Lu dans la presse
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Publié le 24 Septembre 2020

Procès - Maître Patrick Klugman : "On voit bien que l'antisémitisme est partout"

L'avocat de plusieurs parties civiles, victimes de la prise d'otages de l'Hyper Cacher, revient sur le mobile antisémite, fil rouge des attentats, selon lui.

Publié le 24 septembre dans Le Point

Depuis lundi, la cour d'assises spéciale examine les faits commis à l'Hyper Cacher de la porte de Vincennes le 9 janvier 2015. Ce jour-là, à 13 h 5, le terroriste Amedy Coulibaly pénétrait dans l'épicerie juive et tuait quatre personnes en quelques minutes à peine. Les heures qui suivront vont être racontées par les survivants de l'interminable prise d'otages. Pendant deux jours, ils se sont succédé à la barre pour raconter ce terrible huis clos. Parmi tous les témoignages bouleversants, il y a eu celui de Zarie, la jeune caissière de la supérette, qui a dû faire face au terroriste pendant plus de quatre heures. Devant la cour, elle se souvient de toutes les phrases nauséabondes d'Amedy Coulibaly, comme de celle-ci : « Vous êtes les deux choses que je déteste le plus au monde : juifs et français. » Et c'est sur ce point que Me Patrick Klugman compte insister : les victimes de l'Hyper Cacher ont bien été visées parce qu'elles étaient juives.

L'avocat, qui représente une dizaine de ces rescapés, est d'ailleurs intervenu mercredi à l'audience pour soulever ce qu'il considère comme un problème de qualification des faits liés aux otages de l'Hyper Cacher. L'ordonnance de mise en accusation fait en effet mention de « séquestration de moins de sept jours ». « Il nous semble que nous ne pouvons pas laisser en l'état le fait que des personnes ont été menacées de mort simplement parce qu'elles étaient juives, sans que rien ne dise dans la qualification retenue que c'est en lien avec leur religion et qu'ils ont encouru un risque de vie », a souligné mercredi l'avocat, qui entend soumettre une question spéciale sur ce point à l'issue des débats. Il revient en détail sur cette démarche pour Le Point.

Le Point : Vous estimez que le mobile antisémite a intégralement motivé les attentats de janvier 2015, mais qu'il est presque absent du procès…

Me Patrick Klugman : Quand vous prenez l'acte de saisine de la juridiction, l'ordonnance de mise en accusation des accusés, qui est complet sur le récit, on voit que l'antisémitisme est à la fois un fil rouge de l'action criminelle, mais qu'il est toujours aux entournures, il est cité sans être pris en compte ou, en tout cas, à mon sens, insuffisamment pris en compte. Je parle d'abord des faits, parce que les qualifications découlent des faits. Et la journée d'audience du lundi 21 septembre était pour cela essentielle (lundi, la cour a entendu le récit des quatre heures de la prise d'otages au cours de laquelle Amedy Coulibaly a tué quatre personnes parce que juives, au sein de l'Hyper Cacher, NDLR). Sur les faits – et au-delà de l'analyse que nous pouvons en faire sans entrer dans le dossier ou sans assister à l'audience –, vous voyez plusieurs choses : d'abord, vous voyez quelqu'un qui dit à un média : « On est là pour les juifs. » C'est Amedy Coulibaly quand il est dans l'Hyper Cacher. On sait également que quand il entre, il commence par tuer sans distinction la première personne qu'il voit. Pourquoi ? Parce qu'il entre dans un magasin casher et qu'il sait qu'il va trouver des clients qui sont nécessairement juifs, il commence donc par tuer sans réfléchir. Puis il va trouver plusieurs autres personnes, leur demander leurs noms et religion, et quand Philippe Braham donnera son patronyme, il sera exécuté.

Si vous regardez les victimes de Charlie, l'autre aspect du dossier, il y a une seule femme qui a été tuée : c'est Elsa Cayat. Et tout laisse à croire que les terroristes connaissaient les membres de la rédaction. Cet aspect des choses est un peu en jachère dans l'instruction, mais le fait est que la seule femme tuée est de confession juive et avait un patronyme juif. Sur les frères Kouachi, et cela a été rapporté à l'audience, quand ils vont se réfugier dans l'imprimerie, c'est Michel Catalano qui leur ouvre et une des premières choses qu'ils lui demandent, c'est s'il est juif. Michel Catalano le dira à l'audience : « Si j'avais été juif, je ne serais plus là pour témoigner. » On voit bien que l'antisémitisme est partout. Il y a d'ailleurs un autre aspect qui est en jachère, c'est les faits qui concernent Clarissa Jean-Philippe. Juste derrière l'endroit où elle est abattue à Montrouge se trouve une école juive. On ne saura jamais si le terroriste voulait procéder par imitation de Mohammed Merah, tuer des membres des forces de l'ordre, puis des enfants juifs.

Cette piste de l'école juive a-t-elle été assez envisagée et débattue ?

Je pense qu'on ne pourra pas en savoir plus, sauf si un jour on a des informations sur les commanditaires et sur ce qui était prévu. Nous ne pouvons cependant pas dire qu'il s'agit uniquement du fruit d'un hasard, sans au moins l'évoquer comme une hypothèse. En revanche, avec les propos des Kouachi dans l'imprimerie – « Lisez le Coran, on ne tue pas les femmes et les civils » –, nous ne sommes pas dans le champ de l'hypothèse. Je constate qu'une femme est morte à Charlie et qu'elle s'appelait Elsa Cayat, et que la première chose qu'ils demandent à Michel Catalano, c'est s'il est juif… C'est le même procédé qui sera utilisé par Coulibaly à l'Hyper Cacher, qui dit : « Nous, on est là pour les juifs. » Dernière chose, on sait que Coulibaly était surarmé, on sait qu'il avait avec lui vingt bâtons de dynamite et le dispositif de mise à feu, ce qui veut dire que toutes les personnes qui étaient là étaient destinées à mourir et qu'elles avaient été désignées préalablement dans l'hypothèse qu'elles seraient juives. C'est pourquoi je ne comprends pas la qualification pénale qui est retenue pour mes clients otages survivants de l'Hyper Cacher et pour laquelle il est retenu les concernant qu'ils ont été victimes d'une séquestration de moins de sept jours.

Il ne devrait pas y avoir de distinctions, selon vous ?

Vous avez les personnes mortes, les quatre victimes : Yohan Cohen, Yoav Hattab, Philippe Braham et Michel Saada. En ce qui les concerne, la prévention retiendra qu'ils ont été victimes d'un « assassinat aggravé en raison de leur appartenance à la religion juive ». Il y a une victime blessée, Patrice Oualid, dont la procédure dit qu'elle a été victime d'une « tentative d'assassinat aggravé en raison de son appartenance à la religion juive ». Quant à mes clients, qui étaient des otages de l'Hyper Cacher, soit qu'ils aient été en haut, avec Coulibaly, soit en bas cachés, on ne retiendra en ce qui les concerne qu'une « séquestration », sans facteur aggravant.

Je ne peux donc pas laisser ce procès se tenir en laissant une qualification bancale se balader. Elle est bancale parce que la séquestration n'est pas, à mon avis, ce qui s'applique de la manière la plus pure à mes clients et parce que le point déterminant de l'action criminelle, de l'aveu même du terroriste et de ce qu'on voit de son équipement, ce n'est pas de retenir des gens en otages, c'est à l'évidence de tuer, et de tuer parce qu'ils sont juifs. À l'issue des audiences des 21, 22 et 23 septembre, j'estime que la requalification juridique des faits s'impose aux débats pour les otages survivants de l'Hyper Cacher. Et même si les requalifications ne sont jamais aisées, elles sont vertueuses, car chercher l'exactitude et en débattre de manière contradictoire est précisément l'office de la justice. Ce qui est important pour combattre quelque chose, c'est de bien le nommer. Pour mes clients qui ont failli mourir, qui ont cru leur dernière heure arriver, ils n'attendent rien de ce procès. Mais ce qui leur est arrivé doit être exactement rapporté. Le cas échéant, j'envisage de saisir la Cour par voie de conclusions tendant à ce qu'une question subsidiaire soit posée sur une autre qualification s'agissant des faits qui ont été subis par mes clients. Ainsi, la tentative d'assassinat aggravé par l'appartenance à la religion juive des victimes pourrait être retenue, mais nous pouvons figer notre réflexion avant la clôture des débats.

Ils n'attendent rien de ce procès dans la mesure où Amedy Coulibaly est absent pour répondre de ses actes ?

Ils n'attendent rien de ce procès parce qu'ils ne peuvent pas formuler des demandes de parties civiles. Il y a une juridiction à part qui a été créée, il n'y aura donc pas d'audience civile après le procès, contrairement à une cour d'assises ordinaire. (Un juge d'indemnisation des victimes d'attentats terroristes, le Jivat, a été créé en 2019. La loi reconnaît à ce juge une compétence exclusive pour porter appréciation sur les demandes en réparation du préjudice des victimes de terrorisme. Les juridictions pénales sont désormais incompétentes en ce qui concerne les demandes sur intérêts civils lorsque les faits sont de nature terroriste, NDLR.)

Mes clients savent très bien – ou pensent – que la plupart des gens qui sont dans le box ne sont pas du tout étrangers aux faits qui leur sont arrivés. Ils estiment qu'ils ont une responsabilité qui doit être débattue, mais ce n'est pas cela qui va leur rendre justice. Eux, ce qu'ils attendent, c'est que ce qui s'est passé soit exactement rapporté et qualifié. C'est mon rôle et mon combat dans ce procès.

Pourquoi cette qualification n'a-t-elle pas été débattue dès le début de l'instruction ?

Je pense que l'instruction – et c'est normal – s'attache beaucoup plus aux mises en cause éventuelles, aux mis en examen, plutôt qu'aux victimes et à la qualification des faits, d'autant que certaines victimes sont mortes. Nous pensons que le procès est le lieu de ce débat. J'aurais aimé me dispenser de cette démarche, mais elle est inévitable dès lors qu'elle résulte de l'audience… Dans une autre affaire que j'ai plaidée, un couple séquestré à Créteil et volé parce qu'on pensait qu'ils avaient de l'argent car ils étaient juifs, c'est le dernier arrêt criminel après l'affaire Ilan Halimi où l'antisémitisme sera retenu. Il y en a trois : les affaires Halimi, Merah et cette affaire de Créteil qui date d'il y a deux ans. Alors qu'il était clair que les ravisseurs s'en prenaient à eux parce qu'ils étaient juifs, à un moment donné, un magistrat instructeur a procédé à une mise en examen rectificative et enlevé la circonstance aggravante. Nous avons dû faire un bazar pas possible pour que la qualification initiale soit reprise, qu'elle se retrouve dans l'acte de renvoi devant la cour d'assises et que les accusés soient condamnés de ce chef. Vous aurez encore cette difficulté dans l'affaire de Sarah Halimi ou dans l'affaire Mireille Knoll d'ailleurs. (En décembre 2019, les magistrats de la chambre de l'instruction ont déclaré que le meurtrier de Sarah Halimi était pénalement irresponsable de ses actes, en proie « à une bouffée délirante » au moment des faits. Au terme de longs débats, ils ont, en revanche, considéré qu'il y avait des charges suffisantes pour dire que ce crime avait des motivations antisémites, NDLR).

Quel est votre regard sur cette affaire Halimi, qui avait profondément choqué l'opinion et dont la famille s'est pourvue en cassation ?

Il y a eu, selon moi, un arbitrage qui n'a aucun sens, sorte de sentence de Salomon retenant à la fois que l'auteur n'était pas responsable pénalement tout en qualifiant son geste d'antisémite. Au moment de l'affaire Ilan Halimi en 2006, je me souviens très bien du directeur d'enquête de la brigade criminelle du 36 (Quai des Orfèvres, NDLR), qui disait : « Ça n'a rien d'antisémite, ils s'en sont pris à un juif parce qu'ils pensaient qu'il avait de l'argent. » Tout est dans cette phrase. Ce n'est pas judiciaire, c'est policier, mais quand vous voyez les œillères de cet enquêteur, vous comprenez comment l'enquête passe à côté des faits. Alors que la lutte contre l'antisémitisme et le racisme est un objectif politique élevé, qu'on s'est doté d'outils politiques spécifiques, qu'on a renforcé la répression avec la fameuse circonstance aggravante élargie en 2004 et généralisée en 2017, nous constatons que le combat judiciaire contre l'antisémitisme visant d'abord à sa reconnaissance puis à sa condamnation est un échec en France.

Pourquoi ce sentiment d'échec, un glissement s'est-il opéré dans la société ou la justice française ?

La répression judiciaire de l'antisémitisme est à ce jour un échec compte tenu des difficultés rencontrées à chaque fois que nous devons débattre de cette question, même lorsqu'elle est évidente, comme pour l'Hyper Cacher. Je le dis aussi alors que nous plaidons 20, 30 fois depuis presque vingt ans contre Dieudonné, Soral ou des gens qui ont créé des fonds de commerce à caractère antisémite et qui continuent de le faire parce que c'est rentable. Ils ont beau être condamnés en récidive, rien ne les fait reculer. Ça a même consolidé un certain antisémitisme. Quand je fais le tableau d'ensemble de ce contentieux, j'estime qu'il y a un malaise autour de cette question, même si je suis tout à fait conscient qu'il n'y a pas de problème d'antisémitisme dans la magistrature. Et si le corps judiciaire est évidemment de bonne foi, je ne comprendrai jamais, alors qu'on est dans une société prompte à voir du racisme partout, pourquoi celui-là fait toujours débat. L'antisémitisme est un objet tellement maudit dans l'histoire de France qu'il en devient presque indicible. Il est tellement monstrueux qu'on a du mal à le voir quand il est sous nos yeux. C'est la seule explication que je peux donner.

En me focalisant sur l'Hyper Cacher, je trouve que dire à des gens qui ont été ciblés parce qu'ils sont juifs au péril de leur vie qu'ils ont été simplement victimes de séquestration n'est pas sérieux. Il y a vingt ans, on parlait d'« incivilités », puis la première bascule, c'est évidemment l'affaire Ilan Halimi. Le palier suivant, c'est l'affaire Merah. Puis vient l'Hyper Cacher. Avec Merah, on est dans une séquence terroriste qui est globale avec un soutien idéologique extrêmement puissant. Depuis le 19 mars 2012 (date de l'attentat commis par Mohammed Merah à l'école Ozar-Hatorah à Toulouse, NDLR), nul n'est censé ignorer que tout juif est une cible, à tout moment. C'est ce que le terroriste nous dit dans cette histoire de l'Hyper Cacher, où des gens sont pris dans leur vie quotidienne. Tout juif et même toute personne qui se rend dans un établissement cacher, dans une synagogue, qui amène ses enfants dans une école juive est une cible. Et j'aimerais que cela soit compris par cette cour d'assises.

 

Votre demande a bien été prise en compte.
Nous vous remercions de votre intérêt.