Lu dans la presse
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Publié le 31 Mai 2019

Shoah/Mémoire - Un apéro avec Ginette Kolinka : « Pour me voir avec la larme aux yeux, il faut beaucoup »

Chaque semaine, « L’Époque » paie son coup. « Passeuse de mémoire », la rescapée de Birkenau se raconte dans les lycées et collèges, et aujourd’hui dans un livre.

Publié le 31 mai dans Le Monde

Elle est probablement la personne la plus âgée que cette rubrique ait jamais invitée à prendre un verre. A 94 ans (elle en paraît quinze de moins), Ginette Kolinka n’a pas consommé une vodka, boisson pour laquelle elle avoue un petit penchant, mais un jus de mangue agrémenté d’un peu de grenadine servi par son neveu, qui tient le Yono, un bar de nuit de la rue Vieille-du-Temple, dans le quartier du Marais, à Paris. Elle est née Ginette Cherkasky à deux pas d’ici, le 4 février 1925.

Pas de vodka pour Ginette. Elle travaille. Ce matin, elle était l’invitée de la matinale de France Inter, elle revient de l’enregistrement de « C à vous ». Elle fait « La Grande ­Librairie ». Ginette est en pleine promo de son livre Retour à Birkenau (Grasset, 112 pages, 13 euros) dans lequel elle a ­confié à la journaliste Marion Ruggieri ses souvenirs de ­déportation.

Le résultat est bref, cru et bouleversant. Sur le bandeau de couverture, on peut lire : « Arrêtée par la Gestapo en mars 1944 avec son père, son petit frère et son neveu, Ginette Kolinka est déportée à Birkenau. Elle sera seule à ­revenir. Aujourd’hui elle raconte dans toutes les classes de France pour qu’on n’oublie jamais… » Sur la photo, Ginette sourit de toutes ses dents.

« Je parle toujours les yeux fermés »

Oui, elle sourit. « Tu es tellement jolie quand tu souris », lui a dit sa belle-fille, qui gère son plan média et redoute qu’elle se casse la figure du tabouret de bar où elle s’est juchée. Alors elle s’est exécutée pour le photographe. Mais quand elle parle, Ginette ferme les yeux. « Je parle toujours les yeux fermés, dit-elle. Comme ça, je revois les choses. Si je savais dessiner, je pourrais représenter toutes les scènes qui sont restées dans ma tête. »

Les choses… Drôle de mot pour dire la fuite en zone libre, l’arrestation à Avignon, la prison des Baumettes, à Marseille, Drancy, puis le convoi 71 jusqu’à Birkenau, où sont également déportées Simone Veil et Marceline Loridan-Ivens. Drôle de mot pour dire la promiscuité dans les wagons à bestiaux, les coups à l’arrivée sur la Judenrampe, le dernier regard sur son père, son petit frère et son neveu qu’elle ne ­reverra plus, le corps qui s’amaigrit, la gale, la solidarité ou au contraire l’indifférence entre les déportées.

« Tout ce qu’il pouvait y avoir en moi de sentimental est resté à Birkenau. Ce manque de compassion est une conséquence de la déportation. »

Pendant des décennies, Ginette Kolinka n’a rien dit de ces « choses ». « Je ne voulais pas embêter les gens avec. Je me souviens de ma mère qui nous parlait tout le temps des bombardements de la Grosse Bertha sur Paris pendant la guerre de 14. C’était rasoir. Je trouvais inconvenant de ­raconter ma vie. Et puis, pourquoi parler de moi, alors que je ne savais rien de la fin de ceux avec qui j’étais partie ? C’était comme les faire remourir. »

Au début des années 2000, comme elle l’écrit dans son livre, elle pousse la porte d’une association d’anciens ­déportés. Son mari est décédé, Ginette s’ennuie un peu. De ce jour, elle n’a plus cessé de se raconter. Dans les collèges, les lycées. Elle accompagne des classes à Birkenau, où il est difficile d’imaginer l’enfer, surtout au printemps, quand l’herbe se couvre de fleurs. Elle dit aux élèves : « Surtout fermez les yeux. Ne regardez pas ! »

Elle parle apparemment sans souffrir : « Tout ce qu’il pouvait y avoir en moi de sentimental est resté à Birkenau. Ce manque de compassion est une conséquence de la déportation. Quand je vois un SDF, je me dis : “Tu n’as pas de travail ni de toit. Moi, on m’a fait travailler sans me payer, sans me nourrir et en me battant.” Je ne suis pas très sentimentale. »

Elle reprend : « J’espère bien être une passeuse de ­mémoire, c’est pour cela que je parle, pour que d’autres se souviennent quand je ne serai plus là. » Dans les banlieues, elle jure être accueillie à bras ouverts dans les classes des collèges où elle se rend. Pas d’antisémitisme, vraiment ? « Une fois, dans une école, je demande : “Qui peut me dire pourquoi on n’aime pas les juifs ?” Un petit jeune lève le doigt. “Oui, alors pourquoi ?”“Ben c’est parce que vous êtes riches et qu’on vous voit partout à la télé et à la radio.” “Et comment tu sais ça, toi ?” Voilà pourquoi on se fait tuer, à cause de préjugés. »

Elle songe aux meurtres de Sarah Halimi et de Mireille Knoll. « Je ne savais pas que ça pouvait recommencer. Ce que j’entends me fait peur. Et encore, je n’ai pas Internet. »

Dire, sans se faire plaindre

À son retour de Birkenau, après être passée par ­Bergen-Belsen et Theresienstadt, Ginette Kolinka a tenu pendant quarante ans un étal de bonneterie sur un marché d’Aubervilliers (Seine-Saint-Denis) avec son mari. Elle a eu un fils, Richard, devenu le batteur du groupe Téléphone. « J’aurais jamais cru qu’on pouvait gagner sa vie en tapant sur un tambour. Mais bon, il n’aimait pas l’école », relève-t-elle, ­encore étonnée. Lui non plus n’a pas été abreuvé de détails sur la déportation de sa mère : « Quand il a vu mon tatouage, il était petit. Qu’est-ce que j’aurais pu lui dire ? Qu’est-ce qu’il aurait pu comprendre ? Je ne voulais pas lui dire que les Allemands étaient méchants ni qu’il le croie. Alors… »

Alors rien.

Des années durant, Ginette Kolinka a retrouvé une fois par semaine des compagnes de déportation dans un café des Champs-Elysées. Elles s’étaient fait la promesse de ce rendez-vous pour se donner la force de vivre quand ­elles grelottaient, sales, maigres et épuisées dans leur ­baraquement. « On parlait de tout sauf de Birkenau. On n’était pas là pour ressasser nos souvenirs. Et puis la vie nous a séparées. » Pas de regret.

Témoigner sans s’effondrer, dire sans se faire plaindre, expliquer sans trembler. C’est la mission de Ginette Kolinka, son emploi du temps qui reste. Pas de compassion, y compris pour elle-même. Et puis, se dit-on, comment pourrait-elle parler si elle devait toujours avoir la voix qui tremble et les yeux qui se troublent ?

Les survivants sont des rocs. « Pour me voir avec la larme aux yeux, il faut beaucoup. » Elle a voté aux élections européennes, « à gauche, parce que, dit-elle,c’est difficile pour un juif de ne pas être de gauche ». Elle aurait bien aimé voir Dominique Strauss-Kahn devenir président : « Il aurait fait des choses bien pour la France. » Mais la politique aujourd’hui l’exaspère. « La campagne de 2017, ça m’a dégoûtée. On aurait dit des cancans de voisinage. » En revanche, elle continue de ­regarder des documentaires, de lire des livres sur la Shoah : « Ça me confirme dans l’idée que je n’ai rien inventé. »

Sur la dédicace que nous lui avons demandée, elle a signé d’un « Ginette matricule 78 599 ». Et juste au-dessous, il y a un petit dessin, une sorte de triangle. C’est peut-être un cœur.

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