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Publié le 6 Mai 2020

Religion/Culture - Histoire, rites… Ce qu’il faut savoir sur le hassidisme avant de regarder « Unorthodox »

La série disponible sur Netflix met en lumière le quotidien d’une communauté juive hassidique de New York. L’occasion d’en savoir davantage sur ce courant du judaïsme.

Publié le 5 mai dans Le Monde

La série Unorthodox, diffusée en ce moment sur Netflix, raconte les tribulations d’Esty, jeune femme appartenant à une communauté juive ultraorthodoxe de New York, qui met tout en œuvre pour s’en échapper. D’innombrables rites et particularismes culturels sont mis en scène. Voici leur sens.

  • Qu’est-ce que le hassidisme ?

Ce courant du judaïsme est né au milieu du XVIIIe siècle en Pologne à l’initiative du Baal Chem Tov, un mystique qui prônait la joie populaire contre l’austérité et l’élitisme des autorités religieuses de son temps. Les juifs d’Europe de l’Est se remettent alors à peine de massacres qui les avaient laissés exsangues un siècle plus tôt. De plus, ils avaient été éprouvés moralement par les errances du faux Messie Sabbataï Tsevi, semeur d’espoirs déçus.

Le Baal Chem Tov fait de nombreux émules de l’Autriche à la Russie. Le mouvement connaît un âge d’or au XIXe siècle, avant l’industrialisation de l’Europe de l’Est, qu’accompagnent des mouvements d’assimilation et de modernisation religieuse des communautés juives. Des groupes hassidiques disparaissent avec l’extermination des juifs pendant la seconde guerre mondiale.

  • Qui sont les Satmar, la communauté d’où vient Esty ?

Après la guerre, quelques hassidim (mot hébreu signifiant « les pieux ») ayant survécu au génocide tentent de reconstruire leur monde. Parmi eux, le rabbin du groupe hongrois des Satmar, Joel Teitelbaum. Avec quelques centaines de personnes, il s’efforce de rassembler autour de lui une communauté décimée en s’installant à New York, dans le quartier de Brooklyn. Les Satmar sont aujourd’hui l’un des principaux courants hassidiques dans le monde. Dans la région de New York, où leur présence est la plus dense, on estime à 165 000 le nombre de hassidim, dont 75 000 Satmar. Des communautés moins populeuses vivent en Belgique, en Angleterre, au Canada… Il n’y a pas de communauté satmar en France ; un autre groupe hassidique s’y est implanté, celui des Loubavitch, qui s’en distingue par une politique d’ouverture au reste du monde juif, y compris non religieux.

Le système satmar repose sur :

- la langue yiddish ;

- le refus pour des raisons religieuses de tout soutien à l’Etat d’Israël ;

- une fermeture au monde extérieur, y compris une méfiance par rapport à Internet ;

- la référence à la Kabbale, courant mystique juif, dans de nombreux rites ;

- une très forte fécondité ;

- des écoles largement consacrées à l’étude de la Torah ;

- une organisation économique reposant sur le travail des hommes, ainsi que d’un nombre important de femmes : commerce, artisanat, éducation, construction…

Malgré un fort niveau de pauvreté (ou de ce fait même), tous acceptent de verser une partie de leurs revenus à l’entraide communautaire.

  • Qu’est-ce que le yiddish, la langue parlée dans Unorthodox ?

Langue juive née en Allemagne vers l’an mille, le yiddish est au départ un mélange d’allemand et d’hébreu, écrit en caractères hébraïques. Avec les migrations juives vers l’Europe de l’Est, la langue a intégré de nombreux éléments slaves ou, pour les Satmar, hongrois. Entre les deux guerres, cette langue était parlée, lue et écrite par des millions de personnes. Après la seconde guerre mondiale, elle s’éteint largement, sauf dans les groupes hassidiques tel celui des Satmar qui décident de la maintenir comme langue quotidienne. Le yiddish des hassidim d’aujourd’hui intègre de nombreux mots d’anglais.

  • Comment les Satmar sont-ils perçus dans le monde juif ?

Le monde juif est extrêmement divers à travers le monde. En France, où la communauté juive est largement séfarade (originaire d’Afrique du Nord), le monde hassidique ashkénaze (originaire d’Europe de l’Est) peut sembler très lointain. Les Satmar sont souvent critiqués par leurs coreligionnaires pour leur rigorisme, la place confinée des femmes, leur système d’éducation fermé. Leur opposition au projet politique sioniste est très mal perçue. Dans Unorthodox, la rencontre entre la musicienne israélienne Yael et l’héroïne Esty est marquée par cet antagonisme.

Mais les hassidim les plus stricts peuvent également être appréciés en tant que gardiens d’une civilisation autrement disparue, avec ses mystères, sa solidarité, sa chaleur, son sens de la fête, de la danse et de la musique (même si seuls les hommes se produisent en public).

  • Pourquoi les hommes portent-ils de longues gabardines et des chapeaux de fourrure ?

Il s’agit de l’habit traditionnel des rabbins hassidiques depuis le XVIIIe siècle, inspiré des vêtements alors à la mode dans la haute société polonaise. Il a ensuite été adopté par l’ensemble des hassidim, avec des adaptations pratiques en fonction des professions. Chemises, sous-vêtements, manteaux : tout est fabriqué par des artisans de la communauté. Les hommes portent aussi un chapeau de fourrure (schtreimel) les jours de fête.

Les hommes et les garçons, à partir de l’âge de 3 ans, portent de longues papillotes, les payes en yiddish, que les plus coquets font boucler. Cette coutume, répandue surtout chez les hassidim et les juifs yéménites, vient de l’interdiction de se tailler les cheveux « en rond » (Lévitique 19, 27), interprétée comme une interdiction de raser les tempes. Une loi qui permet aussi de se différencier physiquement des peuples voisins.

  • Pourquoi les femmes se rasent-elles les cheveux et portent-elles des jupes à la mode des années 1950 ?

Le costume des femmes est moins codifié que celui des hommes, mais il obéit à des règles de pudeur : pas de jupe au-dessus du genou, collants opaques, pas de décolleté, et surtout, pas de cheveux apparents pour les femmes mariées. Certaines communautés minoritaires ont répandu l’usage de se raser les cheveux pour des raisons principalement kabbalistiques – c’est-à-dire liées au mystérieux corpus de textes qui allie chaque élément de la nature à un dessein divin. A partir de son mariage, Esty porte une perruque, un usage répandu chez les juifs ashkénazes orthodoxes.

Les grossesses sont considérées comme des bénédictions, suivant le commandement de la Bible « Soyez féconds » (Genèse 1, 28). Il n’est donc pas rare de croiser des familles de 12 enfants ou plus. Le système hassidique encadre la jeunesse, de la garderie aux études supérieures.

  • Qu’est-ce que l’erouv, le fil brisé au début de la série ? Et le shabbat ?

Durant le shabbat, jour de repos hebdomadaire des juifs, les actes assimilés à du travail sont interdits. Les fidèles doivent passer une journée sans changer le monde, tout comme Dieu s’est reposé le septième jour de la Création. Il est par exemple interdit de transporter des objets hors de chez soi. Mais pour faciliter la vie des fidèles, certains quartiers juifs s’entourent d’un fil tendu à des poteaux, qui transforme l’ensemble du quartier en espace privé. Il devient alors permis de s’y déplacer en transportant une poussette, un sac, des clés… Au début du premier épisode, l’erouv entourant le quartier hassidique de Williamsburg est cassé : c’est pourquoi les femmes restent à l’intérieur de l’immeuble avec leurs poussettes, au lieu de sortir rejoindre leur mari à la synagogue ou chez leurs parents pour le déjeuner du shabbat.

  • Qu’est-ce que la mezouza ?

Petit boîtier que les juifs appliquent sur le montant droit de leurs portes, elle renferme un texte écrit à la plume d’oie par un scribe sur un parchemin : la prière « Ecoute, Israël ». Celle-ci interpelle le fidèle, qui la touche et embrasse ensuite ses doigts à chaque fois qu’il entre chez lui. Même si ce geste devient un réflexe, il rappelle son lien à Dieu et à ses commandements.

  • Pourquoi les meubles à Williamsburg sont-ils recouverts de plastique ?

Aucun motif religieux à cela. Les housses protègent des tâches, dans des foyers où vivent plusieurs générations et de nombreux enfants.

  • Pourquoi Esty plonge-t-elle dans un bain rituel avant son mariage ?

Tous les mois, sept jours après la fin de leurs règles, et aussi avant de se marier, les juives orthodoxes se baignent dans un mikvé, sorte de piscine où coule une eau vive. Il s’agit d’un rite de purification séparant la mort de la vie, les règles étant considérées comme la non-implantation d’un embryon, et la période ouverte par le bain rituel comme celle de la fécondité.

La surveillante du mikvé prend garde à ce qu’Esty soit complètement nue, sans aucune impureté jusque sous les ongles, et à ce qu’elle plonge complètement la tête pour que l’eau entre en contact avec toutes les parcelles du corps. Depuis le premier jour des règles jusqu’au bain rituel, les couples pratiquants s’abstiennent de relations sexuelles. C’est pourquoi les hommes connaissent en général la date de mikvé de leur épouse.

  • Les couples juifs ultraorthodoxes font-ils l’amour en chemise de nuit et manquent-ils totalement d’éducation sexuelle ?

Il est évidemment impossible d’extrapoler sur ce qui se passe dans la chambre à coucher de tous les juifs orthodoxes, ou même de tous les Satmar. Le hassidisme préconise que le couple fasse l’amour complètement nu, afin que l’homme et la femme ne fassent qu’une seule chair, tel qu’il est ordonné dans la Genèse (2, 24). C’est possible avec une chemise de nuit comme celle portée par Yanky, si on la relève haut.

De nombreux témoignages décrivent une faible préparation à l’acte sexuel chez les très jeunes mariés dans la communauté Satmar. « Dix minutes avant la cérémonie, un oncle m’a expliqué dans un langage flou ce qui se passerait, mais lui-même n’y connaissait rien. Le premier mois a été un désastre », témoigne Zalman (son nom a été changé), un Satmar de New York d’une cinquantaine d’années – qui, par ailleurs, quatorze enfants plus tard, ne quitterait sa communauté pour rien au monde.

Eli Rosen, qui a traduit le script de la série en yiddish et y joue le rôle du rabbin, a lui-même quitté le monde satmar. Il remarque : « On a reçu beaucoup de messages de hassidim en colère qui ont vu la série et nous disent qu’ils sont très heureux au lit, mais ce sont des gens déjà matures, qui ont peut-être préféré oublier leur première nuit. D’autres, au contraire, se sont complètement reconnus, et pour eux c’est un soulagement de ne pas se sentir seuls. »

Loin du Brooklyn des Satmar, dans le 19e arrondissement de Paris, Yonathan Gottfarstein, directeur d’une école juive orthodoxe pour garçons, note : « Le monde auquel j’appartiens est très différent de celui des Satmar, on ne voit pas de choses pareilles. Cela dit, il reste difficile pour tout le monde de parler à son enfant de sexualité. »

  • Pourquoi Esty et Yanky se marient-ils dehors et de nuit ?

Yanky commence par recouvrir le visage de sa femme d’un voile selon la coutume ashkénaze, pour montrer que la beauté est secondaire. Les fiancés sont conduits vers le dais nuptial, la houppa. Celle-ci représente la tente d’Abraham et Sarah : ouverte aux quatre points cardinaux, elle est hospitalière et symbolise le nouveau foyer des mariés. La tradition ashkénaze célèbre les mariages sous les étoiles en référence à la promesse de Dieu à Abraham (Genèse 15, 5) : « Tes enfants seront aussi nombreux que les étoiles des cieux. »

Chez les hassidim, le mariage a lieu la nuit pour des raisons pratiques. La démographie étant très forte dans la communauté, plusieurs mariages sont fêtés chaque semaine. Les invités ne sauraient prendre à chaque fois un jour de congé : reste donc les nuits.

Quant au bouillon que Yanky et Esty boivent ensemble avant leur fête de mariage, il correspond à une coutume ashkénaze qui fait jeûner les fiancés depuis l’aube de leur mariage. Après la cérémonie religieuse, mari et femme sont laissés seuls quelques minutes pour marquer leur nouvelle intimité. On leur sert alors une soupe pour casser le jeûne.

  • Pourquoi Esty tourne-t-elle sept fois autour de Yanky et quelle prière chante-t-elle lors de son audition à Berlin ?

Toujours selon une coutume ashkénaze, la fiancée tourne sept fois autour de son fiancé sous le dais nuptial, pour représenter le monde qu’ils créeront ensemble – de même que Dieu a créé le monde en sept jours. Pendant cette danse, l’assistance chante une prière de mariage, « Mi bon siach » (« Celui qui sait »). C’est ce chant qu’Esty entonne lors de son audition, à la fin du quatrième épisode, alors que dans le judaïsme ultraorthodoxe, les femmes ne chantent pas en public – ce serait considéré comme impudique.

  • Pourquoi les hommes se balancent-ils quand ils prient et que sont ces lanières dont ils s’entourent les bras et le front ?

Les juifs accompagnent leur prière d’un balancement qui les aide à se concentrer. La Kabbale assimile d’ailleurs l’âme à une flamme tremblante, tendue en permanence vers son créateur, ce qui explique que l’âme en prière fasse danser le corps.

Les téfilines sont des boîtiers renfermant des parchemins écrits à la main par un scribe, comme ceux de la mezouza, et comprenant la même prière. Les hommes ont l’obligation d’en entourer leur bras gauche et leur front tous les jours lors de la prière matinale, sauf le shabbat, à l’aide de lanières de cuir, afin de se rappeler leur lien aux commandements divins par l’esprit et par le cœur.

  • Pourquoi les hommes portent-ils une robe blanche et pourquoi la cuisine est-elle couverte d’aluminium pour la fête de Pessah ?

Le soir de Pessah, la Pâque juive qui célèbre l’exode du peuple hébreu hors d’Egypte où il était maintenu en esclavage, les hommes hassidim portent une tunique blanche, symbole de pureté.

Chaque foyer a nettoyé scrupuleusement son intérieur pour se débarrasser de toute miette de hametz, céréales interdites pendant les huit jours que dure la fête, tels le blé ou l’orge, dont la fermentation symbolise une forme de vanité. Certaines parties de la maison très difficiles à purifier de leurs scories, notamment l’intérieur de la cuisine, sont recouvertes de nos jours de papier aluminium chez les juifs très pratiquants, pour les isoler le temps de la fête.

Pour ouvrir le rituel, l’enfant le plus jeune de l’assistance pose quatre questions sur l’étrangeté de cette nuit.

  • Est-il fréquent de quitter la communauté Satmar comme Esty ?

L’organisation américaine Footsteps, qui vient en aide à des jeunes ultraorthodoxes ayant quitté leur communauté, compte 1 700 membres. Quitter ce milieu est très difficile : le mode de vie, parfois la langue, y sont différents. La situation est surtout douloureuse pour ceux qui ont des enfants : la communauté Satmar met en général tout en œuvre pour que le parent resté à l’intérieur de la communauté en ait la garde exclusive.

  • Comment la série est-elle perçue par des hassidim à New York ou par des juifs orthodoxes en France ?

La série a suscité des réactions mitigées dans le public juif tout comme chez des personnes ayant elles-mêmes quitté le monde hassidique aux Etats-Unis. Certains louent l’attention portée aux détails (rites, images d’intérieurs, costumes, scènes de fête), et se réjouissent de voir une série qui parle d’eux, tournée en yiddish, même si c’est pour montrer une histoire malheureuse.

D’autres rejettent des personnages caricaturaux, sans humour… loin de ce qu’ils connaissent. Unorthodox leur apparaît comme « un pamphlet haineux », une image « grossièrement déformée », selon une blogueuse new-yorkaise ayant elle-même quitté ce milieu, à mille lieues de l’humanité qui a bercé leur enfance.

En France, où cette communauté n’est pas représentée, les réactions sont moins tranchées. Eve B., éducatrice à Paris, juive pratiquante, a apprécié la série mais se sent loin de ses protagonistes. « Chez les Séfarades, on a davantage l’habitude d’avoir tout un spectre de pratiques dans une même famille ; ce n’est pas tout ou rien, on ne rejette pas un enfant. »

Yonathan Gottfarstein s’inquiète du tort que cette série pourrait causer aux juifs, dont les coutumes sont montrées sous un jour si austère, tout en estimant qu’elle peut interpeller les spectateurs juifs orthodoxes. « Dans la série, des femmes rasent la tête de leur fille, acceptent de les marier à un homme qu’elles n’ont vu qu’une seule fois… Elles doivent pourtant se rappeler leur propre désarroi à ces moments-là. Pourquoi des parents font-ils subir à leurs enfants des souffrances qu’eux-mêmes ont connues ? »

Le rabbin traditionaliste Yeshaya Dalsace, lui, n’a pas de problème avec l’aspect polémique de la série : « Je ne pense pas que le fait de critiquer des modes de vie juifs nourrisse l’antisémitisme. Une grande part de la littérature juive s’y livre sans vergogne. Quant à la Bible elle-même… elle est loin d’être tendre avec les juifs ! »

 

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