Tribune
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Publié le 25 Avril 2012

À l'école, le difficile écho de l'affaire Merah

Par Mattea Battaglia

 

L'« affaire Merah », sujet sensible en classe ? Un mois après la mort, le 22 mars, du tueur de Toulouse et de Montauban, l'onde de choc se propage encore dans des établissements scolaires. Certains enseignants ont été confrontés aux questions délicates de leurs élèves après la fusillade de l'école juive Ozar-Hatorah de Toulouse, le 19 mars, qui a fait quatre morts, dont trois enfants. Confrontés aussi à l'émotion de leur classe, tenue de respecter, le 20 mars à 11 heures, une minute de silence en hommage aux victimes sans avoir eu le temps de s'y préparer. Confrontés enfin, pour quelques-uns d'entre eux, à des remarques, des débordements d'élèves face auxquels ils se sont parfois sentis démunis.

Le 13 avril, la révélation de la mise à pied d'une professeure dans l'Ariège est venue le rappeler. En cause, un sujet d'« argumentation » que cette enseignante de français dans un petit collège rural a proposé à ses élèves de 3e : « Est-ce une bonne chose que Mohamed Merah soit mort ? Pour les victimes, leurs familles, le Raid, la justice, sa famille, lui-même, les gens. » L'intitulé a fait bondir des parents. Et provoqué la suspension de l'enseignante. « Le manque de discernement dans la formulation du sujet pose problème », explique Olivier Dugrip, recteur de l'académie de Toulouse, qui dit « [se] laisser jusqu'à la fin des congés pour définir la sanction - blâme ou avertissement. Le temps aussi que l'enseignante fasse valoir ses arguments ».

 

Ses arguments, cette professeure appréciée de ses collègues les a communiqués à La Dépêche du Midi, le 31 mars. « J'ai répondu à une demande des enfants eux-mêmes », a-t-elle expliqué. « Ce travail devait leur permettre de réfléchir sur l'actualité, de prendre du recul, de s'exprimer sur un sujet qui les a choqués. Si nous, enseignants, nous ne pouvons plus faire réfléchir nos élèves, qui le fera ? Il nous faut avoir le courage de nous «mouiller». » « Cette collègue a dû faire face à une classe doublement choquée, par l'assassinat d'enfants, puis par l'assaut contre Mohamed Merah », justifie Antoine Loguillard, enseignant, secrétaire régional de l'UNSA. « Une partie des adolescents trouvait que justice avait été rendue, une autre qu'il aurait fallu un procès. Un élève a évoqué le cas du tueur d'Oslo, qui allait être jugé. L'enseignante reconnaît avoir fait une erreur dans la formulation du devoir, mais elle visait à mettre les événements en perspective et canaliser ses élèves. »

 

Canaliser les élèves : c'est aussi ce à quoi s'est attaché Fabien Rouquet, 31 ans, professeur d'histoire au collège Toulouse-Lautrec, à Toulouse. Pas simple, dans cet établissement qui accueille beaucoup d'enfants du quartier des Izards, où Mohamed Merah a grandi, de faire observer la minute de silence. « À 11 heures, il a été très difficile d'obtenir le calme. «Pourquoi on ne fait pas deux minutes de silence, une pour les enfants juifs et une autre pour les enfants palestiniens qui meurent tous les jours ?», a-t-on entendu. » Depuis, la tension au collège est « montée d'un cran » : « Face à ces jeunes qui sont dans un bain social et culturel clivé, nous sommes peu armés pour casser leurs représentations. Heureusement, il ne s'agit que d'une petite partie des élèves, mais elle est très active. » Une « infime partie », tient à préciser le recteur, M. Dugrip, pour qui ces comportements d'élèves, « isolés », ne relèvent pas de l'antisémitisme. « Ce sont des agissements individuels, irréfléchis. Sur des milliers de classes, on a dû me signaler cinq ou six cas. Ces élèves ont tous été - ou seront tous - sanctionnés. »

 

En Seine-Saint-Denis, des comportements similaires ont été rapportés dans plusieurs collèges - le rectorat de Créteil, sollicité, n'a pas répondu. « Des gamins ont refusé de faire la minute de silence, car, disent-ils, «on n'en fait pas pour les enfants palestiniens», ou qu'«il y a des enfants qui meurent tous les jours dans le monde» », témoigne ce professeur d'histoire à Saint-Denis qui préfère rester anonyme. Comme d'autres, il aimerait que ces agissements fassent l'objet d'une concertation, d'une prise en charge collective. « Cela ne concerne peut-être que quelques élèves, mais peu de collèges du secteur me semblent épargnés. Certains profs ont renoncé à faire respecter la minute de silence. D'autres préfèrent voir chez leurs élèves des agissements immatures, de la «provoc». Pour eux, il est tout à fait impossible que ces gamins, victimes de discriminations, soient antisémites. »

 

« Incidents isolés »

 

« De l'antisémitisme ? Pas dans ma classe », assure Benjamin Marol, 34 ans, professeur d'histoire dans un collège de Montreuil (Seine-Saint-Denis). « En dix ans, j'en ai vu passer deux ou trois, des bombes en puissance, potentiellement des Mohamed Merah. On les repère à des moments-clés du programme, comme lorsqu'on aborde la Shoah. Mais leurs provocations, l'enseignant est là pour les entendre, les cadrer. Ce n'est pas avec une minute de silence qu'on combat l'antisémitisme, mais en gardant ces gamins au sein de l'école, même lorsqu'ils dérapent. »

 

Professeur d'histoire dans un lycée de Roubaix (Nord), Mathieu Clouet, 36 ans, témoigne effectivement que « c'est plus mouvementé dans certains collèges ». « On ne peut pas nier l'existence d'une judéophobie latente chez de jeunes adolescents, même s'il est très difficile de savoir ce qui relève de l'antisémitisme, de l'effet de groupe, de la volonté de se singulariser... Ces manifestations se nourrissent toutes d'une méconnaissance de ce qui se passe au Proche-Orient. »

 

Ces « remontées » du terrain, Philippe Tournier, secrétaire général du SNPDEN, le principal syndicat des chefs d'établissement, ne les ignore pas. « C'est peut-être minoritaire, mais ça n'est pas exceptionnel : les provocations d'élèves autour du «deux poids deux mesures», c'est récurrent depuis une dizaine d'années. On s'en étonne, mais ça n'étonne plus dans les établissements touchés, souvent dans les zones urbaines très communautarisées. »

 

« Il faut mesurer ce qu'on appelle antisémitisme, pondère l'historien Dominique Borne, président du conseil de direction de l'Institut européen en sciences des religions. Je ne dis pas qu'il n'y en a pas chez les élèves : on s'en inquiète depuis le déclenchement de la deuxième Intifada. Mais l'éducation nationale n'a pas diligenté d'enquête pour cerner, scientifiquement, l'étendue du phénomène. » Pour l'ancien doyen de l'inspection générale, ce qui se joue ces dernières semaines relève d'« incidents isolés, dont on se scandalise à juste titre, mais pas d'un raz-de-marée ». Il faudrait, dit-il, entamer en classe un très gros travail avec ces enfants, « leur montrer que beaucoup de juifs et de musulmans, compagnons d'immigration, appartiennent à la même histoire ». Faire le pari de l'intelligence en somme, ce qui implique d'avoir des professeurs suffisamment formés et écoutés.

 

(Article publié dans l’adition du Monde du 21 avril 2012)

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