Lu dans la presse
|
Publié le 8 Octobre 2018

Israël - Aliza Bin Noun : "L'Autorité palestinienne ne nous reconnaît pas"

L'ambassadrice d'Israël en France reproche à Mahmoud Abbas, qui admet l'existence de l'État hébreu, de ne pas l'accepter comme "État-nation du peuple juif". Interview.

Publié le 8 octobre dans Le Point

La santé économique d'Israël est au beau fixe. L'État hébreu, qui fête cette année le soixante-dixième anniversaire de sa création, affiche une croissance robuste (3,4 % en 2017) et un taux chômage au plus bas (4,2 % de la population active), même s'il reste un des pays les plus inégalitaires de l'OCDE. La « start-up nation » a le vent en poupe et a attiré l'année dernière pas moins de 4,4 milliards d'euros de levée de fond dans le secteur des hautes technologies.

Sur le plan diplomatique, le Premier ministre Benjamin Netanyahu peut se targuer d'une totale convergence de vues avec le président américain Donald Trump. Pratiquement aligné sur les positions israéliennes, ce dernier est en train de soigneusement modifier les paramètres de règlement du conflit israélo-palestinien, notamment en déménageant l'ambassade des États-Unis de Tel-Aviv à Jérusalem, avec pour objectif d'arracher ce qu'il appelle l'« accord du siècle ».

Pourtant, un quart de siècle après les accords d'Oslo en 1993, la perspective d'une résolution du conflit israélo-palestinien n'a jamais été aussi lointaine. Benjamin Netanyahu est à la tête du gouvernement le plus à droite de l'histoire d'Israël, et la colonisation israélienne en territoire palestinien, pourtant illégale au regard du droit international, s'accélère. Six cent cinquante mille colons israéliens vivent aujourd'hui à Jérusalem-Est et en Cisjordanie, contre 110 000 il y a vingt-cinq ans, rendant impossible sur le terrain la création de tout hypothétique État palestinien. En l'absence de perspective de paix, Mahmoud Abbas, le vieillissant président de l'Autorité palestinienne (83 ans), au pouvoir depuis 2005, est discrédité parmi une majorité de sa population en Cisjordanie. Accusé d'autoritarisme, le raïs a échoué dans sa tentative de réconciliation avec le Hamas, au pouvoir à Gaza, et a même décidé, pour mettre le mouvement islamiste sous pression, de mettre fin au versement des salaires de 60 000 fonctionnaires employés dans la minuscule enclave.

Ambassadeur d'Israël en France, Aliza Bin-Noun explique au Point les raisons, selon elle, de l'absence de solution au conflit séculaire et blâme avant tout l'Autorité palestinienne.

Le Point : Vingt-cinq ans après, considérez-vous les accords d'Oslo comme un échec ?

Aliza Bin-Noun : Tout d'abord, il est nécessaire de rappeler que le peuple israélien a toujours été favorable à la paix, étant donné qu'Israël est le seul pays démocratique au Moyen-Orient qui partage les mêmes valeurs que le monde occidental. L'une de ces valeurs pour nous est la nécessité de vivre en paix, mais aussi en sécurité, notamment au regard de toute l'histoire du peuple juif. C'est dans ce cadre qu'il faut comprendre les accords de paix qui ont été signés avec l'Égypte en 1979, et avec la Jordanie en 1994, des pays avec lesquels Israël était pourtant en guerre, mais qui avaient intérêt d'améliorer leur relation avec nous.

« Le droit au retour qu'il revendique, c'est la fin d'Israël en tant qu'État-nation du peuple juif ». Qu'en est-il des Palestiniens ?

Avec les Palestiniens, nous avons également essayé de parvenir à la paix. Dès les années 1970, le Premier ministre israélien Menahem Begin, pourtant membre du Likoud (droite nationaliste), a reconnu pour la première fois les droits légitimes du peuple palestinien. Puis nous avons signé les accords d'Oslo (1993) avec Yasser Arafat, qui était pourtant un terroriste avec lequel nous étions en guerre. Malheureusement, Yitzhak Rabin a été assassiné par un Israélien en 1995. Et en décembre de la même année, les Palestiniens ont commencé à brûler des autobus en Israël et il y a eu beaucoup d'attentats terroristes. En mars 1996, le Likoud a remporté les élections. Malgré tout, nous avons poursuivi le processus d'Oslo. Nous nous sommes retirés de villes palestiniennes qui sont devenues indépendantes. Mais la situation sur le terrain ne s'est pas améliorée. Des éléments extrémistes ont continué à perpétrer des attentats. Dès lors, l'atmosphère de paix qui prévalait lors des accords d'Oslo a changé. Nous avons par la suite tenté de renouveler le processus d'Oslo lors de celui de Camp David, en 2000, mené par le Premier ministre (travailliste) Ehud Barak et Yasser Arafat, alors président de l'Autorité palestinienne. Sous la médiation américaine, nous sommes alors pratiquement arrivés à un accord. Côté israélien, il s'agissait surtout de retrait de territoires. Côté palestinien, on demandait à Yasser Arafat de renoncer aux revendications palestiniennes sur l'avenir de l'État d'Israël.

De quoi s'agissait-il exactement ?

Alors que les négociations, qui avaient duré plusieurs mois, étaient finies, Israël a demandé à Yasser Arafat qu'il renonce au droit au retour des Palestiniens qui sont partis pendant notre guerre d'indépendance en 1948, déclenchée par les pays arabes qui n'ont pas accepté le plan de partage de l'ONU (le retour en Israël des 750 000 Palestiniens expulsés du pays à l'issue de la guerre israélo-arabe de 1948, et de leurs descendants, soit près de 5 millions de réfugiés, qui a fait l'objet d'une résolution de l'Assemblée générale de l'ONU en 1948, NDLR). Tous les pays arabes ont d'ailleurs voté contre cette résolution, car ils estimaient qu'elle revenait à reconnaître l'État d'Israël.

Or, ce droit au retour qu'Arafat revendique, c'est la fin d'Israël en tant qu'État-nation du peuple juif. Ainsi, au dernier moment, Yasser Arafat a refusé de signer les accords de Camp David. Et c'est la raison pour laquelle le processus a échoué. Et deux années plus tard, la seconde Intifada a éclaté, et de nombreux autobus ont de nouveau explosé en Israël. En 2007, nous avons une nouvelle fois entamé un processus de paix, celui d'Annapolis, avec le Premier ministre Ehud Olmert et Mahmoud Abbas. En vain.

Récemment, Yoel Singer, l'ancien conseiller juridique de la délégation israélienne à Oslo, a dit regretter que la fin de la colonisation israélienne en territoire palestinien n'ait pas fait partie des accords de paix. Pour beaucoup d'experts internationaux, la colonisation est aujourd'hui le principal obstacle à la solution à deux États, et donc à la paix. Or, vous ne le mentionnez pas. Pourquoi ?

Bien sûr que, dans le cadre des accords d'Oslo et des négociations de Camp David, le sujet des « implantations » (façon dont les Israéliens nomment les colonies, NDLR) était bien sûr sur la table. Je n'aime d'ailleurs par le mot « colonie », car, en France, il a une connotation négative relative au passé français en Afrique, ce qui est problématique. Donc, nous avons bien parlé des concessions territoriales qu'Israël devait faire. Lors du processus d'Annapolis en 2007 et 2008, le Premier ministre Ehud Olmert est allé très loin dans les concessions territoriales, en parlant même de partager Jérusalem. Mais nous avons de nouveau buté sur le refus des Palestiniens d'accepter de renoncer à leurs demandes pour l'avenir. Ni Yasser Arafat ni Mahmoud Abbas ne voulaient s'engager pour les générations futures.

« Le mot Israël n'existe pas sur les cartes des Palestiniens. Il s'agit toujours de la Palestine, avec le nom arabe des villes israéliennes. Voilà le problème. » Lors des dernières négociations en date, celles de 2014 sous l'auspice de l'ancien secrétaire d'État américain John Kerry, c'est la demande expresse de Benjamin Netanyahu de faire reconnaître par Mahmoud Abbas Israël comme État-nation du peuple juif qui semble avoir provoqué l'échec des négociations.

Il existe aujourd'hui un grand débat par rapport à la légitimité d'Israël d'exister en tant que pays-nation du peuple juif. Or, cela n'a jamais été une question négociable pour nous. Il est très clair qu'Israël est l'État-nation du peuple juif, ce qui est d'ailleurs l'objet de la fameuse loi de l'État-nation. La résolution de l'ONU de 1947 précise bien qu'il faut partager le mandat britannique de la Palestine entre un « État juif » et un « État arabe », et non palestinien. Ce n'est pas une invention de 2014, même si cette question a été plus accentuée à ce moment-là, car la critique des Palestiniens s'est focalisée sur la Judée-Samarie (appellation biblique de la Cisjordanie, NDLR), sur les territoires que vous appelez « occupés ».

Il s'agit de l'appellation internationale découlant du droit international.

Il y a un grand débat sur cette question, un grand malentendu entre les versions anglaise et française de la résolution 242 (sur le retrait israélien des territoires occupés à la suite de la guerre des Six Jours). La première évoque un retrait israélien « de territoires occupés lors du récent conflit » tandis que la seconde parle « des territoires occupés lors du récent conflit ». Ainsi, chacun l'a interprété à sa manière.

Si le Hamas ne reconnaît pas l'existence d'Israël, ce n'est pas le cas de l'Autorité palestinienne, qui entretient d'ailleurs avec l'État hébreu une excellente coopération sécuritaire.

L'Autorité palestinienne ne nous reconnaît pas non plus. Et il ne faut pas tout mélanger. Le fait qu'il y ait une coopération dans le domaine de la sécurité, qui sert d'ailleurs très bien les intérêts de l'Autorité palestinienne contre les extrémistes islamistes, ne signifie pas qu'ils nous reconnaissent. Notre souhait de les voir nous reconnaître comme « État-nation du peuple juif » s'explique par le fait qu'ils n'ont jamais abandonné leur demande du droit de retour des Palestiniens en Israël.

Dans les négociations, les Palestiniens, qui savent pertinemment que leur droit au retour n'est pas applicable, évoquent pourtant uniquement des mesures symboliques avec le retour de quelques milliers de réfugiés, ainsi que des compensations financières pour les autres.

Nous n'en savons rien. En tout cas, cet espoir existe toujours chez les Palestiniens. Il existe des générations de jeunes Palestiniens qui grandissent avec la haine d'Israël, à qui l'on répète que tout ce territoire, au-delà des frontières de 1967, leur appartient. Cela est écrit dans les livres scolaires ou dans les pamphlets qu'ils diffusent. Le mot « Israël » n'existe pas sur les cartes des Palestiniens. Il s'agit toujours de la Palestine, avec le nom arabe des villes israéliennes. Voilà le problème.

« Benjamin Netanyahu a toujours dit qu'il était prêt à s'asseoir avec Mahmoud Abbas, à Jérusalem ou à Ramallah, pour entamer un dialogue direct » Mahmoud Abbas et l'Autorité palestinienne ont tout de même renoncé à la lutte armée contre Israël. Qu'ont-ils obtenu en échange ?

Ils n'ont pas renoncé à la lutte armée. Pas vraiment, en tout cas. C'est-à-dire que, lorsque des attentats terroristes sont commis en Israël, comme lors des fêtes de Yom Kippour, il y a quelques semaines en Israël, l'Autorité palestinienne a dédommagé financièrement la famille du terroriste, comme elle le fait chaque fois lorsqu'un Palestinien tue des Israéliens. À peine cinq heures après l'attentat, la famille du terroriste avait déjà reçu de l'argent. Quel est le message pour les jeunes générations de Palestiniens ? Que Mahmoud Abbas encourage ces actes. Il ne les condamne pas. Au contraire, chaque fois qu'un Israélien est assassiné au couteau ou par une voiture-bélier, la famille du terroriste reçoit 12 000 shekels (2 870 euros) par mois.

Avant son décès, l'ancien président israélien Shimon Peres affirmait qu'il n'y avait pas de meilleur partenaire pour la paix que Mahmoud Abbas. Se trompait-il ?

Je ne sais pas. On peut dire une chose et l'autre. On ne peut prédire l'avenir, et on ne sait pas qui va lui succéder.

Mais n'existe-t-il pas un risque de radicalisation de son futur successeur, d'autant que Mahmoud Abbas est aujourd'hui complètement discrédité auprès de sa population, notamment en l'absence de perspective de paix ?

Il est discrédité, car sa population est très critique vis-à-vis de sa politique, et la corruption qui gangrène, non seulement l'Autorité palestinienne, mais également la famille et la personne de Mahmoud Abbas. Cela n'a rien à voir avec l'État d'Israël. Il faut également voir son comportement vis-à-vis du Hamas. Il a annoncé qu'il lui couperait les aides parce qu'il est menacé par le Hamas. Ce dernier ne l'accepte pas. [...]

Lire la suite de l'article

 

Nos réseaux sociaux en direct

Votre demande a bien été prise en compte.
Nous vous remercions de votre intérêt.