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Publié le 1 Décembre 2015

Georges Bensoussan : « L'exode des Juifs des pays arabes, un véritable nettoyage ethnique par la peur »

L'historien Georges Bensoussan analyse les ressorts d’un épisode majeur de l’histoire juive contemporaine.

Propos recueillis par Steve Nadjar, entretien publié dans Actualité Juive le 30 novembre 2015 
 
Actualité Juive : Quelles sont les principaux facteurs du « grand déracinement » des Juifs en pays arabes ? 
 
Georges Bensoussan : Le facteur numéro un est l’émancipation des Juifs, réalisée tout au long du XXe siècle d’abord dans les têtes, en particulier par l’école, mais pas dans la loi. Elle s’est doublée souvent d’une occidentalisation liée au processus colonial. Les colonisateurs ont été perçus comme des libérateurs par les minorités juives en pays arabes, les libérateurs d’un statut d’oppression. Cette émancipation et cette libération progressives des Juifs, au moins psychiquement, sont apparues insupportables à l’économie psychique du monde arabo-musulman, en particulier au droit musulman qui fonde l’infériorité du Juif – considéré comme un « dhimmi » – comme une condition permanente et non négociable. 
 
Du fait de la colonisation et de l’éducation, les Juifs se libèrent de cette violence arabe, et en particulier de cette violence codifiée par l’islam. C’est à partir de ce moment que la libération du juif apparaît intolérable. Les Juifs vont être qualifiés dans les années 1920 d’« arrogants », traduire se prenant pour l’égal des musulmans, alors que le droit musulman tout entier stipule que le Juif est un inférieur.
 
Le facteur numéro un du divorce n’est pas par conséquent la création de l’Etat d’Israël. Cette idée est une vision de myope. On peut l’assimiler à l’affirmation selon laquelle l’Etat d’Israël a été créé suite à la Shoah. Israël n’a rien à voir avec la Shoah, mais est un enfant du sionisme.
 
Il faut d’ailleurs rappeler que le mouvement sioniste n’a pas été très puissant chez les Juifs du monde arabe. Il était par exemple très faible en Irak. Or tous les Juifs de ce pays ont quitté l’Irak en 1950-1952, poussés au départ par l’atmosphère de terreur et de peur. La minorité juive en Irak était riche, diplômée, instruite, souvent très cultivée. En tant qu’élite, elle a fait l’objet d’une forme de jalousie sociale, de ressentiment des populations arabes. Surtout quand l’instruction a donné naissance à une bourgeoisie arabe diplômée : se développe alors une concurrence pour les places de médecins, d’avocats, d’ingénieurs, d’architectes, des fonctions où les juifs étaient surreprésentés. La création de l’Etat d’Israël n’est qu’un accélérateur de l’histoire. Quasiment partout, les sociétés arabes ont créé un climat de peur autour des communautés juives, sauf au Liban. 
 
Le second facteur, c’est la perspective des indépendances arabes. Avec la fin du colonialisme et l’indépendance arabe programmée, les Juifs ont eu peur de retrouver l’oppression d’autrefois, en Irak, en Syrie, au Maghreb, en Libye. La lune de miel entre Juifs et musulmans en pays arabes est un mythe inventé au XIXe siècle. 
 
Quelles sont les conséquences matérielles de ces départs ? 
 
C’est une catastrophe. On assiste au départ de la quasi-totalité des Juifs du monde arabe. Sur les 900 000 ou 1 million de Juifs qui y vivaient, il en reste 4000 aujourd’hui. On peut parler d’un véritable nettoyage ethnique par la peur. Il n’y a pas eu d’expulsion sauf en Egypte, mais une incitation au départ par la peur, par le chantage et les pressions. On a rendu la vie difficile aux artisans et aux commerçants. On a tout fait pour les faire partir... Lire l'intégralité.
 
"Juifs en pays arabes, le grand déracinement - 1850-1975", par Georges Bensoussan (Tallandier, 2012) 

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