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Publié le 22 Mai 2020

France/Mémoire - Anne Sinclair : "Je n’avais pas d’archives familiales, alors je suis partie à l’enquête"

Dans « La Rafle des notables », la journaliste revient sur la rafle du 12 décembre 1941, dans laquelle fut pris son grand-père paternel, Léonce Schwartz.

Publié le 2 mai dans Le Monde

« Je ne suis pas historienne », dit-elle. La Rafle des notables, qu’Anne ­Sinclair a publié au moment où les librairies fermaient, raconte avec précision et rectitude, sans chercher à combler les lacunes ni prétendre tout pouvoir interpréter, ­l’arrestation, le 12 décembre 1941, par l’armée allemande et la police française, de 743 juifs français de la bourgeoisie, ­rejoints par 300 juifs étrangers, jusque-là retenus à Drancy, leur enfermement dans un camp allemand, à Compiègne, et leur déportation vers Auschwitz, le 27 mars 1942.


Le résultat est une synthèse historique rigoureuse, parfaitement documentée. Mais aussi un livre très personnel, même si l’auteure conserve une distance et, ­certes, ne s’y épanche pas. Rappeler qu’elle n’est pas historienne, c’est, pour la journaliste, non seulement reconnaître que le savoir qu’elle rassemble a été ­produit par d’autres, mais d’abord être ­libre, revendiquer une autre aventure, à la source du désir de connaissance et de transmission.

L’« incuriosité »

Au départ, il y a une surprise. Depuis toujours, Anne Sinclair pensait que son grand-père paternel, Léonce Schwartz, avait été enfermé au camp de Drancy, et qu’il s’en était échappé. Jointe par ­téléphone, elle confie : « J’avais l’image de ma grand-mère déguisée en infirmière, prenant une ambulance pour le sortir de là. C’est ce qu’on m’avait raconté. C’était absurde, bien sûr. J’ai suffisamment lu de livres sur la période pour ­savoir qu’on n’entrait pas subrepticement à Drancy. » En 2012 encore, dans 21, rue La Boétie (Grasset), qu’elle a ­consacré à la vie de son autre grand-père, le marchand d’art Paul Rosenberg, elle ­n’évoquait Léonce Schwartz que pour rappeler cette histoire qu’elle qualifiait déjà de « rocam­bolesque », sans la mettre en doute. L’« incuriosité », le poids des légendes ­familiales… « Etrangement, je me contentais de cette version. »

Aussi bien le mouvement, lancé à propos de Paul, ne pouvait pas s’arrêter : il était temps d’en savoir plus sur Léonce, le mythique évadé de Drancy.

Ce premier livre sur l’Occupation, ­l’ancienne présentatrice de l’émission mythique « 7 sur 7 », sur TF1 (1984-1997), alors directrice éditoriale de l’édition française du Huffington Post (2012-2019), l’avait écrit au cœur du tourbillon planétaire créé par l’arrestation, à New York, en mai 2011, de son mari, Dominique Strauss-Kahn (ils ont divorcé deux ans plus tard). Elle ne fait pas le lien, dit : « Ce premier livre s’est imposé à moi, je ne sais pas pourquoi », et comment aller plus loin ? Il est pourtant difficile, en parlant avec elle, de ne pas ressentir la force presque joyeuse de l’élan qui a impulsé ces recherches, et à quel point il est libérateur, quand la vie vacille, de se précipiter dans ce qui est plus grand que soi. Aussi bien le mouvement, lancé à propos de Paul, ne pouvait pas s’arrêter : il était temps d’en savoir plus sur Léonce, le mythique évadé de Drancy.

« Pour ne pas devenir fous »

« Je n’avais pas d’archives familiales sur lui. Alors je suis partie à l’enquête », raconte Anne Sinclair. Elle ­travaille avec l’équipe du Mémorial de la Shoah, à Paris, consulte des historiens, lit tous les témoignages publiés. Léonce n’était pas à Drancy, mais à Compiègne, dont, malade, il sera extrait pour être envoyé à l’hôpital du Val-de-Grâce – « C’est délirant, mais, à l’époque, les Allemands préféraient qu’on meure à l’hôpital que dans le camp. » Sa femme l’en ayant fait sortir, il vit caché, sous un faux nom, jusqu’à la fin de l’Occupation. Il meurt en 1945, quelques semaines après le ­retour de son fils Robert, le père d’Anne Sinclair, engagé dans la France libre.

« Cette rafle, je veux qu’on la connaisse », écrit Anne Sinclair dans le livre

Et puis, rien. Tout cela enfin établi, nulle trace de la vie de Léonce à Compiègne, aucune explication non plus sur la manière dont sa femme a pu le sortir du Val-de-Grâce. L’enquête, dès lors, change de nature, passe de l’histoire familiale à celle de la déportation des juifs de France, dont cette rafle est un maillon ­essentiel.

Anne Sinclair rassemble les éléments qu’elle a pu récolter sur la vie dans le camp, son organisation, le rôle de la Gestapo, qui le supervisait, mais aussi les formes de résistance intérieure, les conférences que les prisonniers organisaient, le soir, « pour ne pas devenir fous ». Elle retrace le destin de certains prisonniers, tel l’avocat et sénateur Pierre Masse, ou d’un fils de l’écrivain Tristan Bernard, Jean-Jacques, qui sur­vivra et écrira à la fin de la guerre le ­premier témoignage sur Compiègne, Le Camp de la mort lente (Albin Michel, 1944).

« Léonce est devenu une sorte d’ombre illustrative, explique la jour­naliste. Mais je me suis dit que si je racontais cette histoire il y aurait peut-être un peu plus d’écho que celui que rencontrent les seuls spécialistes. » Elle écrit dans le livre : « Cette rafle, je veux qu’on la ­connaisse. »

Extermination systématique

Quand les 743 Français et les 300 étrangers sont emmenés à Compiègne, l’extermination systématique des civils juifs a commencé en juillet, dans l’Est, où se déroule l’opération « Barbarossa ». Mais c’est au cours de leur ­détention que, lors de la conférence de Wannsee, le 20 janvier 1942, les autorités nazies organisent la « solution finale du problème juif ». Officiellement en ­attente d’un départ pour des « camps de travail », ils sont désormais promis à un assassinat industriel devenu le centre de la politique du IIIe Reich.

« La rafle du 12 décembre 1941, commente Anne Sinclair, a été en partie éclipsée, comme les précédentes, de mai et août 1941, par celle du Vel’d’Hiv [16-17 juillet 1942], qui est devenue la rafle témoin, la rafle symbolique. Il est d’ailleurs normal que ce soit le cas. Mais cette rafle-là a fourni le premier contingent de juifs pour les chambres à gaz. Et moi je l’ignorais complètement. »

Combien d’éditeurs ont proposé à la journaliste d’écrire ses Mémoires ? Elle a toujours refusé. « Les Mémoires d’une ­intervieweuse, franchement, je ne trouve pas que ce serait d’un intérêt formidable, dit-elle. Je préfère écrire sur des choses qui me touchent et m’ébranlent. » Plutôt que sa vie, la vie des siens. Au bout du compte, elle débouche sur l’histoire, dont ils ont été les témoins, les acteurs, les victimes.

« Par mon métier, j’ai probablement voulu prolonger l’histoire que je n’ai pas vécue par l’histoire que je vivais, donner à voir et à comprendre l’histoire en train de se faire. Plus on vieillit, plus on se retourne vers son passé, ses racines. » Anne Sinclair continue, autrement, en remontant à la source, à observer le monde se faire et se défaire. Et à transmettre, pour lutter, désormais, contre l’érosion de la mémoire, ou cette incuriosité qui lui a si longtemps masqué le destin de Léonce Schwartz, et des raflés de Compiègne.

 

Extrait : « [L’avocat Pierre Masse et son frère, le colonel Roger Masse,] ont laissé aux autres détenus le souvenir de grandes figures. Ils étaient issus d’une famille où « tous partageaient au plus haut degré le culte de la France et l’amour de la République », écrivit Robert Badinter dans un émouvant hommage. Pierre Masse s’était déjà signalé lors de la promulgation du statut des juifs en octobre 1940, qui leur interdisait notamment d’être officiers. Dans une lettre fameuse au maréchal Pétain, il avait alors écrit : “Je vous serais obligé de me faire dire si je dois aller retirer leurs galons (…) à mon gendre, sous-lieutenant au 14e régiment de dragons, tué en Belgique en mai 1940, à mon neveu J.-P. Masse, lieutenant au 23e colonial, tué à Rethel en mai 1940 ? Puis-je laisser à mon frère la médaille militaire, gagnée à Neuville St Vaast, avec laquelle je l’ai ­enseveli ?” »

« La Rafle des notables », d’Anne Sinclair, Grasset, 128 p., 13 € ; numérique 9 €.

 

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