Lu dans la presse
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Publié le 27 Novembre 2020

L'article de presse que vous avez le plus lu cette semaine

L'ancien Premier ministre socialiste a longtemps porté seul les thèmes de la laïcité, de la République et de la sécurité aujourd'hui au cœur de l'actualité.

Cet article avait été publié dans le newsletter du 27 novembre 2020. Il est l'article de presse que vous avez le plus lu cette semaine. 

France - Manuel Valls : "Si on m'avait écouté…"

Publié le 26 novembre dans Le Point

Face au Perito Moreno, il a ressenti un choc. Le gigantesque glacier argentin se pare de teintes aigue-marine et des blocs de glace chutent dans le lac. Le silence se déchire en un bruit d'orage. En début d'année, Manuel Valls s'est rendu sur les terres de la Patagonie pour admirer la beauté des paysages. Il se dit de plus en plus ému par le spectacle de la nature. Le Perito Moreno a une singularité. Les autres glaciers reculent alors que lui continue à croître et à avancer.

En 2018, Manuel Valls a annoncé son retrait de la vie politique française après s'être déclaré candidat aux élections municipales à Barcelone. L'ancien Premier ministre apparaissait alors enfin détendu et décontracté dans les rues de sa ville natale. On le rencontre à Paris. Il reste inchangé. Bras croisés, costume près du corps, jambes nerveuses. L'homme n'a perdu aucune surface glacée. Avance-t-il pour autant ? L'ancien Premier ministre est revenu sur le devant de la scène médiatique. Le procès Charlie Hebdo ; le cinquième anniversaire des attentats du 13 novembre 2015 ; les récents attentats de la rue Nicolas-Appert, de Conflans, de Nice. On a pu avoir l'impression de se retrouver plongé dans le monde décrit par Michel HouellebecqAlain Finkielkraut, Manuel Valls.

Urgences. Il se partage aujourd'hui entre Barcelone (où il est conseiller municipal dans l'opposition) et Paris (où il entend peser sur les débats en cours). La question de son retour en politique se pose. Il dit : « Je ne sais pas. » Il ne pratique guère l'introspection et l'action lui manque. « Ma vie personnelle est riche. On peut être frappé par la maladie et la mort à tout moment, mais je n'ai pas été malheureux dans ma vie privée car je suis allé chercher le bonheur. Je reste cependant un pur politique. Je n'adhère pas à la thèse de Michel Rocard avançant que Matignon est un enfer. Même quand cela a été extrêmement dur, comme lors des attentats, on se sent utile car on est dans l'action. » Le discours du 13 janvier 2015 devant l'Assemblée nationale, peu après les attentats terroristes, où il rappelle que la France est en guerre contre l'islamisme radical et non contre l'islam et les musulmans, reste un moment marquant. L'autoritaire Manuel Valls a longtemps porté seul, dans son propre camp, les thèmes de la laïcité, de la République, de la sécurité. Ils sont aujourd'hui au centre des urgences du gouvernement d'Emmanuel Macron.

Ils ne se ressemblent pas. L'un est trop séducteur alors que l'autre ne l'est pas assez. Emmanuel Macron et Manuel Valls se parlent. Ils échangent par messages écrits et se voient de manière espacée. Manuel Valls résume : « Sans plus. » On lui reproche d'être trop louangeur avec Emmanuel Macron dans l'espoir de revenir aux responsabilités. « J'ai appelé à voter pour Emmanuel Macron dès le premier tour, mais je n'ai pas de fidélité politique vis-à-vis de lui. Je n'appartiens pas à son cercle, à son clan. Aujourd'hui, mes convictions me donnent de la force. À l'époque, j'étais seul et personne ne m'écoutait. Si l'on m'avait alors écouté, serais-je à la place d'Emmanuel Macron ? L'alchimie est plus complexe. J'aurais aimé être président de la République, mais cela ne s'est pas fait. »

Emmanuel Macron s'est rapproché des positions de Manuel Valls sur la laïcité. « Emmanuel Macron a changé, même s'il a nommé en 2018 Yassine Belattar membre de l'instance du Conseil présidentiel des villes [Yassine Belattar en a démissionné fin 2019, NDLR]. Le futur président pratiquait la politique des excuses en parlant de "terreau" de la misère économique et sociale et évoquait la radicalisation de la laïcité. Il était, à l'époque, sur une vision libérale de l'économie mais, aussi, de la société. Une vision à l'anglo-saxonne. Il y avait une part tactique, il y avait son entourage proche des thèses de la Fondation Obama, il y avait une conviction. L'idée était que les jours heureux, représentés par lui, gommeraient les différents clivages. C'est la même erreur que la gauche : seule la question sociale compte et elle réglera le problème identitaire. Il existe pourtant un principe de réalité. » 

Défaites cinglantes. Quand, en 2007, on prédisait à Nicolas Sarkozy que Manuel Valls serait son successeur dans dix ans, il répondait : « Ils le tueront avant. » Manuel Valls a connu des défaites cinglantes, dont les législatives à Argenteuil en 1997 et le score de 5 % à la primaire citoyenne en 2011. Le maire d'Évry s'est chaque fois appuyé sur ses échecs pour rebondir. Après avoir été ministre de l'Intérieur dans le gouvernement de Jean-Marc Ayrault, il devient Premier ministre. On y est. Il a tout voulu, il a tout obtenu. Mais l'ambitieux veut plus.

Le plus libéral des sociaux-démocrates se fait une réputation de traître en deux séquences désastreuses. Première séquence. Manuel Valls démissionne à la fin de l'année 2016 de ses fonctions de Premier ministre pour se présenter à la primaire citoyenne de 2017. Il perd, au second tour, face à Benoît Hamon. Il a trahi François Hollande. Deuxième séquence. Manuel Valls soutient Emmanuel Macron avant le premier tour de l'élection présidentielle. Il est réélu député. Il quitte le Parti socialiste pour rejoindre La République en marche. Il a trahi le Parti socialiste. « L'entourage de François Hollande a inventé qu'il n'avait pas pu se présenter à cause de moi. Le scénario ne tient pas la route un seul instant. J'ai peut-être même été trop loyal. J'aurais pu partir, comme Emmanuel Macron, plus tôt, sachant que le Parti socialiste n'arriverait pas à gagner les élections. Je ne l'ai pas fait. Il fallait faire face à une campagne terroriste, et sans doute existait-il, aussi, la peur du vide. Mais, avant tout, ma conception des institutions m'en empêchait. Il y avait un ministre qui mettait sans cesse le feu au sein du gouvernement et il est aujourd'hui président de la République. Emmanuel Macron avait deux avantages par rapport à moi : il avait compris que François Hollande ne serait pas candidat et il était libre par son absence d'histoire. J'ai un parcours qui commence en 1980 et dont il est lourd de se libérer. J'ai appelé à voter Emmanuel Macron, comme Bertrand Delanoë, car c'était la fin d'une histoire. Je ne le regrette pas car j'aurais été sinon complice de la dérive de la fin de campagne de Benoît Hamon. »

Victime. Dehors, un mélange de pluie, de soleil, de nuages. Manuel Valls redit n'avoir pas trahi François Hollande. « Je ne m'étais jamais posé la question de succéder à François Hollande à la fin du premier quinquennat. Presque aucun d'entre nous n'imaginait sa non-candidature. Les événements du quinquennat nous ont broyés. Ce qui s'est détruit, ce n'est pas seulement moi, mais tout le PS. Nous étions dans une mort collective. La première victime, c'est François Hollande, qui ne peut pas se représenter ; la deuxième victime, c'est moi ; la troisième victime, c'est Benoît Hamon, qui finit à 6 %, et le groupe socialiste de l'Assemblée qui passe de 300 à 31 députés. La décomposition de la gauche durant le quinquennat et la chute de François Fillon ont ouvert un espace à Emmanuel Macron. » 

Le père a toujours détesté les extrémistes. Manuel Valls est le fils de l'artiste peintre Xavier Valls. Vladimir Jankélévitch était un ami de la famille. « Je l'ai croisé durant mon adolescence et je me suis rendu compte, après, de ma chance. La lecture de L'Imprescriptible a compté pour moi. Vladimir Jankélévitch ne voulait plus écouter de musique allemande, après la Shoah. Il a été amené à s'intéresser à un grand musicien espagnol, Federico Mompou, marqué par la musique silencieuse, "la musica callada". Je garde de l'homme le souvenir de sa mèche blanche et de son rire. » Il évoque Anatomie d'un instant, de Javier Cercas, et Le Rêve du Celte, de Mario Vargas Llosa. « L'être humain m'a toujours passionné. Le roman parle de nous, donc de la vraie vie. »

Manuel Valls a rencontré plusieurs fois le couple formé par Vera et Milan Kundera. L'auteur de La Plaisanterie a reçu des messages du monde entier pour ses 90 ans, mais aucun signe officiel de la France. « Milan Kundera est l'un des plus grands écrivains dans le monde. Il n'a jamais été honoré comme il se doit par la France, mais la France est constamment honorée par sa présence. Je l'ai connu par Bernard-Henri Lévy et j'en parle avec Alain Finkielkraut. Vera et Milan Kundera se tournent, de plus en plus, vers la Tchécoslovaquie. On ne se rend pas compte du choc que représente le fait de devoir quitter son pays, d'atterrir à Rennes, de changer de langue. Le déracinement peut être une douleur. » Manuel Valls a aimé Patria, de Fernando Aramburu, sur l'histoire de deux familles basques séparées par la violence idéologique. Vladimir Jankélévitch a écrit des pages prégnantes sur la violence comme unique symptôme de la faiblesse. Les faibles sont violents.

Communautarisme. Les faits lui ont donné raison. La prise de conscience des dangers de l'islam radical a été précoce et progressive chez lui. Il ne marque aucune sympathie pour la révolution iranienne de 1979 ; il met en garde son parti sur les conséquences de l'arrêt du processus électoral en Algérie en 1992 ; il suit de près la prise de pouvoir des talibans en Afghanistan en 1996. À partir de 1988, la banlieue lui fait découvrir une autre réalité nationale. Les débuts comme adjoint au maire à Argenteuil puis, plus tard, le mandat de maire d'Évry. Le social-démocrate se trouve confronté à la pauvreté, à l'insécurité, aux affrontements entre bandes, aux revendications de l'islam, notamment pour avoir des lieux de culte. Les polémiques s'enchaîneront. Les jeunes filles voilées de Creil en 1989, l'affaire de la crèche Baby Loup qui commence en 2008, le port du burkini sur les plages en 2016. Manuel Valls attise les dissensions et hystérise le débat. Mais il est seul parmi les siens à alerter sur les dangers du communautarisme. On l'imagine amer de voir ses obsessions d'hier au centre des débats d'aujourd'hui. « Si je suis toujours vivant en tant qu'homme politique, c'est parce que j'arrive à transformer le négatif en positif. »

Dès ses plus jeunes années, le rocardien a lutté contre l'antisémitisme. Manuel Valls a été élevé dans le 4e arrondissement de Paris, marqué par la rafle du Vél'd'Hiv. Il se défend être passé de pro-palestinien à pro-israélien. « Une stupidité et une confusion dangereuse. On peut être engagé contre l'antisémitisme et vouloir un État palestinien. » Il s'est rendu en Israël, à partir de 1983, avec les jeunes du parti Mapam, à l'idéologie marxiste. « Le rocardisme était un mouvement avec une composante tiers-mondiste qui m'a imprégné. Nous étions heureux de la poignée de main entre Yasser Arafat et Yitzhak Rabin, sans en mesurer toutes les conséquences. Yasser Arafat était un combattant, mais un médiocre homme d'État. Quand je deviens maire d'Évry, je reçois dans mon héritage le jumelage avec le comité populaire du camp de réfugiés de Khan Younès, dans la bande de Gaza. Je m'y rends à deux reprises. À partir de 2003-2004, on constate deux phénomènes : les femmes sont mises à l'écart et la judéophobie suinte dans le comité Évry-Palestine. On y mettra un terme. J'ai cru à une paix équilibrée entre les deux peuples, mais je reste maintenant sceptique. »

Manuel Valls prépare pour mars, chez Grasset, un essai personnel. Il n'a pas encore ouvert L'Engagement, d'Arnaud Montebourg (« un populiste dont on ne voit pas la cohérence ») mais a lu Un temps troublé, de Lionel Jospin (« Je suis en désaccord sur de nombreux points avec lui »). Il dit : « Je n'ai pas changé, mais je suis plus apaisé », « mon action est aujourd'hui ma parole », « je ne suis pas pris pas l'angoisse de l'avenir ». On le trouve inchangé et donc inapaisé. En 2007, Nicolas Sarkozy avait proposé à Manuel Valls d'entrer au gouvernement entre les deux tours des élections législatives. « J'y étais allé en sachant que j'allais dire non. Si vous y allez sans avis préétablis, Nicolas Sarkozy vous convainc et vous entrez au gouvernement. J'avais des convictions fortes et un avenir devant moi. » Les convictions sont toujours là.

Erreurs. On repense à la phrase de Nicolas Sarkozy : « Ils le tueront avant. » On évoque Alain Juppé, Michel Rocard, Lionel Jospin, Édouard Balladur. Manuel Valls pense que pour être élu président de la République, il faut être capable de porter de grandes synthèses et de pratiquer une forme de démagogie. Il ne coche aucune case. L'admirateur de Clemenceau demeure une personnalité clivante. Manuel Valls a la réputation d'être réservé, cadenassé, verrouillé. Dans un documentaire de 2015 de Franz-Olivier Giesbert, Le Matador, les intervenants s'interrogeaient sur ce qui lui manquait pour franchir la dernière marche. De la douceur, de l'affectivité, de la décontraction. Manuel Valls a été formé en politique par Michel Rocard et Lionel Jospin. Il reproduit une partie de leurs erreurs, persuadé que seuls les idées et les actes suffisent pour emporter la partie. On parle à un moment de ceux qui ne l'aiment pas, et alors, là, il sourit avec un rare naturel. L'homme reste égal à lui-même : orgueilleux et nerveux. On ne sait s'il retournera en Argentine. Les murs de glace du Perito Moreno s'effondrent, de manière périodique, en un spectacle impressionnant. La singularité du glacier reste constante : il ne perd pas de surface glacée et continue à avancer.

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