Lu dans la presse
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Publié le 9 Janvier 2020

L'article de presse que vous avez le plus lu cette semaine

Cinq ans après la tuerie de l’Hyper Cacher, Delphine Horvilleur – rabbin et figure du judaïsme libéral – analyse les ressorts de l’antisémitisme à l’œuvre en Europe et aux Etats-Unis.

Cet article avait été publié dans le newsletter du 9 janvier 2019. Il est l'article de presse que vous avez le plus lu cette semaine.

France/Antisémitisme - La rabbin Delphine Horvilleur dresse le constat de la « solitude » des juifs face à l’antisémitisme

Publié le 9 janvier dans Le Monde

Le vendredi 9 janvier 2015, le jour de la prise d’otage à l’Hyper Cacher, la rabbin Delphine Horvilleur était à la synagogue pour célébrer l’office de shabbat. « Nous avons commencé au moment où l’assaut était donné et, avec angoisse, nous nous sommes demandé à quoi le monde ressemblerait demain, se souvient-elle aujourd’hui d’une voix blanche. C’est un traumatisme qui se réverbère jusqu’à aujourd’hui. » Cinq ans plus tard, cette figure du judaïsme libéral, auteure de plusieurs livres dont le dernier, Réflexions sur la question antisémite (Grasset, 2019), dresse le constat désolé de la « solitude » des juifs face à la montée de l’antisémitisme.

Cinq ans après, comment résonne pour les juifs la tuerie de l’Hyper Cacher ?

Après l’assassinat d’Ilan Halimi, le massacre de l’école Ozar Hatorah à Toulouse en 2012, l’Hyper Cacher. La vie a continué, mais c’est comme si certains événements, parfois certains mots, réactivaient une angoisse profonde, presque sous la forme d’un choc post-traumatique. On y trouve sans doute l’expression d’une solitude ressentie des dernières années. Certes, il y a eu la manifestation du 11 janvier 2015 et un vrai sentiment d’être ensemble. Parfois, je m’abrite dans ce souvenir, mais il n’éclipse pas ce qui ne s’est pas vraiment réparé depuis.

Pourtant, beaucoup de juifs ont dit que, sans la tuerie de « Charlie hebdo », on n’aurait pas vu une telle mobilisation pour les morts de l’Hyper Cacher. Ce sentiment persiste-t-il ?

Je crois que je me suis interdit de le verbaliser ainsi. Nous avions tous besoin, à ce moment-là, d’une manifestation nationale. Et puis, à bien y réfléchir, je crois que cette solitude ressentie par les juifs est symptomatique de quelque chose qui dépasse de beaucoup une simple « communauté ». Ces dernières années, bien des combats collectifs se sont fracturés. Pour des gens de ma génération, nés dans les années 1970, les luttes contre le racisme et l’antisémitisme étaient intrinsèquement liées. S’y formulait l’évidence d’un combat universel et donc commun. En quelques décennies, on a basculé. Ceux qui devraient être les acteurs-clés du combat contre le racisme ne sont pas toujours au rendez-vous lorsqu’il s’agit de lutter contre l’antisémitisme. Et vice versa, peut-être.

Pourquoi cette rupture ?

On est passé du combat politique au combat identitaire. Celui-ci se manifeste de façon tragique par l’incapacité à mener conjointement le combat contre le racisme et l’antisémitisme. Beaucoup de gens ont une responsabilité là-dedans. Au sein d’une certaine gauche, il y a eu une incapacité à être présent au côté des juifs au moment où il fallait l’être, et parfois une certaine porosité aux discours complotistes ou aux clichés antisémites. Lorsque Jean-Luc Mélenchon commente l’échec du Labour aux élections britanniques en évoquant les « oukases arrogants » du Crif et qu’il joue ainsi sur l’idée d’une mainmise juive sur le monde, on reste coi.

Lorsque dans la lutte contre l’antisémitisme, certains se choisissent pour alliés une extrême droite avec laquelle nous n’aurions jamais parlé il y a quelques années, il y a aussi un problème. On a perdu le sens d’un combat universel conjoint.

À quoi attribuez-vous cela ? Une mise en cause du cadre républicain, qui définissait une certaine façon d’être ensemble ?

Je crois qu’avec le phénomène du communautarisme, se sont développés, au sein de la nation, des « nous » de compétition. La promesse de la République est que sous le « nous » de la nation, chacun d’entre nous pourra parler à la première personne du singulier, sans que jamais notre appartenance, notre naissance, notre groupe d’affiliation ne nous contraigne. Le communautarisme a renforcé la première personne du pluriel chez beaucoup de gens. Tout à coup, c’est « nous les juifs », « nous les musulmans », « nous les homosexuels »… à l’infini. Cette propension à dire « nous » au lieu de dire « je » a mis la République à « je-nous ».

La vague d’actes antisémites touche d’autres pays européens et les Etats-Unis. Quelles sont les logiques communes ?

Les agressions antisémites, ces dernières années, viennent, a priori, de mondes très différents : d’un Mohammed Merah nourri de rhétorique djihadiste, du « gang des barbares », de slogans en marge des manifestations de « gilets jaunes », de l’antisémitisme d’un Kobili Traoré jugé pénalement irresponsable, d’un assassin à Pittsburgh qui se revendique de l’extrême droite américaine (white supremacy), ou de celui du New Jersey, qui à l’inverse s’intègre dans une forme idéologique de black supremacy.

Les idéologies des uns et des autres n’ont rien à voir mais il faut parfois tendre l’oreille pour entendre ce qui y résonne. Notamment, ici et là, cette idée que les juifs auraient confisqué quelque chose au « vrai peuple ». On entend cette rhétorique résonner dans les slogans de la suprématie blanche lorsqu’ils crient « Les juifs ne nous remplaceront pas. » On la retrouve aussi dans une certaine extrême gauche, qui fait des juifs l’élite qui confisque quelque chose de la richesse du monde.

Le juif, perçu comme en dehors du « vrai peuple », est raconté comme une figure diabolique au sens étymologique du terme, celui qui crée du diabolos, de la fracture, qui divise, et vous empêche de faire un avec vous-même, avec votre tribu, votre croyance ou votre nation. Il est l’altérité menaçante pour le monde hermétique que vous aspirez à construire. Dans notre temps d’obsession identitaire, beaucoup de personnes veulent se définir sur le mode du pur, du non-contaminé, de l’infaillible, du non-poreux. Très vite, dans cette obsession, le marqueur juif surgit.

Il surgit aussi dans des faits divers…

C’est là où l’affaire Sarah Halimi est emblématique. L’assassin est jugé irresponsable pénalement et, simultanément, le motif antisémite est retenu. L’arrêt de la cour d’appel décrit Traoré comme un « baril de poudre » et l’antisémitisme comme « l’étincelle ». Mais la question en suspens, et qui reste comme éclipsée par les débats, est : pourquoi, ces dernières années, l’antisémitisme « permet » le passage à l’acte et fait étincelle ? Pourquoi se retrouve-t-il à faire feu dans tant d’événements a priori distincts ? Dans des profanations de stèles en Alsace, dans des vitrines taguées… Il y a comme un air du temps, presque une langue antisémite qui circule à travers le monde. Elle est captée par des gens qui ont des projets politiques très différents mais qui soudain la parlent, la font résonner.

On ne peut pas dès lors regarder ces affaires uniquement comme des faits divers. C’est comme si une carte était placée devant nous, où ici et là les manifestations haineuses clignotent et que la société refusait de relier ces points entre eux. Ces dernières années, lorsque les juifs l’ont fait remarquer, on leur a souvent répondu : vous exagérez, ce sont des cas particuliers. Et dans le refus de penser plus globalement le phénomène, on a renforcé la solitude des juifs. Si l’on ne veut pas ouvrir les yeux et tracer une ligne entre les points sur la carte, on est condamné à ce que ça recommence sans cesse. L’antisémitisme dans ces faits divers n’est jamais anecdotique.

Je ne cesse de penser à La Vie devant soi, d’Emile Ajar (Romain Gary). A cette histoire d’amour entre Momo, un petit arabe de Belleville, et Mme Rosa, une vieille juive malmenée par la vie. Je me dis que ces dernières années, Mme Rosa n’est plus en sécurité et que, simultanément, beaucoup de gens ne voient plus Momo que comme un assassin en puissance. Ce duo bouleversant semble devenu impossible, alors même qu’il raconte ce qui pourrait encore nous sauver. Cinq ans après la manifestation d’union de janvier 2015, il faut bien reconnaître qu’il y a du diabolique dans l’air.

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