Tribune
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Publié le 22 Décembre 2010

Hommage à Claude Levenson, par Jacques Tarnero

C’est une grande dame qui vient de nous quitter et c’est aussi une grande âme qui s’en est allée. C’était une amie chère aussi. Avec sa voix douce, son timbre serein on pouvait la penser presque trop réservée mais sous cette apparente discrétion c’était une force d’acier qui se cachait. Elle était trempée de longue date, dans ces blessures qui marquent pour la vie : la disparition d’un père arrêté et assassiné par les nazis. Sa mémoire implacable savait reconnaître les imposteurs. Elle savait lire les projets assassins dans des discours supposés progressistes. Cette blessure restera à jamais ouverte, même si c’est à travers le sort fait aux tibétains que Claude Levenson déplacera le deuil des siens. Son intérêt pour le Tibet disait sa volonté de ne pas voir la barbarie génocidaire de recommencer. Comment apaiser cette souffrance première ?




C’est dans la pensée du bouddhisme, à travers la sagesse apprise dans l’enseignement du Dalaï Lama qu’elle va maitriser cette force sereine. Cette érudite qui parlait douze langues avait tout d’un Tintin reporter en jupe : parcourant le monde, des hauts plateaux des Andes au delta du Mekong avec son compagnon de mari, Jean Claude Buhrer, ancien journaliste au Monde et ancien correspondant du journal à Genève pour y suivre les activités de l’ONU et en particulier celles de sa défunte commission des droits de l’homme qui devait engendrer la sinistre farce de Durban 1 l’été 2001. Autant Jean Claude est porté à s’emporter devant le mensonge ou l’imposture, autant Claude affichait une tranquillité à toute épreuve : elle avait vécu pire, elle avait le souvenir du pire. Aussi quand je fus appelé à témoigner au début des années 80 contre un nazi suisse, le fameux banquier François Genoud, qui l’avait attaqué en justice, ainsi que Jacques Derogy de l’Express, je fus surpris par la force tranquille qui rayonnait de cette belle femme aux grandes mains. Avec eux, l’amitié fut instantanée, tant il y avait une sensibilité partagée contre les laideurs du monde. Pourtant ils avaient bourlingué sur les cinq continents mais jamais ils ne posèrent sac à terre dans une attitude blasée ou contemplative. Ils voulaient continuer à témoigner de la vérité des choses. Cela constituait leur combat pour que « ça » ne recommence pas : en Birmanie, pour raconter la résistance d’une femme admirable Aung San Suu Kyi ou bien ce héros de l’ONU, assassiné à Bagdad, Sergio Vieira de Mello. Mais ce qui va devenir le cœur de l’investissement de Claude Levenson sera la cause du Tibet et ceci bien au delà du soutien à la lutte d’un peuple menacé d’ethnocide. C’est dans la spiritualité portée par ce peuple et son représentant que Claude trouvera son point d’équilibre. Peut être est-ce par l’âpreté des montagnes hymalayennes, la somptuosité des paysages que s’élève l’esprit qui rapproche des dieux, que Claude, née du chaos de l’Europe approchera une part du mystère. Cette femme, européenne, russe, française, juive, de partout et de nulle part avait su prendre le meilleur de l’Asie pour le conjuguer en un syncrétisme vital et magnétique.



Au pays du lotus blanc les fureurs de la terre ne peuvent plus l’atteindre.



Photo : D.R.

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