Lu dans la presse
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Publié le 9 Février 2018

#Monde - A Malmö, en Suède : "Etre juif ici, c'est être constamment sur ses gardes"

Dans la ville suédoise, une des plus multiethniques du monde, des manifestants propalestiniens appellent à "tuer les juifs". Ce nouvel antisémitisme s'ajoute à celui de l'extrême droite.

Photo : La synagogue de Malmö transformée en forteresse. (Sara Johari pour "l'Obs")

Publié le 8 février 2018 dans L'ObsNuméro spécial "Les nouvelles haines antisémites", à découvrir en ligne et dans tous les bons kiosques

Les juifs de la troisième ville de Suède ont peur. Il y a eu ces manifestants anti-Israël qui se sont mis à crier "Tuons des juifs" sur l'une des places centrales de Malmö en décembre. Le cocktail Molotov lancé en novembre sur leur cimetière. Les insultes et les projectiles jetés sur leur rabbin chaque fois qu'il met un pied dehors. Des professeurs traités de "sales juifs" par leurs élèves. Combien de fois Peter Vig s'est-il fait injurier dans sa propre classe par des ados qui ne supportaient pas que leur prof soit juif ? Sa femme, également enseignante, a, elle, préféré dissimuler sa religion à ses élèves et vit dans la crainte de voir son secret percé à jour. Cache ton identité, fais profil bas, rase les murs, range ta kippa, laisse ton étoile de David à la maison.

"On nous a appris à ne pas porter nos insignes religieux à l'extérieur, à ne pas révéler notre identité juive en public. Etre juif ici, c'est être constamment sur ses gardes."

Rebecca Gellert, boucles d'or et piercing de rebelle dans le nez, vient d'avoir 19 ans. Elle a déjà intériorisé les interdits de sa communauté. Peur des skinheads ? Toujours. La mouvance néonazie, qui réserve la plupart de ses exactions aux musulmans – mosquées incendiées et ratonnades –, se rappelle aussi régulièrement au bon souvenir des juifs. En septembre, des manifestants d'extrême droite avaient prévu de défiler devant la synagogue de Göteborg le jour de Yom Kippour.

"Mais aujourd'hui, on se sent surtout menacés par l'antisémitisme porté par certains immigrés musulmans…" Lena Rubinstein-Reich s'avance prudemment sur ce sujet sensible, elle cherche les mots justes. "Pas tous les musulmans, évidemment. Ce sont souvent des hommes jeunes, venant du Moyen-Orient, qui tiennent tous les juifs pour responsables de la politique israélienne vis-à-vis des Palestiniens."

A quel moment la menace a-t-elle changé de visage ? "C'était il y a une vingtaine d'années. J'ai soudain entendu crier 'yahoud' ['juif' en arabe] depuis la rue où passaient des manifestants ; ça m'a affolée", se souvient la sexagénaire. Puis il y a eu l'"opération Plomb durci" lancée fin 2008 par l'armée israélienne sur la bande de Gaza. Des juifs avaient alors été violemment attaqués à coups de bouteilles par des manifestants propalestiniens. "A ce moment-là, on a pensé sérieusement à faire nos valises", confie Lena.

Les vieilles peurs ont refait surface dans les familles juives de Malmö qui, pour la plupart, ont connu l'antisémitisme dans d'autres pays d'Europe et cru trouver ici un sanctuaire. Ce sont, comme Lena, des enfants de survivants de l'Holocauste ou, comme son mari, des juifs qui ont fui les persécutions en Pologne à la fin des années 1960. "L'ironie est que les premiers réfugiés ne se sentent plus en sécurité à cause des suivants", résume Niklas Orrenius, qui suit ces questions au quotidien "Sydsvenskan".

Une forte ségrégation

Ce nouvel antisémitisme qui a gagné les rues de Malmö a inquiété jusqu'à Barack Obama. En 2012, il avait dépêché ici son envoyée spéciale, tandis que le Centre Simon-Wiesenthal mettait en garde les juifs contre tout déplacement dans la ville. L'an dernier, c'était au tour de Donald Trump de braquer les projecteurs sur Malmö, évoquant un attentat terroriste qui n'a en réalité jamais eu lieu. Car la ville traîne une réputation de capitale européenne du crime : haine raciale, mais aussi gangs, drogues. Exagération ? C'est ce qu'estime Andreas Schönström, l'adjoint à la maire sociale-démocrate .

"Avec ses 176 nationalités, Malmö est la quatrième ville la plus multiethnique du monde, après Londres, New York et Washington. Ce qui lui attire beaucoup d'ennemis. Tous ceux qui pensent que les réfugiés sont dangereux, que les religions sont un problème, qui veulent montrer qu'une ville multiculturelle ne peut qu'échouer."

Les vagues de migrants ont profondément transformé la ville aux briques rouges. Il y a eu la main d'œuvre venue d'Italie, de Yougoslavie et de Turquie à l'époque où les chantiers navals tournaient encore dans les années 1960-1980. Puis, il y a eu les réfugiés fuyant les guerres, ceux des Balkans, d'Irak, de Somalie, d'Afghanistan et de Syrie. Aujourd'hui, 30% des 317.000 habitants de Malmö ont au moins un parent né à l'étranger, principalement au Danemark, en Irak et en Syrie, et le chiffre grimpe à 50% pour ceux en dessous de 18 ans.

Dans les rues de cette petite ville qui souffre d'une forte ségrégation mais où tout le monde est bien forcé de se croiser, on voit passer autant de femmes voilées que de grandes blondes. Le cœur battant de Malmö est désormais le quartier chatoyant de Möllevången, avec son marché, ses épiceries irakiennes, ses cafés à chicha et ses restaurants de falafels. Mais tandis que la communauté musulmane s'agrandit, que les bulbes des mosquées sortent de terre, les juifs plient bagage. Ils ne sont plus que 540 membres de la synagogue et quelque 1.500 tout au plus, tandis que les musulmans seraient plus de 60.000.

Les premiers fuiraient donc les seconds ? "Ce n'est pas la seule raison à ce déclin", tempère le rabbin Moshe David HaCohen, en balançant ses papillotes en signe de dénégation derrière les vitres pare-balles du centre communautaire juif. "Les anciennes générations disparaissent, les jeunes vont chercher du travail dans des villes plus importantes comme Stockholm, les parents suivent leurs enfants, d'autres veulent vivre dans une communauté juive plus grande, ou encore partent en Israël. Mais il est vrai qu'il y a, aussi, l'antisémitisme."

La crainte de jeter de l'huile sur le feu

Il a fallu du temps à la Suède pour l'admettre. A travers les baies vitrées du quotidien "Sydsvenskan" où s'écrasent les flocons de pluie et de neige mêlées, l'éditorialiste Per Svensson pointe son doigt vers les tours des quartiers sud, ceux des réfugiés.

"L'antisémitisme actuel vient principalement des immigrés du Moyen-Orient. Il faut le dire ouvertement, ouvrir le débat public, oublier la crainte de jeter de l'huile sur le feu. Pendant longtemps, on n'a pas pu en parler.

Cela a été très difficile à reconnaître pour les journalistes, et pour la gauche, car cet antisémitisme vient de populations qui sont défavorisées et discriminées. Et l'idée commune est que cela fait d'elles des innocents, que l'on ne peut pas être à la fois une victime et un bourreau. Les seuls qui pouvaient être accusés étaient les néonazis, ceux que la société suédoise avait elle-même produits."

Crainte, dans ce pays qui célèbre le multiculturalisme, de se voir reprocher de critiquer une culture étrangère. Embarras d'un Etat si fier de sa généreuse politique d'asile – la Suède a accueilli le plus de réfugiés par habitant en Europe en 2015 – à l'idée de sembler réprouver des immigrants. Inconfort, enfin, chez les sociaux-démocrates – qui ont milité pour que leur pays soit le premier en Europe à reconnaître l'existence d'un Etat palestinien – à l'idée que cette communauté opprimée pourrait avoir importé un antisémitisme dans ses valises. L'ancien maire s'était même rendu célèbre en 2009 pour avoir renvoyé dos à dos l'antisémitisme et le sionisme et appelé la communauté juive à "se distancer" de la politique d'Israël si elle ne voulait plus être inquiétée. Résultat, la ville est accusée de ne pas avoir su protéger sa minorité juive.

Aujourd'hui, la nouvelle équipe municipale bat sa coulpe. Andreas Schönström concède :

"Il ne faut pas chercher à expliquer pourquoi les gens expriment des opinions antisémites. Ils ont toujours tort. Quelle que soit la raison. Et c'est peut-être cela que nous avons réalisé trop tard."

Le conflit israélo-palestinien se rejoue à Malmö

Au sein même de la communauté musulmane, on commence à reconnaître qu'il y a un problème. Bassem Nasr, jeune politicien palestinien né au Liban et arrivé en Suède à 6 ans, explique :

"Beaucoup de migrants ont été élevés dans des pays où l'antisémitisme était une idée commune dans la société, souvent même soutenue publiquement par les autorités. Ils y ont appris que l'Etat hébreu était leur pire ennemi et que juifs, sionistes et Israël, c'était pareil."

Le conflit israélo-palestinien se rejoue ainsi sans cesse à Malmö dans ces communautés qui restent connectées au Moyen-Orient par internet, la télé, les liens familiaux. Assis entre une tapisserie représentant La Mecque et une affiche naïve sur les pompiers suédois, Bejzat Becirov, le directeur du Centre islamique, explique qu'il enseigne l'Holocauste à ses 260 élèves "pour qu'ils comprennent, progressivement, ce qui s'est passé en Europe contre les juifs".

Il déballe devant nous coupures de journaux et photos témoignant des initiatives qui se multiplient depuis quelques mois pour pacifier les relations entre juifs et musulmans. Un dialogue interreligieux a été initié pour tenter de sortir du conflit politique. Andreas Hasslert, un converti à l'islam qui joue les médiateurs, explique :

"Aujourd'hui, il y a tant de suspicion entre les communautés que le seul terrain de discussion possible reste la foi pour instaurer une confiance."

Le nouveau rabbin Moshe David HaCohen, un partisan de la coexistence entre musulmans et juifs en Terre sainte dépêché pour éteindre le feu, et Salahuddin Barakat, un imam représentant la majorité des communautés musulmanes sunnites, se montrent ensemble autant qu'ils le peuvent dans les mosquées, la synagogue, les écoles. "En s'exprimant publiquement, ces responsables religieux fixent une norme que beaucoup de gens vont suivre", espère Bassem Nasr. Mais la démarche fait aussi grincer des dents. L'une des mosquées, la plus grande de Scandinavie, est encore réticente à participer au dialogue. Et lorsque plusieurs organisations palestiniennes se sont rendues à la synagogue en décembre, "on a reçu des messages d'incompréhension, de colère, d'insultes", raconte Alaa Eddin al-Qut, responsable local de l'Association musulmane Ibn Rushd. Peter Vig soupire en remettant sa kippa dans sa poche : "Ces initiatives sont bonnes mais la question reste ouverte : jusqu'à quand pourrons-nous rester ?"

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