Lu dans la presse
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Publié le 12 Mars 2020

Mémoire - "209 rue Saint-Maur, Paris Xe" : Ruth Zylberman dans les pas de Georges Perec

Emmanuel Carrère a lu cette magnifique évocation des habitants d’un immeuble parisien sur près de deux siècles, signée de l’écrivaine et documentariste.

Publié le 11 mars dans Le Monde

C’est une femme qui marche dans les rues de Paris, et qui regarde les immeubles. Immeubles bourgeois, immeubles de pauvres, ils sont pour elle comme un peuple vivant. Elle marche tête levée, fascinée par ce qui se passe et s’est passé derrière leurs façades. Elle pousse des portes cochères, elle potasse des annuaires, elle rêve comme Modiano sur des listes de noms – c’est par là que tout commence : par les noms. Elle rêve d’explorer un immeuble, des fondations aux combles, appartement par appartement, pièce par pièce. Un immeuble avec lequel elle n’aurait aucun lien mais dont elle passerait des années à tout savoir. Tout ce qu’on peut savoir des centaines d’êtres humains qui y sont nés, qui y ont vécu, qui y sont morts.

En savoir plus, toujours plus

Longtemps, ce rêve de folle exhaustivité reste une rêverie, et puis un jour elle tombe sur une carte, éditée par Serge Klarsfeld : celle des enfants juifs de Paris déportés sous l’Occupation. Cette carte est constellée de ronds rouges plus ou moins larges figurant la présence et le nombre d’enfants arrêtés dans tels quartiers, dans tels immeubles. Elle zoome sur cette carte, elle veut en savoir plus, toujours plus. Qui étaient ces enfants, quelles étaient leurs familles, lesquels sont revenus, lesquels vivent encore (C’est seulement à la page 119 de son livre qu’on apprendra, presque incidemment, que la mère de Ruth Zylberman a été déportée à Ravensbrück en 1944, âgée de 5 ans.)

Le projet jusqu’alors évasif prend corps, la recherche s’oriente et se resserre sur le yiddishland du 10e arrondissement. Et à un moment, au hasard d’une de ces flâneries hantées qui sont sa manière d’habiter le monde et la ville, elle trouve son immeuble. Pourquoi celui-ci, 209 rue Saint-Maur, plutôt qu’un autre ? Je me le suis souvent demandé, je l’ai demandé à Ruth Zylberman – à qui me lie, pourquoi le cacher, une admirative amitié. Elle aurait eu autant de vies et autant d’histoires à raconter dans n’importe quel autre immeuble. Bien sûr, répondait-elle, mais c’est comme de naître quelque part : ç’aurait pu être ailleurs, ce n’est pas ailleurs. C’est là.

"Il se déploie dans cet immeuble réel du « 209 rue Saint-Maur » autant de prodiges que dans l’immeuble fictif de « La Vie mode d’emploi »"

C’est cet immeuble modeste bâti vers 1840, et qui a donc vu les barricades de 1848, et la Commune, et l’Occupation, et où se côtoient aujourd’hui sans se fréquenter les vieux locataires pauvres qui ont les cabinets sur le palier et les bobos avec leurs barbes assyriennes et leurs cigarettes électroniques qui tapent sur leurs laptops dans la cour. Ce sont neuf enfants de cet immeuble-là – Adolphe Baum, Marguerite Baum, Joseph Blumenthal, Simone Buraczyk, Bernard Goura, Albert Hassman, Hélène Hassman, Bernard Szpajzer et Daniel Szulc – dont Ruth Zylberman a relevé les noms sur la carte aux points rouges et dont elle a, pour commencer, entrepris de savoir tout ce qu’il était possible de savoir, entreprise qui évoque le grand livre de Daniel Mendelsohn, Les Disparus (Flammarion, 2007). Ces neuf noms, c’est une liste, mais quand on découvre dans les archives, en étudiant les recensements, qu’une famille de huit personnes habitait deux petites pièces, quand on se demande comment cette cohabitation se passait pratiquement, concrètement, « on commence à échapper aux listes, on commence à entendre des voix ».

Ruth Zylberman est romancière – elle a écrit un beau livre, La Direction de l’absent (Christian Bourgois, 2015) – mais aussi documentariste, et son exploration a d’abord pris la forme d’un film, Les Enfants du 209 rue Saint-Maur (2018), qui a été couvert de prix un peu partout et qui a créé une sorte de communauté de spectateurs bouleversés. Tous se rappellent le moment où l’un de ces enfants, qui a maintenant 79 ans, qui a passé toute sa vie en Amérique en refusant de penser à la Shoah, revient au 209 et caresse timidement la poignée de la porte cochère en demandant à Ruth Zylberman si ses parents l’ont touchée aussi.

Chaque porte ouvre sur une autre porte

Il a fallu des années encore pour que ce film se transforme en livre. Livre dont j’ai pu suivre, au fil de ces années, la croissance organique, arborescente, virtuellement infinie. Livre d’écrivain, où des centaines de microhistoires, arrachées à l’oubli et à la poussière des archives, racontent, de 1840 à 2019, à la fois la grande histoire et cet « infra-ordinaire » que cherchait à saisir Georges Perec. Histoire des époux Dumont, tout jeunes mariés, elle avait 19 ans, qui vers 1890 ont passé leur lune de miel à chercher des moyens de se donner la mort et qui, après plusieurs tentatives, ont fini par y arriver. Histoire du fils Dinanceau qui, pendant l’Occupation, disait à ses parents : « Vous, vous cachez des juifs, et moi je les tue. » Histoire de Monique, la folle qui hante l’immeuble aujourd’hui. Tant d’autres… Chaque porte poussée ouvre sur une autre porte, en sorte qu’il se déploie dans cet immeuble réel du 209 rue Saint-Maur autant de prodiges que dans l’immeuble fictif de La Vie mode d’emploi (Hachette, 1978), et que ce livre magnifique pourrait, comme La Vie mode d’emploi, revendiquer en épigraphe l’immortel mantra de Michel Strogoff : « Regarde de tous tes yeux ! Regarde ! »

 

  • « 209 rue Saint-Maur, Paris Xe. Autobiographie d’un immeuble », de Ruth Zylberman, Seuil-Arte Editions, 448 p., 23 €.

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