelle » : on est enfermé à l’intérieur de la façon dont on s’informe. Toujours sur les même sites, les mêmes blogs et donc on va trouver des choses qui confortent nos idées.

Si l’on observe votre parcours, vous avez pris conscience de l’existence de théories du complot en enseignant dans un lycée ZEP.

Ça fait neuf ans que j’enseigne dans le même lycée en zone sensible mais je suis persuadée que si l’on lisait la plupart des études sociologiques, on trouverait la même chose dans tout type de lycée. Cela m’étonnerait fort que le niveau social y soit pour quelque chose. 

D’ailleurs, si l’on s’attarde sur les sensibilités aux croyances en fonction du niveau d’étude, une étude sociologique de Daniel Boy et Guy Michelat, qui date de 1986, dit que les plus crédules sont ceux qui ont fait des études supérieures non scientifiques. C’est une question de démarche. Ces personnes ont développé une certaine curiosité intellectuelle et sont habituées à s’intéresser à tout plein de sujets.

Comment vous y prenez-vous avec des gens qui, comme certains d’entre nous, croient à certaines théories ?

Il faut mettre vos théories à l’épreuve. Une méthode m’a été soufflée par l’équipe qui a réalisé la série de documentaires « Conspi Hunter » – d’excellentes petites vidéos qui démontent des théories du complot.

En cas de doute, il y a trois questions à se poser :

  • quelles sont les sources ? Essayez d’en croiser plusieurs ;
  • qu’est-ce que ça donnerait si on poussait la théorie jusqu’au bout ? Qu’est-ce que ça aurait impliqué, très concrètement ?
  • Est-ce qu’il n’y a pas une explication beaucoup plus simple ?

C’est comme l’histoire des messages subliminaux.

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