Tribune
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Publié le 18 Février 2013

Benoît XVI et la «Splendeur du Monde»

 

Par Alexandre Adler

                      

L'extraordinaire audace innovatrice de Benoît XVI, choisissant de démissionner librement et avant que la maladie n'ait pu obérer ses facultés de jugement, frappe l'Église catholique, et à vrai dire toute la chrétienté, comme un coup de tonnerre. Ce pape allemand qui imposait le respect par l'intensité de ses engagements intellectuels n'avait pas en revanche conquis l'adhésion des foules, ou même occupé un tant soit peu la place laissée vide par son prédécesseur, Jean-Paul II. Cette tendance à le sous-estimer devait être contredite, de temps à autre, par la fulgurance et la profondeur de ses interventions philosophiques qui donnaient du personnage une tout autre image. Mais la carapace médiatique était décidément trop dure à percer pour que cette reconnaissance fût durable.

 

Avec son geste de démission, quel qu'en soit l'arrière-plan circonstanciel que l'on finira par découvrir (trahison d'un majordome, petite conspiration vaticane, ou plus profondément sentiment d'un tournant décisif que l'on ne se sent plus la force d'engager) le Pape a déjà inauguré une nouvelle période de l'histoire de l'Église: car, un Souverain Pontife, bien que serviteur exclusif du Christ et qui s'inscrit, à travers la Communion des saints dans une histoire absolument collective, n'en fait pas moins appel, dès la première ligne de son communiqué, à «sa conscience» supérieure à toute injonction d'obéissance.

 

Or aujourd'hui, l'Église de la mondialisation craque de toutes parts, prise dans le carcan d'une autre époque, tout comme le fit le catholicisme romain à l'avènement de la Renaissance. Il y a en effet dans l'Église du XXe siècle, deux modernités qui entrent en conflit latent dès lors que, vers 1920, un consensus progressif s'impose pour sortir de l'étouffement de la Contre-Réforme de Pie X.

 

Le premier courant en appelle à renouer avec la liberté des Modernes, l'histoire et la créativité du peuple de Dieu autour de l'émergence d'une nouvelle figure de l'homme, «la personne». Empruntant au romantisme du siècle précédent tout autant qu'à la défense jésuite du libre arbitre, le personnalisme va exalter l'autonomie des individus qui ne retrouvent le sens de l'action collective qu'à travers l'exaltation de la personne, c'est-à-dire de cette face où, se retrouvent et se recombinent individualisme moderne et responsabilité sociale du croyant. On aura reconnu dans la revue Esprit et la pensée d'Emmanuel Mounier les représentants les plus significatifs de cette tendance que l'on retrouvera aussi dans l'épopée de la Résistance. Nonce apostolique dans les années 1950, le cardinal Roncalli devenu Jean XXIII incarnera profondément cette modernité-là, en s'appuyant constamment sur l'influence intellectuelle de l'Église de France.

 

Mais c'est en France aussi que naît et s'épanouit une approche radicalement autre de la modernité. Celle-ci fait fond sur la Renaissance médiévale et scolastique du XIIIe siècle, sur la confiance proclamée par Thomas d'Aquin dans le savoir comme dans l'exercice de la raison. Elle en vient ainsi à la recherche d'un nouveau fondement néothomiste sur un retour à l'érudition biblique et au dialogue avec d'autres pensées philosophiques plus voisines, dont le judaïsme moderne. On aura reconnu dans Jacques Maritain, des théologiens comme le père Chenu ou des philosophes comme Étienne Gilson les représentants de cette nouvelle école néodominicaine.

 

Il va de soi que ces deux tendances ont pu cohabiter amicalement dans l'Église de France et au concile Vatican II, quand bien même leur fondement intellectuel n'était pas le même. Et très étonnamment le véritable couple théologique que représentait la rencontre de Jean-Paul II-Wojtyla et de Benoît XVI-Ratzinger était depuis toujours traversé par cette contradiction. Le pape polonais, qui avait suivi dans les années 1950 le père jésuite Henri de Lubac dans la défense des prêtres ouvriers contre Pie XII, était un personnaliste romantique qui voulait contre l'hégémonie des idées communistes, redonner son mouvement émancipateur à l'histoire et établir une modernité essentiellement politique en remettant le témoignage chrétien au cœur de la cité des hommes. Ratzinger au contraire est un théologien innovant, lui aussi très attaché à Vatican II, mais qui voit dans cette émancipation du dogme, surtout les moyens d'un redressement intellectuel fondé sur la réhabilitation de la science et du savoir, la centralité de l'étude et la redécouverte de la «Splendeur du Monde» et de la rencontre d'une philosophie naturelle avec le dessein de Dieu, ainsi qu'il l'exposera à un public parisien peu familier de cette grande pensée devant le Collège des Bernardins.

 

Si le pontificat de Jean-Paul II fut avant tout la liquidation du passé et du passif d'un vingtième siècle de souffrances et de sang, au nom d'un idéal de liberté très polonais dans ses énoncés, le pontificat plus modeste, moins subjectif et plus intellectuel de Benoît XVI vise, lui, l'avenir et l'acceptation rationaliste d'un XXIe siècle encore au stade infantile. Jusqu'à ce geste prophétique qui introduit la modernité et la raison, ici médicale, au cœur de la transformation de l'Église.

 

On a beaucoup écrit que Ratzinger fut élu contre son grand opposant jésuite le cardinal Martini au nom d'une volonté de blocage de l'évolution de l'Église. Il n'empêche que sur le fond la démission du Pape, après toutes ses tentatives malheureuses de canonisation de Pie XII, est sans conteste aucun le triomphe de Jean XXIII, de l'esprit du concile de la démocratisation de l'Église, mais ici, comme Benoît XVI le fit écrire à Jean-Paul II il y a quelques années, au nom de la «splendeur de la vérité». Le conclave tiendra peut-être le plus grand compte de ce geste prophétique qui lui indique la voie à suivre.

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