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Publié le 17 Janvier 2019

France - Zemmour, Onfray, francs-maçons... Alain Minc, l'interview complotiste

L'essayiste publie un "Voyage au centre du système". L'occasion de l'interroger sur les conspirations des élites, Soros ou Bilderberg.

Publié le 17 janvier dans Le Point

Cela fait quarante ans qu'il gravite au sein des élites, entre politiques, CAC 40, médias et monde intellectuel. L'essayiste-énarque-conseiller Alain Minc raconte, dans Voyage au centre du système, l'évolution de ces différentes élites honnies par une partie de l'opinion. Il était donc l'homme idoine pour vérifier si les différentes théories du complot qui ont le vent en poupe sur les réseaux sociaux ont des fondements. « Système », George Soros, Rothschild, francs-maçons, groupe Bilderberg, médias aux mains des puissants... Interview complotiste.

Le Point : Le « système » existe-t-il ?

Alain Minc : C'est un terme valise. Dans le livre, je raconte quatre univers différents – politique, business, médias et vie intellectuelle – que j'ai eu la chance de côtoyer. Il y a un système dans chacun de ces espaces, mais il mute. Aujourd'hui d'ailleurs, ce sont les Éric Zemmouret Michel Onfray qui vendent beaucoup de livres et qui représentent la pensée unique. Eux aussi fabriquent un « système ». Mais croire qu'il y a un système global avec un complot des nantis pour diriger la société, ce n'est absolument pas vrai.

Vous êtes dans d'innombrables conseils d'administration et cercles d'influence. Ne seriez-vous pas un Illuminati ?

D'habitude, on n'est pas à la fois dans ces quatre univers différents dont je vous parlais. J'ai eu la chance d'être un frontalier. Mais, depuis les années 1980, ces mondes sont devenus plus fermés les uns aux autres du fait de la professionnalisation.

Dans le livre, vous décrivez les francs-maçons comme une force « enfouie » toujours puissante. Nous croyions naïvement qu'ils n'étaient plus qu'un marronnier abandonné par les hebdomadaires comme le nôtre...

Les francs-maçons, ce n'est pas un fantasme. C'est une réalité, y compris dans le monde économique. Je vous donne d'ailleurs une clé : lorsque deux types qui n'ont rien en commun sont très proches, vous pouvez souvent vous dire : « Tiens, tiens. »

Vous avez participé à des groupes type Bilderberg qui est devenu, pour les conspirationnistes, la Mecque des « maîtres du monde ». Comment était-ce ?

Ce sont des « cafés du commerce » internationaux : on cause… souvent intelligemment, certes. Cela n'a rien à voir avec la franc-maçonnerie, où les gens font le vœu de s'aider et de s'épauler : c'est-à-dire un système assumé d'entraide où les hiérarchies sont effacées au nom d'une solidarité secrète.

Vous aviez recommandé le jeune Emmanuel Macron à David de Rothschild. Y aurait-il un « complot judéo-capitaliste », comme l'affirme la complosphère ?

Ça n'a aucun sens. Rothschild est un nom immense, mais c'est une puissance économique très limitée. Et ne sombrez pas comme François Mitterrand, quand il a parlé de « lobby juif »...

George Soros est une autre obsession des sites complotistes, sur fond de relents antisémites...

J'ai très bien connu Soros. J'ai même été un des fondateurs de son think tank en Europe. Mais on s'est fâchés très durement au moment de la crise de l'euro. Je n'admettais pas qu'il aille, d'un côté, donner ses recettes d'« homme d'État sans État » aux gouvernants et que, de l'autre, il prenne des positions de change en jouant l'affaissement, voire la disparition de la monnaie unique – pour bénéficier du fait que ses propos de philosophe économique troublaient les marchés. C'est une schizophrénie inacceptable. Mais comme Soros vieillit, je voudrais garder le souvenir de ce qu'il a fait dans les pays de l'Est pour les libertés, et oublier l'homme qui voulait pratiquer les prophéties auto-réalisatrices.

Les médias, possédés par de grands patrons, sont-ils l'instrument du « système » ?

Vous appartenez à un journal dont l'actionnaire est un grand capitaliste, François Pinault. Vous savez parfaitement que les rédactions sont suffisamment fortes pour en réalité mater l'actionnaire. J'ai, pendant quatorze ans, présidé le conseil de surveillance du Monde. Sur la ligne éditoriale de la rédaction, mon influence a été nulle. Vous sous-estimez votre force. Par ailleurs, les difficultés financières de la presse ont amené une paupérisation de votre métier. Ce qui a entraîné une évolution sociologique : les jeunes journalistes sont matériellement frustrés et marginalisés socialement. Ils sont idéologiquement bien plus revendicatifs que leurs prédécesseurs, en opposition automatique au pouvoir en place. Je suis prêt à parier que même dans un journal à droite comme Le Figaro, une large majorité de la rédaction s'est prononcée – en tout cas chez les jeunes générations – pour Hamon ou Mélenchon.

Emmanuel Todd a parlé d'un complotisme des élites contre la démocratie...

Emmanuel Todd devrait penser un peu plus à son formidable père pour trouver des limites à son propre délire.

Michel Onfray évoque, lui, un « pouvoir maastrichtien » et a expliqué que l'attentat de Strasbourg a permis aux médias de braquer les lumières sur autre chose que les Gilets jaunes...

Je pense que vous êtes tous comme des lapins fascinés par le boa Onfray et que vous ne faites pas votre travail. Quand vous entendez un type supposé être un grand philosophe qui explique que l'attentat à Strasbourg a été instrumentalisé par le pouvoir, vous devriez hurler. Et BFM a fait une large place aux Gilets jaunes le 24 novembre 2018, en occultant totalement la manifestation, elle, calme, des féministes.

Vous avez fait campagne pour Édouard Balladur, Lionel Jospin et Alain Juppé, avec le succès que l'on sait. N'êtes-vous finalement pas le meilleur argument contre le complotisme ?

J'ai fait campagne pour des gens dont je souhaitais l'élection à un moment donné, et non pas pour les avantages que j'en retirerais. Après Mitterrand, je pensais que Balladur, c'était mieux que Chirac. Je continue à le penser. J'ai aussi fait campagne pour Sarkozy, car je pensais que c'était mieux que Ségolène Royal, et je continue à le penser.

Voyage au centre du système, d'Alain Minc (Grasset, 187 p., 17 €).

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