Lu dans la presse
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Publié le 9 Février 2016

Sophie Mazet : "Des élèves très perméables aux théories conspirationnistes"

L’enseignante propose un cours pour lutter contre l’endoctrinement et les préjugés.

Par Marie-Estelle Pech, publié dans le Figaro le 9 février 2016
 
Professeur agrégé d’anglais au lycée Auguste-Blanqui de Saint-Ouen (Seine-Saint-Denis), situé dans un quartier défavorisé, Sophie Mazet, 35 ans, a créé en 2011 un atelier pour développer l’esprit critique de ses élèves. Elle condense ce cours dans un « manuel d’autodéfense intellectuelle » (Robert Laffont, septembre 2015) qui démonte les propagandes et théories du complot. Et participe mardi 8 février à une journée d’études « Réagir face aux théories du complot » organisée par le ministère de l’Education.
 
Pourquoi avez-vous créé cet atelier d’« autodéfense intellectuelle » ?
 
J’avais donné à mes élèves un discours fictif de Barack Obama pendant un cours. Il se terminait par : « Dieu bénisse l’Amérique, et va te faire foutre ! » Ce texte mêlait des expressions réellement utilisées par Barack Obama à des élucubrations. Je pensais que les élèves allaient voir tout de suite qu’il s’agissait d’une fiction, ne serait-ce qu’à cause de la fin. Seul un adolescent sur trente-cinq a mis en doute ce discours. Il était temps de faire quelque chose. Je pensais à cette phrase du linguiste Noam Chomsky : « Si nous avions un vrai système d’éducation, on y donnerait des cours d’autodéfense intellectuelle. » Un voyage scolaire au Rwanda sur le génocide des Tutsis a achevé de me convaincre. Surtout l’écoute des discours de haine émanant de la radio Mille Collines qui ont largement contribué à l’organisa du massacre. J’ai proposé mon projet à la direction de mon lycée qui m’a tout de suite soutenue et j’ai préparé ce cours pendant l’été pour qu’il soit mis en place dès septembre 2011. Cet atelier facultatif concerne les élèves de première et de terminale du lycée. J’attire jusqu’à trente-cinq élèves par séance, voire 90 lorsque je fais venir des personnalités extérieures comme le linguiste Tzetan Todorov, la philosophe Catherine Kintzler, l’essayiste tunisien Abdelwahab Meddeb ou la féministe Caroline Fourest.
 
Quelles sont les théories du complot auxquelles adhèrent vos élèves ?
 
Une partie croit aux Illuminati ou aux francs-maçons, groupes censés tirer les ficelles pour dominer le monde. C’est plus confortable de s’insérer dans une théorie toute faite, plutôt que de chercher par soi-même. Dans la ligne des attentats de 2001, soi-disant fomentés par les Juifs, des élèves ont plongé dans le complot après les attentats de janvier 2015. Certains étaient obsédés par la couleur des rétroviseurs de la voiture des agresseurs qui aurait changé entre deux photos. Des élèves ont fait le lien entre le passeport d’un des agresseurs retrouvé dans les décombres du 11 septembre 2001, la carte d’identité oubliée dans une voiture d’un des frères Kouachi en janvier et les faux passeports d’agresseurs du 13 novembre. Ces événements n’ont aucun lien. Mais par un effet de « millefeuille argumentatif », certains inventent un sens et refusent le hasard. On peut aussi comprendre que pour certains musulmans, révulsés par ces violences, il soit plus facile de les attribuer à un complot plutôt que de faire face à l’idée que des terroristes se revendiquent de l’islam.
 
Vous avez eu à affronter des problèmes liés à la laïcité. En 2011, dans votre lycée une dizaine de jeunes filles décident de porter l’abaya (robe sombre et longue portée par certaines femmes musulmanes)...
 
De plus en plus d’élèves se sont mises à porter une abaya, ample robe traditionnelle. Elles expliquaient que ce n’était pas religieux, qu’elles ne la portaient pas tous les jours ou encore que le noir les amincissait. Il a été compliqué d’expliquer que c’était un signe religieux. Parmi ces élèves, certaines étaient manipulées, d’autres assumaient ce port, certaines étaient simplement solidaires. Pour la « journée de la robe », 70 élèves, filles et garçons, sont venus avec des abayas, des djellabas. Il a fallu argumenter, chercher les textes qui prescrivaient ces tenues. On a trouvé rapidement qu’il s’agissait de recommandations wahhabites. Ce jour où tout le monde est venu en abaya était très houleux. J’ai pris mes deux heures d’anglais à discuter. Je notais leurs arguments et je répondais à chacun. Ils ont pour la plupart fini par enlever cette tenue. Mais ces sujets ne sont pas évidents. Rien n’est gagné. D’autant plus que la position de notre société est ambiguë sur cette question des tenues. La laïcité est souvent une source d’incompréhensions et de malentendus dans les établissements scolaires. Il faut savoir que des élèves mais aussi des enseignants n’acceptent toujours pas la loi des signes religieux à l’école, datant de 2004. Pour une partie de la gauche française, c’est une loi antivoile, raciste, discriminante... Lire l'intégralité.

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