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Publié le 7 Février 2020

France/Laïcité - Laïcité à l’école : "Pourra-t-on un jour sortir des polémiques ?"

Le chercheur en sciences de l’éducation Vincent Troger interroge la dimension historiquement conflictuelle de la laïcité à l’école, à la suite de la publication d’une enquête montrant un rapport des élèves à celle-ci bien plus apaisé que les discours politiques

Publié le 4 février dans Le Monde

Le Centre national d’étude des systèmes scolaires (Cnesco) vient de publier les résultats d’une enquête sur la laïcité à l’école qui sont très éloignés des polémiques dont cette question fait l’objet dans la vie publique. Les lycéens de terminale sont, par exemple, 90 % à estimer important d’être tolérants entre eux sur leurs croyances ou leurs non-croyances, et 80 % souhaitent pouvoir en parler en classe. Bien loin, donc, d’un Jean-Michel Blanquer [ministre de l’éducation nationale], qui jugeait en octobre 2019 que « le voile en soi n’est pas souhaitable dans notre société »…

Pour comprendre cette tendance des politiques à ne penser la question laïque que dans une logique d’affrontement, il est utile de faire d’abord un retour sur l’histoire de notre laïcité scolaire.

En rappelant la dimension très conflictuelle de son élaboration à la fin du XIXe siècle et le long chemin qu’il a fallu parcourir pour pacifier les relations entre catholiques et laïcs, on comprend mieux la difficulté que nous éprouvons face aux revendications des musulmans pratiquants. Non seulement parce que ces revendications réactivent un conflit que l’on croyait apaisé, mais aussi parce qu’elles témoignent de tensions sociales qui n’ont rien à voir avec celles des débuts de la IIIe République.

La laïcité de 1882… et celle de 1905

Contrairement à ce que beaucoup pensent, les principes laïcs de l’école française ne sont pas issus de la loi de 1905 sur la séparation de l’Eglise et de l’Etat, mais de celle de 1882 sur la laïcisation de l’école primaire. Les républicains, qui venaient d’accéder au pouvoir, rencontraient alors l’opposition virulente d’un clergé favorable au retour de la monarchie et soutenu en ce sens par le Vatican. Dans les écoles élémentaires, le catéchisme était alors enseigné. La rigueur de la loi de 1882, qui a banni toute référence à la religion dans l’enceinte scolaire, ne se comprend donc que dans le cadre d’une lutte dans laquelle la République jouait sa survie contre l’église.

La loi de 1905 a été votée dans un contexte politique différent. En 1891, une encyclique du pape Léon XIII avait finalement incité les catholiques à accepter la République, et le clergé français s’inscrivait progressivement dans cette nouvelle logique. Ce début de pacification a conduit le rapporteur de la loi, Aristide Briand, à militer pour une séparation plus tolérante que celle en vigueur à l’école : l’Etat n’a plus reconnu de statut particulier au catholicisme et n’a plus rémunéré les prêtres, mais l’usage des lieux de culte a été réservé aux associations paroissiales et leur entretien pris en charge par l’Etat ou les communes.

La République avait donc doté la France de deux modalités d’application différentes des mêmes principes laïcs : l’une assez rigoureuse à l’école, l’autre plus tolérante dans le reste de la société.

Logiquement, en échange de son acceptation de la loi de 1905, l’Eglise a revendiqué des droits nouveaux pour l’enseignement catholique. Elle a fait valoir qu’en interdisant l’enseignement religieux à l’école publique, la loi de 1882 empêchait les citoyens français qui le désiraient de faire donner une éducation religieuse complète à leurs enfants, alors qu’en tant que contribuables, ils finançaient l’école publique. Les catholiques ont donc réclamé une aide financière pour leurs écoles.

En 1959, la loi Debré a accédé à l’ensemble de leurs revendications. Depuis cette date, les établissements privés qui acceptent de passer un contrat avec l’Etat bénéficient de la prise en charge des salaires de leurs enseignants, à condition de respecter les programmes de l’éducation nationale et d’accueillir « tous les enfants sans distinction d’origine, d’opinion ou de croyance ». Deux tentatives de revenir sur la loi de 1959, une en 1984, initiée par le camp laïc, et une en 1994, par les défenseurs de l’enseignement privé, ont ensuite échoué. La loi Debré a, de fait, établi un nouveau compromis avec l’Eglise, qui a abouti à une pacification de la question scolaire.

Inventer une laïcité pour les « exclus de la République » ?

Pourquoi la recherche d’un compromis identique avec les musulmans pratiquants paraît-elle si difficile ? Bien sûr, les musulmans ne disposent pas d’un réseau d’écoles privées, comme c’était le cas pour les catholiques. Mais des solutions intermédiaires susceptibles d’initier un processus de pacification seraient sans doute possibles.

Les rédacteurs du rapport de la commission Stasi, à l’origine de la loi de 2004 sur l’interdiction du voile à l’école, avaient par exemple proposé que « l’ensemble des élèves ne travailleraient pas les jours de Kippour et de l’Aïd-el-Kebir ». L’enquête du Cnesco donne d’ailleurs raison à cette proposition : 62 % des lycéens sont aujourd’hui favorables à la possibilité de s’absenter les jours de fêtes religieuses. Or si l’interdiction du voile a fait l’objet d’une loi immédiate après la publication du rapport Stasi, la seconde proposition a été tout aussi immédiatement oubliée.

C’est que, comme l’a très bien montré l’historien Jean Baubérot (La loi de 1905 n’aura pas lieu - éditions de la MSH) , les revendications des musulmans pratiquants ont émergé dans un contexte qui n’avait plus rien à voir avec ce qui s’était passé pour les catholiques un siècle plus tôt. En effet, ces revendications ne s’inscrivent plus du tout dans une opposition entre deux conceptions de la légitimité nationale, l’une religieuse et l’autre républicaine, comme c’était le cas au début de la IIIe République.

Elles émanent au contraire de Français initialement étrangers à l’histoire nationale, héritiers de la colonisation, à qui la République n’avait accordé qu’un statut d’infériorité, et dont elle avait méprisé les pratiques religieuses. Ce sont en fait les revendications des exclus de la République, et non de ses adversaires. Revendications en outre facilement suspectes en raison de leur instrumentalisation dans le cadre d’enjeux géopolitiques liés aux conflits du Moyen-Orient, avec le terrorisme en toile de fond.

Enfin, les points de vue antagonistes sur la question de la laïcité scolaire ne se calquent plus sur une opposition gauche-droite, comme c’était le cas à l’origine. Ils sont au contraire transversaux aux clivages politiques. Si on ajoute à cette brève énumération la question de l’émancipation des femmes que pose inéluctablement le port du voile, on comprend que les revendications des musulmans pratiquants nous confrontent à un enchevêtrement de tensions sociales, culturelles et politiques singulièrement plus complexes que celles que posait, à la fin du XIXe siècle, l’opposition entre l’Eglise et les républicains.

Pourtant, des enseignants quotidiennement confrontés dans leurs établissements à un public sous influence des discours islamistes ont récemment montré qu’il est possible de faire œuvre d’éducation laïque, même dans des conditions hostiles. Dans un livre dirigé par Benoît Falaize et intitulé Territoires vivants de la République (éditions La Découverte), ces enseignants, sans masquer l’extrême difficulté de leur métier, montrent qu’en écoutant « la parole de ses élèves, leurs conceptions du monde et de la vie », un enseignant peut avancer « sans renier les principes et les valeurs de la République ».

Peut-être serait-il temps de mieux comprendre comment ces nouveaux hussards de la République réussissent dans des territoires que d’autres croyaient « perdus », de reconnaître leur travail et de les aider à accomplir leur mission, plutôt que de s’en tenir à une évocation incantatoire des « valeurs de la République » et à un discours répressif facilement exploité par ceux qui instrumentalisent l’islam à des fins politiques.

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