Tribune
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Publié le 27 Février 2013

Comment être Persan et Juif

 

Par Ramin Parham, à l’occasion de la sortie de "Né à Ispahan"*, récit inspiré de la vie de Jack Mahfar, financier et philanthrope juif iranien.

 

M. Ramin Parham vient de publier une biographie de M. Jack Mahfar qui nous ramène à la longue histoire de la Perse et de sa communauté juive, présente dans le pays plus de mille ans avant que n'arrive l'Islam.

 

 

M. Mahfar est mon ami. Aujourd'hui installé à Genève après une superbe carrière dans l'industrie pharmaceutique, ami des dirigeants israéliens du passé et du présent,  proche de Saul Mofaz, l'ancien chef d'état-major d'origine iranienne, il n'a jamais oublié l'enfant pauvre d'Ispahan qu'il était, ni la communauté juive où qu'elle se trouve. N'ayant pas pu accéder aux études,  mais  ayant fait enfant son apprentissage en accompagnant un médecin dans ses visites aux patients de ces quartiers déshérités, Jack a su par sa seule intelligence et sa ténacité tranquille devenir un homme d'affaires accompli et côtoyer les grands de ce monde. Son livre nous donne de l'intérieur des renseignements sur l'Iran "d'avant", avant Khomeiny, mais aussi avant son prédécesseur le Shah Reza  Pahlavi, un monde disparu, un monde dur, mais que la révolution de 1979 a remplacé en un monde plus dur, plus sanglant, plus dangereux et moins libre encore.

 

Richard Prasquier

 

La célèbre question des Lettres Persanes, adaptée aux circonstances, se pose et se repose, bondit et rebondit comme une obsession déglinguée sur les parois rupestres des boîtes crâniennes, de Tel-Aviv à Téhéran, bruyante, et comme tout ce qui est bruyant, sans réponse. Question folle ? Question débridée ? Question à étouffer, tellement elle est entêtante ? Question dévergondée ? Question saoule, peut-être ? Question libre, sûrement, déligotée de la camisole verbale des idiots. Car qui dit Perse et Juif dit deux des plus anciens peuples de cette vaste et terrible terre, cuite au soleil de l’Orient dans le creuset des guerres et dans le harem des sens, de cette terre de l’écriture, terre de sang, terre de Dieu, terre des prophètes, terre du miel, terre de l’Exode, terre d’Esther, terre capiteuse et terre-jouissance, terre du Livre et terre qui s’étend de la vallée du Nil à celle de l’Indus, terre première et terre dernière où se mêlent, sans pour autant s’étreindre si souvent, dieux cananéens, dieux mésopotamiens, et dieux indo-iraniens, dieux jaloux, dieux féroces, dieux cléments, sous le regard, spartiate, mais fasciné, des gréco-romains et de leur monde où est né l’homme des philosophes et mort Dieu.

 

Mais comment peut-on être à la fois Juif et Persan ? Quoique fort pertinente, surtout à l’heure où un inquiétant tic-tac, enfoui dans les tréfonds du no man’s land de l’enrichissement de la terreur, sous le règne d’Haman, fait tanguer bien des têtes pensantes sur les cordes ténues de l’Armageddon, cette fichue question a de quoi surprendre. Elle est surprenante, car les Juifs, pour plus de la moitié de leur longue histoire, faite d’errance et de souffrance, ont vécu et bâti en cette Perse des temps immémoriaux que l’on appelle Iran. Israël et Iran ! Une histoire de mystérieux amants enrobée d’énigmes, enveloppées de cabales, serties de secrets, camouflés sous une épaisse couche d’hiéroglyphes de connivences. Bref, une histoire judéo-persane.

 

Surprenante la fichue question, car les Enfants de Téhéran portent bien leur nom, eux, gamins polonais, petits David, Yehuda, et Moshe, qu’Adolf laissa à Joseph déporter vers l’Est et qui ne connurent leur salut qu’en cette terre perse où Mardochée fit pendre Haman sur son propre gibet. Surprenante l’obsédante interrogation, car l’unique soldat d’Israël à avoir été chef d’état-major de Tsahal, ministre de la Défense et président de la commission éponyme à la Knesset, Mofaz, Shaul de son prénom, est né à Téhéran. Surprenante la colle, car « tous les royaumes de la terre, le Seigneur, le Dieu des cieux, me les a donnés et il m’a chargé lui-même de lui bâtir une Maison à Jérusalem, qui est en Juda. Lequel d’entre vous provient de tout son peuple ? Que le Seigneur son Dieu soit avec lui et qu’il monte… » (2 Chroniques 36 :23) Surprenante oui, car ainsi parlait Cyrus, avant d’inaugurer l’ère postexilique qui donnera naissance au judaïsme. Surprenante, car Yahan Farouz, Rita de son prénom, diva israélienne, est née à Téhéran.

 

Comment être Juif et Persan à la fois ? Jack Mahfar, né à Ispahan, le sait. Il en a même fait un art de vivre. On ne dira guère plus ici de celui qui, de Né à Ispahan, en est le héros. Sauf que parti du ghetto d’Ispahan, ayant connu celui de Téhéran, Jack deviendra financier et philanthrope. Sauf que l’éradication de la tuberculose en Iran, c’est lui, du moins en grande partie. Sauf que la chaire d’Iranologie de l’Université Hébraïque de Jérusalem, c’est encore lui. Sauf que l’encyclopédie Iranica, éditée par l’université américaine de Columbia, la plus importante référence académique en matière d’études iraniennes, c’est toujours lui. Sauf que le Centre de recherche Beit Yigal Allon, du nom de son ami le Général Allon, commandant du Palmak, l’unité de choc des Juifs paramilitaires sionistes de la Palestine mandataire, puis premier ministre d’Israël en 1969, c’est encore lui, tout comme le projet de recherche sur la sécurité d’Israël au sein du Galili Center for Defense Studies, et l’Unité de recherche sur la maladie de Crohn de l’Hôpital Hadassa à Jérusalem, et la Clinique d’Odontologie pédiatrique de Jaffa Institute …

 

Alors ! Comment peut-on être Persan et Juif ? Demandez-le à Jack Mahfar, juif et persan, né à Ispahan, et compagnon de Narkiss, Uzi de son prénom, général de son grade, entrant dans la vieille ville, un 6 juin 1967, par la Porte des Lions, entouré de Moshe Dayan et d’Yitzhak Rabin, eux aussi compagnons du bon vieux juif persan …

 

*Né à Ispahan, de Ramin Parham, aux éditions Pierre-Guillaume de Roux, sorti en librairie le 25 février 2013.

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