Tribune
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Publié le 28 Mars 2014

De la mémoire de la shoah et du « vivre ensemble »

Tribune de Françoise Ouzan, publiée dans le hors série des Études du CRIF anniversaire des 70ans du CRIF

Le CRIF a publié un recueil de textes en hommage au 70e anniversaire du  CRIF, qui a été offert aux invités lors du 29e Dîner de l’institution. Ce recueil est composé de trente articles rédigés par des intellectuels, écrivains, journalistes, sociologues, philosophes... Nous reproduisons ci-après le 18e article de ce recueil : la tribune de Françoise Ouzan, Chercheuse au Centre de recherches sur la Diaspora de l’université de Tel-Aviv et Chercheuse associée au Centre de recherches français de Jérusalem. 

Comment aurait-on pu prévoir que le souvenir de la Shoah occuperait une place centrale dans la culture américaine, alors que le génocide des Juifs a eu lieu dans la vieille Europe, à des milliers de kilomètres du sol américain ? 

La mémoire de la Shoah « américanisée », déclinée par le biais de multiples musées et mémoriaux à travers la nation, est surtout instituée par le « mémorial vivant » du United States Holocaust Memorial, à Washington (DC), au cœur des plus imposantes institutions nationales et entretenu grâce à une subvention du Congrès. Ce gigantesque édifice rappelle aux citoyens américains qu’ils sont nés égaux, qu’ils ont des droits inaliénables et que la Shoah, qu’ils nomment improprement « Holocauste », est la négation même de la démocratie et des valeurs américaines.

Chaque jour, des milliers de lycéens américains visitent ce musée et nul ne s’étonne qu’il soit consacré en grande partie à l’extermination des Juifs européens. Il s’agit d’une initiative du  Président Carter qui, en 1978, a mis en place une commission  Présidentielle dirigée par Elie Wiesel, à la fois citoyen américain et incarnation du survivant juif. Après d’âpres controverses, il a été décidé que le musée et le centre à visée éducative soient destinés à sensibiliser le public américain à la tragédie de toutes les victimes de la barbarie nazie, qu’il s’agisse des Juifs, des Tsiganes, des témoins de Jéhovah, des homosexuels, des handicapés ou des opposants politiques. Pour le visiteur qui parcourt, silencieux, les étages du musée américain, la connaissance du passé devient le meilleur gage de sauvegarde d’une démocratie dont la fragilité surprend lors d’épisodes tels que la « chasse aux sorcières », où se conjuguent intolérance et hystérie. N’est-il pas plus aisé de méditer sur des exemples européens de transgression de la démocratie que d’épingler les nombreuses occurrences d’intolérance dans l’histoire américaine ?

Pour Michael Berenbaum, qui a rédigé les objectifs de ce projet, ce « musée conceptuel » – qui présente une architecture en rapport – est un défi pour l’Amérique : « Il rappelle à chacun d’entre nous combien la démocratie est fragile et combien nous devons rester vigilants et défendre les valeurs humaines cruciales : la dignité individuelle, la justice sociale et les droits civils1. »

Par le biais des GI’s qui ont libéré les camps de la mort, et par celui des réfugiés d’après-guerre, l’histoire de la Shoah s’ancre sur le sol américain, facilitant du coup l’intégration des Juifs aux États-Unis. Plus encore, le conflit potentiel entre identité juive et identité nationale s’en trouve réduit.

L’omniprésence de cette mémoire américanisée favorise même le glissement virtuel entre « Juif américain » et « Américain juif », étiquette qui met en lumière la prévalence de l’américanité sur la judéité, hormis pour une minorité d’orthodoxes.

Sur le plan intérieur, la mémoire de l’« Holocauste » trouve sa pertinence dans une société agitée par les conflits raciaux dans un contexte d’exacerbation de la différence ethnique, de flambées racistes et de manifestations antijuives. Dans cette perspective, cette mémoire joue – a posteriori– le rôle de ciment idéologique d’une nation qui doit préserver son pluralisme culturel et ethnique sans être menacée d’implosion par un effet de surenchère ethnique2. En effet, l’instauration, depuis la fin des années 1960, de politiques de « traitement préférentiel » pour les minorités de « couleur » auparavant victimes de discrimination est aujourd’hui très controversée. Dans cette perspective de surenchère ethnique, les enjeux multiculturels de la mémoire américaine de la Shoah mettent en lumière des mécanismes liés au fonctionnement même de la mémoire et à son inévitable récupération idéologique3.

À l’instar des États-Unis, la mémoire du génocide des Juifs pourrait-elle être garante du « vivre ensemble » sur le sol français ? En France, on considère généralement que les mémoires particulières enferment. Aux États-Unis, depuis le réveil ethnique des années 1960, elles sont susceptibles d’enrichir la nation. La mémoire américanisée de la Shoah, relayée par les films sur ce thème devient un garde-fou destiné à préserver la paix sociale. Sur le sol français, les communautés ethnico-religieuses ne sont pas des entités reconnues comme aux États-Unis, tandis que les exigences et les bénéfices de la laïcité semblent apporter le ciment idéologique permettant le « vivre ensemble ». Cependant, c’est à travers la transmission de la Shoah que le  Président Nicolas Sarkozy, en 2008, voyait « notre meilleure arme contre le racisme et l’antisémitisme et notre seule protection contre le réveil de la bête immonde et la réitération des faits, aussi bien ceux qui furent infligés par la barbarie nazie que ceux qui furent infligés par les autorités françaises4 ». En 2013, son successeur, le  Président François Hollande, réitère la nécessité de recourir à cette mémoire contre l’antisémitisme et associe d’autres groupes dans cette victimisation dont les Juifs sont à nouveau l’objet : « Il faut revenir à l’histoire, à la mémoire, sinon nous ne pouvons pas combattre l’antisémitisme avec les armes nécessaires pour les générations qui n’ont rien connu de tout cela. […] Nous voyons, hélas, aujourd’hui des paroles se libérer. Elles touchent des Juifs, elles concernent aussi d’autres dans la population, qui n’ont pas la religion qui convient ou la couleur de peau5. » L’objectif est l’acquisition d’une « arme contre l’antisémitisme » et il semble que les « autres dans la population » soient également des sémites. L’amalgame paraît délicat dans la mesure où il affaiblit le « combat » contre les manifestations antijuives.

Nombre d’observateurs ont relevé ce paradoxe : alors que les commémorations de la Shoah se multiplient, il naît un désir dans la sphère publique d’expulser les Juifs de ce statut de victime pour les remplacer par d’autres victimes. En effet, la situation victimaire s’accompagne aujourd’hui de privilèges, de « traitements préférentiels ». Pour l’essayiste Pascal Bruckner, tout se passe comme s’il s’agissait « d’expulser les Juifs de ce statut d’éminence pour y mettre les tenants de l’Islam6 ». Le philosophe montre que la souffrance, auparavant principe de rédemption, se mue désormais en « instrument de réparation ». Dans cette perspective, on comprend mieux pourquoi l’enseignement de la Shoah en France s’est retourné contre les Juifs eux-mêmes. Il est aisé, par mauvaise foi et par manque de connaissances historiques, de mettre en équivalence le prétendu « Holocauste des Palestiniens » avec l’extermination systématique des Juifs pendant la Shoah, en refusant tout enseignement sur le second. Le retour de la mémoire du génocide des Juifs comme un boomerang sur les Juifs eux-mêmes est une constatation répandue.

En 2013, des enseignants français se sont vu reprocher par leurs élèves de trop travailler sur une tranche d’histoire qui leur semble ne concerner que les Juifs. Une laïcité mal comprise pourrait, en ce sens porter préjudice à la mémoire de la Shoah en France, trop vite rejetée au nom d’un communautarisme étriqué qui mettrait en évidence le rôle des Juifs dans la mise en avant de la « mémoire de la shoah » comme référence mémorielle absolue. Ainsi, le livre de Jean-Michel Chaumont sur la « concurrence des victimes7 » semble avoir imposé l’idée que « les Juifs » se seraient mobilisés pour une telle cause.

Or, c’est ignorer que la mémoire de la Shoah dans le « monde juif » est loin de provenir d’un groupe d’intérêt unifié. Au contraire, sa diversité est telle que des conflits le traversent sur la nature de ce que devrait être la mémoire de la Shoah8. En somme, de la diversité des espaces et des communautés juives se dégage l’idée que la mémoire de cet « événement-rupture » s’édifie différemment au fil du temps, selon les nations et leurs préoccupations culturelles et politiques à des moments charnières de leur histoire9. Le véritable critère est celui de l’assurance d’une transmission historique de cette mémoire. Il s’agit de faire en sorte que les lycéens n’étudient pas cette tranche d’histoire en fin de programme scolaire, tout en évitant que son enseignement ne se mue en fardeau, à la fois pour les enseignants et pour les élèves. Les efforts conjugués du Mémorial de la Shoah, musée et Centre de documentation juive contemporaine (CDJC), de la Fondation pour la Mémoire de la Shoah (FMS), du FSJU et du Crif dans des domaines variés, et les diffusions du réseau en ligne Akadem vont dans ce sens.

En définitive, la mémoire est un phénomène complexe qui nécessite le renouvellement d’approches qui s’imposent trop vite comme grilles de lecture, alors que les paysages mémoriels changent.

Notes :

1. Michael Berenbaum, The World Must Know. The History of the Holocaust as T o ld in the United States Holocaust Memorial Museum , Washington, Little Brown/United States Holocaust Memorial Museum, 1993, p. 235.

2. Nous nous permettons de renvoyer à Françoise Ouzan, Histoire des Américains juifs , Bruxelles, André Versaille Éditeur, 2008, p. 148-154 et 234-235. Un sondage de 2013 (Pew Survey) montre que la mémoire de la Shoah est un vecteur fort de l’identité juive pour 73 % des Juifs aux États-Unis.

3. Projection en nocturne (controversée), sur toute la largeur des murs du United States Holocaust Memorial Museum, de prises de vue géantes concernant les persécutions de la minorité musulmane en Birmanie (4 novembre 2013).

4. Discours au dîner du CRIF, 13 février 2008. C’est nous qui soulignons.

5. Discours à l’université de Tel-Aviv, 19 novembre 2013. Au cours des manifestations antiracistes trop peu suivies dans toute la France début décembre, des voies se sont élevées pour dénoncer la « fragilité de la démocratie » face aux dérives verbales à l’encontre de Christiane Taubira, garde des Sceaux.

6. Pascal Bruckner , « L’inversion de la dette », 29 octobre 2013, communication au colloque international qui a eu lieu à l’université de Tel-Aviv (29-31 octobre) sur le thème « La présence de la Shoah et d’Israël dans la pensée contemporaine : Perspectives théoriques et analytiques ».

7. Jean-Michel Chaumont, La Concurrence des victimes, Paris, La Découverte, 1997.

8. Françoise Ouzan, Dan Michman (dir.), De la mémoire de la Shoah dans le monde juif, Paris, CNRS Éditions, 2008, p. 9-17.

9. En Israël, où la mémoire de la Shoah est inhérente à la vie nationale, la première étape de la visite de tout chef d’État est l’institut et musée-mémorial Yad Vashem, établi en 1953, aujourd’hui un vaste complexe et centre de recherches.

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