Lu dans la presse
|
Publié le 6 Décembre 2018

France/Education - Céline : bagatelles pour un mensonge

Un essai sur Céline vient de paraître aux éditions Pierre-Guillaume de Roux pour le réhabiliter. Dans quel but véritable ?

Publié le 5 décembre dans L'Express

Ici même, nous avons sonné l'alarme contre d'étranges réhabilitations. D'abord contre la décontamination melliflue d'un maître de l'erreur criminelle comme Charles Maurras, théoricien de l'antisémitisme d'État ; puis, en cet automne contre la réévaluation du rôle du maréchal Pétain sous la Révolution nationale (1), présenté à nouveau par certains comme ce "bouclier" qui se serait efforcé, envers et contre tous, d'adoucir le sort des Juifs. Las ! il nous faut, aujourd'hui, nous intéresser au troisième étage de cette fusée révisionniste : celle qui concerne notre "grantécrivain" Louis-Ferdinand Céline, dont le moins qu'on puisse dire est qu'il n'a pas traversé les années de l'Occupation du côté de la Résistance... 

Un éditeur, parfois mieux inspiré, met en circulation un furieux et fallacieux libelle "fake", et publié sous le titre trompeur "Avez-vous lu Céline?" (2). 

Propédeutique à une "manip" ?  

Bagatelles pour un mensonge ?  

Assurément, mais on aurait tort de traiter cette mauvaise action par le mépris. Ou par le silence. 

Pour MM. Alliot et Mazet, une chose importe : à côté de l'insistance sur le fait que Céline, selon eux, n'a aucunement été un agent d'influence allemand, et pas davantage informé de l'existence de la Solution finale, il s'agit surtout de décomplexer le regain de ferveur cynique ou militante pour la partie la plus ignoble de l'oeuvre, celle des pamphlets antisémites (3). De dédramatiser, et quoi qu'il en coûte, l'infamie du bouffeur de "youtres" et de "négroïdes juifs". Un homme qui a écrit, parmi tant d'autres, les phrases suivantes : " La France est une colonie juive, sans insurrection possible, sans discussion ni murmure" (Bagatelles pour un massacre). Ou bien cet appel au meurtre : "Luxez le juif au poteau ! Y'a plus une seconde a perdre !" (L'École des cadavres). Ou encore, dans la plus pure admiration pour le racisme biologique hitlérien : "Les juifs, racialement, sont des monstres, des hybrides, des loupes tiraillés qui doivent disparaître (...) dans l'élevage humain, ce ne sont, tout bluff à part, que bâtards gangreneux, ravageurs, pourrisseurs." (L'École des cadavres) 

Tout à leur besogne, Alliot et Mazet n'hésitent pas à salir et à disqualifier la dernière en date des études consacrées à la haine des juifs constamment nourrie par Céline : le livre, exhaustif et rigoureux, de Pierre-André Taguieff et d'Annick Duraffour (4). Dans ces pages, Jérôme Dupuis a consacré un entretien a leur implacable enquête. Entretien confondant, et assez définitif, sur le "racisme nazi" de l'auteur des Beaux draps - hitlérien enthousiaste, faut-il le redire ?, dès la fin de l'année 37. Dossier qui saluait, aussi, les apports de Taguieff et de Duraffour au déchiffrement de l'un des pires aveuglements du siècle. 

Jusqu'où tombera-t-on, après ce travail, pour déculpabiliser, quand même, l'infamie ? Très bas, si on lit bien Avez-vous lu Céline ?. Non content de traiter Taguieff et Duraffour de "charlatans", de "zazous" et de "bachi-bouzouks" - bonjour la réfutation argumentée ! -, de se tromper page 24 sur l'année de la rafle du Vel d'hiv, les deux auteurs remettent en selle une vision de Céline que toutes les recherches sérieuses ont balayées ces dernières décennies : celle d'un petit Chose, d'une victime, d'un gamin perdu au siècle des orages d'acier - nazi à son insu, presque par accident, et ballotté ingénument par le fracas de l'Histoire. Pire : ils enjoignent à un Taguieff, selon eux, trop "obsédé par la politique", de discerner par-delà les "échos hitlériens" le "dessein poétique" de Bagatelles...

Révision totale, affabulatrice. Et biffées, les dénonciations de Céline pendant l'Occupation; raturée, son amitié inentamée avec de hauts dignitaires nazis (Karl Epting, Hermann Bickler, etc.) ou un Fernand de Brinon; frappé d'oubli, son séjour à Sigmaringen, logé dans le même hôtel confortable que Bömelburg, le chef de la Gestapo qu'il avait "apprivoisé", et où même un Lucien Rebatet s'étonna de l'insondable mesquinerie d'un pensionnaire qui cachait dans sa piaule des kilos de jambons et de saucisses. 

Et puis, reste l'essentiel. Dans des pages admirables de son essai sur l'auteur du Voyage au bout de la nuit, Philippe Muray a montré qu'à partir du milieu des années trente, la haine des juifs s'intensifie crescendo jusqu'au délire dans le cerveau convulsé de Céline; et il a prouvé, aussi, que son adhésion forcenée à la main tendue avec l'Allemagne nazie avait reposé sur la conviction que le moment était enfin venu de guérir le monde de la "tumeur" juive. De cette thèse, très forte, nos deux zélotes ne tirent aucune leçon. Elle validerait entièrement la démonstration de Taguieff et Duraffour. Le totalitarisme hitlérien ne fut-il pas, d'abord, animé par un médicalisme halluciné ? Et par la volonté d'extirper du monde le "poison juif" ? 

(1) voir interview de Laurent Joly, "Vichy n'a jamais été un moindre mal", L'Express, propos recueillis par Yoann Duval, septembre 2018. (2) Avez-vous lu Céline? de David Alliot et Eric Mazet, éditions Pierre Guillaume de Roux, 128 p., 15 euros. (3) L'Ecole des cadavres, Bagatelles pour un massacre, Les Beaux draps (4) Céline, la race, le juif, de Annick Duraffour et Pierre-André Taguieff, Fayard, 1182 p., 35 euros.

Nos réseaux sociaux en direct

Votre demande a bien été prise en compte.
Nous vous remercions de votre intérêt.