Tribune
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Publié le 21 Mai 2013

Après Jérôme Cahuzac et Gilles Bernheim, Charles Enderlin?

 

Par Luc Rosenzweig, ancien journaliste au " Monde", collabore actuellement au site et au mensuel " Causeur", à la radio RCJ et à la revue " Politique internationale".

 

Le gouvernement israélien a affirmé dimanche dans un rapport s'appuyant sur des images jamais montées qu'un reportage de France 2, dirigé par le journaliste Charles Enderlin, sur la mort d'un enfant palestinien dans les bras de son père en 2000 était "infondé".

 

"Le mensonge à de courtes jambes" dit un proverbe allemand. Deux éminentes personnalités de la scène publique française, le ministre du Budget Jérôme Cahuzac et le Grand Rabbin de France Gilles Bernheim viennent de faire la douloureuse expérience de la pertinence de cet aphorisme germanique. La vérité les concernant s’est frayée un chemin vers la lumière, en dépit des obstacles mis sur sa route : nulle position de pouvoir, temporel ou spirituel, ne peut, dans notre démocratie, s’opposer longtemps à son surgissement. Et c’est bien ainsi, même si les fautes commises ont pour conséquence la mise à l’écart de la vie publique de personnalités dont chacun s’accorde à reconnaître les mérites dans l’exercice de leur fonction. Des contre-pouvoirs, judiciaire, médiatique ou, dans le cas de Gilles Bernheim, académique ont joué leur rôle, celui de gardien des valeurs de la démocratie.

 

On aimerait croire que cette règle ne souffre pas d’exception, et que tous ceux qui ont gravement trompé la confiance du peuple seront amenés, tôt ou tard, à rendre des comptes devant la justice, les électeurs ou l’opinion publique. Pourtant, depuis maintenant plus de douze ans, nous assistons, avec l’affaire Charles Enderlin-Al Dura à la perpétuation d’une forfaiture médiatique grâce à la complicité consciente ou inconsciente des principaux appareils de pouvoir de notre République.

 

Il est maintenant établi, grâce au travail d’investigation de personnes issues de pays et de professions très variées (journalistes, documentaristes, universitaires, experts médicaux et balistiques) que le reportage diffusé le 30 septembre 2000 au JT de France 2, ou Charles Enderlin affirme, sur la foi d’images tournées à Gaza par son cameraman palestinien Talal Abou Rahma qu’un enfant, Mohammed Al Dura a été tué et son père Jamal grièvement blessé par des tirs venus d’une position militaire israélienne était une mise en scène. Le gouvernement israélien a affirmé dimanche dans un rapport (à lire ici, en Hébreux) s'appuyant sur des images jamais montées, qu'un reportage de France 2, dirigé par le journaliste Charles Enderlin, sur la mort d'un enfant palestinien dans les bras de son père en 2000 était "infondé".

 

Depuis douze ans, Charles Enderlin s’est enfermé dans un déni le contraignant à enchaîner mensonges sur mensonges pour sauver sa peau de journaliste vedette de la chaîne publique française. Depuis douze ans tous les moyens ont été mis en œuvre pour faire obstacle au surgissement de cette vérité maintenant admise presque partout, sauf en France. France Télévisions  a d’abord prétexté de la protection des sources  pour ne pas livrer à la justice les "rushes", c’est-à-dire les images tournées par Talal Abou Rahma, mais non diffusées dans le sujet du JT. Lorsqu’elles furent rendues publiques sur l’injonction de la présidente de la Cour d’appel de Paris, il apparut de manière éclatante que la version servie jusque-là par Enderlin et France 2 ne tenait pas la route : les images invalidaient tous les récits du drame dont ses protagonistes ne s’étaient pas montrés avares dans les médias du monde entier. L’affirmation répétée moult fois par Enderlin qu’il avait coupé au montage celles montrant l’agonie de l’enfant, car elles étaient trop horribles s’est révélée totalement mensongère. D’autres éléments mis en lumière par ces rushes sont tout aussi accablants pour la thèse défendue par France 2 : absence de sang sur les vêtements de Mohammed et Jamal Al Dura, incompatibilité des cicatrices présentes sur le corps du père avec des blessures par balles, etc.

 

Une journaliste allemande de premier plan, Esther Schapira, aujourd’hui chef du service documentaire de la principale chaîne de télévision d’outre-Rhin a réuni, dans un film impressionnant "L’enfant, la mort et la vérité" une série de témoignages accablants pour Charles Enderlin et Talal Abou Rahma. Leurs mensonges successifs, leurs faux fuyants ne résistent pas une seconde aux "vérités de faits" collectés sur le terrain, à Gaza et en Israël. Les téléspectateurs français ont été privés de la possibilité de se faire une opinion sur le travail d’Esther Schapira : France 2 a exercé des pressions sur toutes les chaînes diffusées en France, y compris ARTE, pourtant franco-allemande, de programmer ce documentaire. Pire, elle a menacé l’ARD de dénoncer les accords de coopération entre les deux chaînes si l’ARD vendait ce programme à l’étranger. Fort heureusement, les dirigeants de cette dernière ne se sont pas laissé intimider par France 2 et le documentaire a  été diffusé en Israël et de nombreux pays.

 

Le 22 mai prochain, la Cour d’appel de Paris rendra son arrêt dans le procès en diffamation intenté par France 2 contre Philippe Karsenty, l’homme sans qui, en France, la page de cette forfaiture aurait été tournée, la vérité ayant été étranglée par la conjonction du corporatisme journalistique, de la complaisance du pouvoir politique – quel que soit sa couleur – envers un journaliste complaisant avec la politique française au Proche-Orient,. Quelle que soit la teneur de cet arrêt – la jurisprudence en matière de diffamation est parfois difficile à comprendre – il ne mettra pas un terme définitif à une affaire honteuse pour notre démocratie.

 

En tout état de cause, les révélations et les démissions express de MM. Cahuzac et Berhneim auront prouvé, s’il en était encore besoin, que les pouvoirs politiques et religieux ne résistent pas beaucoup aux exigences de transparence de nos sociétés modernes.

 

À l'inverse, dans l'affaire Enderlin, le quatrième pouvoir a démontré sa capacité à résister efficacement à toute mise en cause, même parfaitement fondée, de pratiques dérogeant gravement à la déontologie et à l'éthique professionnelle.