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Publié le 19 Novembre 2018

Littérature - Eshkol Nevo met Freud dans l’escalier

L’écrivain israélien s’amuse des turpitudes des habitants d’un immeuble de la banlieue de Tel-Aviv, faisant du Ça, du Moi et du Surmoi ses protagonistes.
Photo : Eshkol Nevo, en 2014. CATHERINE HELIE / OPALE / LEEMAGE
 
Publié le 17 novembre dans Le Monde
  • Trois Etages (Chaloch Komot), d’Eshkol Nevo, traduit de l’hébreu par Jean-Luc Allouche, Gallimard, « Du monde entier », 320 p., 22 €.

La tentation est grande de plaquer une lecture politique sur (presque) tout roman venu d’Israël. D’autant plus, peut-être, si la famille de l’auteur appartient à l’histoire du pays, comme celle d’Eshkol Nevo, petit-fils du troisième premier ministre de l’Etat hébreu, Levi Eshkol (1895-1969), en poste de 1963 à sa mort. Appliquée à Trois étages, où l’on entend se confier trois habitants des appartements d’un même immeuble, dans la banlieue de Tel-Aviv, cette grille d’analyse permettrait selon toute probabilité d’y déceler le portrait ravageur (forcément) d’une nation paranoïaque, où chacun se vit assiégé par ses voisins.

Héritier

Ce qui serait fort éloigné de ce qu’y a mis Eshkol Nevo, l’un des grands noms montants de la littérature israélienne, né en 1971. Lequel n’a rien contre les romans politiques ; il en a écrit deux qui ne se cachaient guère de l’être : Quatre maisons et un exil, et Neuland (Gallimard, 2008 et 2014) interrogeaient, sur des modes différents, le devenir de l’idéal sioniste. Mais dans le très prenant Trois étages, celui qui écrit est sans doute moins le descendant de son grand-père que l’héritier de ses parents, tous deux professeurs en psychologie, matière qu’il a lui-même étudiée à l’université.

La clé du roman est livrée par l’un des personnages au cours d’une digression trop didactique (alors que le livre, merveilleusement énergique, l’est si peu !) : « La théorie psychanalytique de Freud (…) divise la personnalité en trois topiques, disons trois étages. Au premier étage se situent nos pulsions et nos instincts, le Ça. A l’étage du milieu réside le Moi, qui tente d’établir un rapport entre nos pulsions et la réalité. Et, au troisième étage, trône sa majesté, le Surmoi, qui nous rappelle à l’ordre, la mine sévère, et exige que nous prenions en compte l’influence que nos actes exercent sur la société. »

Répondeur

Deborah, celle qui rappelle cette division, habite littéralement au troisième étage, et offre à première vue une épatante incarnation au concept de ­Surmoi : juge retraitée, veuve, elle n’a jamais eu d’autre boussole dans l’existence que la loi, à laquelle la rappelait son mari, juge lui aussi, quand d’autres facteurs (comme l’instinct maternel) risquaient d’interférer – au point qu’ils ont rompu avec leur fils unique. C’est auprès de cet époux très aimé, mort quelques mois plus tôt, qu’elle s’épanche, par tranches de deux minutes, après qu’elle a retrouvé la bande d’un répondeur où résonne sa voix.

En dessous de Deborah vit Hani, ­« desséchée » par une maternité fusionnelle. Elle écrit à son amie d’enfance, installée aux Etats-Unis, pour se « confesser » : elle a hébergé son (séduisant) beau-frère en cavale, alors que celui-ci et son mari sont brouillés à mort. Au premier étage, il y a Arnon, père de famille d’une quarantaine d’années. A un ami avec lequel il a fait l’armée, devenu écrivain, il raconte les dernières semaines : sa certitude que quelque chose n’allait pas avec Herman, le voisin âgé auquel il confiait sa fille aînée, et comment ses doutes l’ont mené à se rapprocher dangereusement de la petite-fille adolescente de ce dernier.

Cohabitation

Ainsi résumé, Trois étages pourrait sembler un brin schématique. Mais ­Eshkol Nevo s’amuse constamment à subvertir le canevas qu’il a lui-même installé, et met en scène la cohabitation à chaque étage, chez chaque personnage, du ça, du moi et du surmoi. La lutte permanente entre les pulsions et les aspirations, les besoins et les devoirs. La connaissance de la loi – celle de la justice ou de la morale – et la tentation de la transgression.

Tout cela alors que le réel, parfois, se dérobe, et que tous s’inquiètent de perdre pied – surtout Hani, dont la mère est folle. Les récits des trois personnages espérant de leur auditeur une absolution charrient ces conflits internes, qui les électrisent, offrant au roman une formidable tension, sans jamais écraser l’individualité de chacun. A ­Arnon, Hani et Deborah, Nevo a offert des voix propres, et, avec elles, une belle épaisseur romanesque. C’est à partir de celle-ci qu’il explore ce que sont la famille, la parentalité, la culpabilité, le couple, la loyauté… Et qu’il dit superbement, avec humour et gravité, le besoin, universel, de se raconter.

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