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Publié le 9 Janvier 2020

France/Antisémitisme - Crimes de haine : des enquêteurs et des magistrats formés pour mieux faire front

Des formations sont proposées aux acteurs publics afin d’améliorer l’accueil des victimes et l’efficacité de la réponse institutionnelle.

Publié le 9 janvier dans Le Monde

Ils étaient une soixantaine, gendarmes, policiers et magistrats, mardi 7 janvier, réunis au Mémorial de la Shoah de Drancy (Seine-Saint-Denis), tous volontaires pour s’engager en première ligne dans la lutte contre les délits et les crimes de haine, qu’ils soient racistes, antisémites ou anti-LGBT.

La date et le lieu sont symboliques. En janvier 2015, la tuerie de l’Hyper Cacher de la porte de Vincennes, à Paris, avait fait quatre morts, Philippe Braham, Yohan Cohen, Yoav Hattab et François-Michel Saada. Cinq années ont passé et les actes antisémites continuent de jalonner l’actualité. Insultes, graffitis, agressions, profanations de cimetières… En 2018, un bond de 74 % a été enregistré. Selon la délégation interministérielle à la lutte contre le racisme, l’antisémitisme et la haine anti-LGBT (Dilcrah), les statistiques de l’année 2019 devraient confirmer une tendance à la hausse.

Afin de sensibiliser les acteurs publics, d’améliorer la qualité de l’accueil des victimes et l’efficacité de la réponse institutionnelle, la Dilcrah a lancé il y a six mois une série de journées de formation à destination des enquêteurs et des magistrats. Après Orléans, Caen et Marseille, Drancy est la quatrième session. Prochaine étape : Lyon. Au programme : panorama des formes contemporaines de la haine, analyse des ressorts de la haine, du traitement judiciaire des actes de haine (à quels articles de loi faire appel, quelles clés pour caractériser un délit…) et de l’impact psychologique sur les victimes (quel accueil, comment les amener à se confier…). L’objectif ? Créer un réseau de 350 référents d’ici à la fin de l’année 2020.

« Office national de lutte contre la haine »

« Nous savons faire. Pourtant, dans la réalité, c’est un peu différent (…) Confronté à l’urgence, on néglige un peu cet aspect (…) Cette formation vise à donner aux enquêteurs et aux magistrats la capacité de mieux cerner le caractère raciste ou antisémite d’un acte, ce qui n’est pas toujours facile, car cette délinquance de la haine est parmi les plus compliquée à saisir »a déclaré le ministre de l’intérieur, Christophe Castaner, venu clôturer la journée de formation. Un mois plus tôt, au lendemain de la profanation du cimetière juif de Westhoffen (Bas-Rhin), en Alsace, il avait annoncé la création d’un « office national de lutte contre la haine » au sein de la gendarmerie, chargé « de l’ensemble des enquêtes sur les actes antisémites, antimusulmans, antichrétiens (…) en zone gendarmerie ».

Convaincues que cela ne « sert à rien » ou que l’acte n’est « pas assez grave », les victimes franchissent trop rarement les portes d’un commissariat ou d’une unité de gendarmerie. L’étude intitulée « Les injures à caractère raciste, antisémite ou xénophobe » de 2017 menée par l’Observatoire national de la délinquance et des réponses pénales relève que seul 8 % des victimes portent plainte.

Dans son rapport sur la lutte contre le racisme, l’antisémitisme et la xénophobie en 2018, la Commission nationale consultative des droits de l’homme s’inquiète de la « persistance du phénomène de sous-déclaration des actes racistes ». Et de préciser : « Selon les enquêtes de victimation (…), 1,1 million de personnes se disent victimes chaque année de menaces, de violences ou de discriminations à caractère raciste. Or, en 2017, plus de 6 000 affaires racistes seulement ont été orientées par les parquets, ayant abouti pour à peine 9 % d’entre elles à une condamnation. » Des écarts que les pouvoirs publics veulent réduire.

« Les grandes campagnes nationales moralisatrices, c’est ce que l’on veut éviter. Aujourd’hui, nous privilégions les actions de proximité pragmatiques », souligne Frédéric Potier, délégué interministériel à la lutte contre le racisme, l’antisémitisme et la haine anti-LGBT. Plus d’un millier de projets « très localisés » ont ainsi été financés par la Dilcrah en 2019. « Si on traite une affaire de racisme ou d’antisémitisme par an dans notre commissariat, c’est le bout du monde, ça veut bien dire qu’il y a un problème dans notre façon de faire. On n’est probablement pas assez attentif ni assez formés à cet aspect lorsqu’on traite les plaintes », estime un policier de l’Essonne présent à Drancy. Les écoles de police et de gendarmerie ont intégré cette notion dans leur cursus obligatoire depuis deux ans seulement.

« Un terrain très glissant »

« Nous, les policiers, on a tendance à se concentrer sur le mis en cause, et pas sur la victime. Il faut accepter de remettre en question notre approche et apprendre à repérer les indicateurs de haine », commente le brigadier Aurélien Longuet, de la direction centrale du recrutement et de la formation de la police nationale. « En France, on est mal à l’aise avec ces questions d’origine et de religion, on a du mal à aborder ces sujets, souligne Donatien Le Vaillant, magistrat, conseiller justice et relations internationales à la Dilcrah. Mais cela ne doit plus nous empêcher de faire émerger le caractère haineux d’un acte. »

« Tout ce qui touche aux minorités et aux religions, on y va avec des pincettes, c’est un terrain très glissant, on est un peu fermé à tout ça, il faut qu’on apprenne », confie Thomas, jeune gendarme de 25 ans officiant dans une caserne de l’Essonne. « On peut se sentir assez démuni face à ces actes dont le caractère raciste ou antisémite est très difficile à prouver, ajoute une magistrate du parquet de Paris, qui souhaite conserver l’anonymat. Peut-être faudrait-il mettre au point une liste de questions type à poser lors des auditions. »

« Les violences peuvent être poursuivies mais le plus souvent, sans circonstance aggravante raciste, constate Donatien Le Vaillant. Dans ce cas, il y a bien une réponse judiciaire, qui est toujours très attendue, mais elle est peu satisfaisante pour la victime. » Et fragilise tout un groupe. Comme en témoigne le quotidien de la quarantaine de psychologues de l’unité Psychotraumatismes et résilience de l’association OSE (Œuvre de secours aux enfants), formés par des experts israéliens et spécialisés depuis 2015 dans l’accompagnement des victimes d’attentats et d’actes antisémites, et dans le suivi des communautés qui souffrent psychologiquement d’un sentiment d’insécurité lié à la montée des violences anti-juifs.

« Une agression ou une insulte de ce type laisse toujours des traces, aussi bien sur la victime que sur son entourage, proche ou moins proche, explique Galia Malka, psychologue clinicienne au sein de l’OSE et intervenante lors de la journée de formation dispensée par la Dilcrah. Il faut casser l’idée que rien ne sera fait et restaurer la confiance. »

« Ça commence à changer », veut croire Carl, 35 ans, gendarme au sein du groupe de sécurité du quotidien de Palaiseau (Essonne). Lui-même victime à plusieurs reprises dans sa jeunesse d’insultes à caractère raciste, il n’a jamais imaginé porter plainte. Du moins jusqu’à aujourd’hui. « Désormais, je le ferai, car une insulte, ce n’est pas riendit-il. Ça ne passe plus, et heureusement. Il est temps que les auteurs le sachent. »

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