Tribune
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Publié le 27 Décembre 2012

L’Allemagne est-elle rattrapée par ses vieux démons ?

Est-ce le retour des chemises brunes ? C'est ce que se demande l'hebdomadaire allemand Der Spiegel. Dans un très long article, l'hebdomadaire aborde de front la thématique de l'antisémitisme en Allemagne, concluant que – même plus de 70 ans après la fin de la seconde Guerre mondiale – "il n'y a rien qui intéresse plus les Allemands que leurs relations avec Hitler".

 

Mais cela reste également le plus gros cliché vis à vis des Allemands, taxés de nazis dès qu'ils tentent d'imposer leur vision du monde, au niveau de l'Union européenne par exemple. "Cette année, beaucoup se sont demandés si la "mauvaise Allemagne" était de retour" continue ainsi le newsmagazine faisant référence aux manifestations des "Grecs ou des Espagnols – luttant contre la soi-disant dictature de l'Allemagne au sein de la zone euro – et dans lesquelles on a pu apercevoir des drapeaux nazis".

 

"Quand l'auteur américain Tuvia Tenebom a traversé le pays récemment, il y a vu énormément d'antisémitisme. On est de retour là où ne voulait pas retourner, ensorcelé par un passé nazi qui domine notre présent" écrit encore Der Spiegel. Dans son livre "Seul parmi les Allemands" ("Allein unter Deutschen"), Tuvia Tenebom défend l'idée que la plupart des Allemands méprisent profondément les Juifs malgré - ou à cause de - 70 ans d'expiation de l'Holocauste.

 

Tuvia Tenenbom, né à Tel-Aviv en 1957, a voyagé plusieurs semaines à travers l'Allemagne pendant l'été 2010. Il y a rencontré célébrités, gérants de magasin, professeurs et étudiants, militants d'extrême gauche ou néo-nazis. "Huit sur dix", voilà, selon lui, la proportion d'Allemands qui expriment "de manière latente ou inconsciente" des convictions antisémites. Des résultats pourtant très éloignés de ceux d'une étude parrainée par le Parlement et publiée en 2012 et qui évoque une proportion de deux sur dix. Très polémique - et très critiqué (en particulier par Der Spiegel) - cet auteur a été comparé en Allemagne à Woody Allen, Michael Moore, et surtout Sacha Baron Cohen et son personnage satirique Borat.

 

Peu importe ce que l'on pense du livre de Tenenbom, Der Spiegel écrit cette phrase assez assassine : "Nous n'avons pas besoin de l'avis des autres pour arriver à [la] conclusion" que le passé nazi est encore très présent en Allemagne. Le Spiegel en profite pour faire la liste des événements antisémites allemand de 2012 : "En avril le prix Nobel Günter Grass a été accusé d'antisémitisme après avoir écrit un poème très critique vis-à-vis d'Israël. Ensuite on a appris que la rameuse Nadja Drygalla fréquentait un cadre du parti d'extrême-droite allemand NPD", ce qui l'a obligé à quitter le Village olympique et à abandonner les Jeux. "On a passé l'autre moitié de l'été à débattre sur le fait de savoir si un chanteur d'opéra russe avec le tatouage d'une swastika devrait être autorisé à chanter au festival de Bayreuth." Et enfin "fin août, de nombreux médias, dont le Spiegel, a rapporté que des Neo-Nazis avaient infiltré un quartier de la ville de Dortmund, et qu'ils avaient même établi leur présence au sein des fans du club de football du Borussia Dortmund".

 

Der Spiegel de conclure qu'il semble ne rien rester de l'Allemagne multiculturelle de 2006 ou 2010 quand le jeune équipe de football avait impressionné le monde entier. "Même 70 ans après, ça fait une différence si un acte de xénophobie a lieu en Allemagne […] On reste un cas à part, car Hitler est un des nôtres."

 

Trois questions à Alfred Grosser, historien, sociologue et politologue franco-allemand et à Stéphane François, historien des idées et politologue :

 

Atlantico : La crise économique a t-elle ravivé certaines tendances extrémistes ?

 

Alfred Grosser : La crise économique frappe beaucoup moins l'Allemagne que la France, le chômage n'augmente pas et le nombre de postes occupés augmente. Il n'y a pas de paupérisation. La crise ne ravive donc en aucun cas les tentations extrémistes.

 

Stéphane François : Le contexte économique joue un rôle très important dans la recrudescence de mouvements extrémistes, que ce soit en Allemagne ou dans d’autres pays. Ceux-ci réapparaissent dans les périodes de crises économiques profondes : l’Angleterre des années 1970, l’Allemagne de l’Est des années 1990, la Russie de la même période… Sinon, ils restent marginaux, violents certes, mais marginaux (comme en Scandinavie par exemple). Ces tendances extrémistes relèvent d’une idéologie du ressentiment, qui n’existe que par la volonté de se créer un bouc émissaire : les Juifs dans l’Allemagne des 1930, les populations de couleurs à partir des années 1970 (en plus des Juifs). Ceux qui sombrent dans cet extrémisme, ne sentant pas leurs revendications sociales prises en compte par les politiques, ont donc investi le champ idéologique du racisme comme une thématique de compensation…

 

Il y a en effet un lien très net entre la montée des extrémismes et les ravages de la mondialisation. De façon générale, les périodes de crise, et les situations de détresse sociale qui en découlent, favorisent le repli et les discours identitaires, en particulier dans la dérive radicale de certains groupuscules. En France par exemple, la montée en puissance de l’extrême droite commence avec les contrecoups de crise de 1973, c’est-à-dire au début des années 1980. La peur de l’avenir entraîne la peur de l’autre, la volonté de revenir à une société fermée…

 

Les jeunes sont-ils les plus touchés ?

 

Alfred Grosser : Un nombre important de jeunes se demandent que faire face à cette mémoire du passé. Certains s'engagent alors en faveur de causes pour aider les opprimés dans le monde. Nous en sommes déjà à la troisième ou quatrième génération depuis la fin de la guerre.

 

Il n'y a pas de mouvements extrémistes nazis, si ce n'est des actes de violences dans l'ancienne Allemagne de l'est où la police n'a peut être pas suffisamment surveillé. Le parti d'extrême droite, le NPD - le parti national-démocrate - ne fait aucun résultat suffisant pour peser aux élections. S'il y a parfois des mouvements de violences de jeunes portant des croix gammés tout comme au Danemark par exemple, ils sont beaucoup moins nombreux que dans les autres pays.

 

Stéphane François : Il est vrai que le néonazisme attire plutôt des populations jeunes, plutôt fragiles, venant d’un milieu défavorisé, avec un niveau scolaire assez bas. Ceci dit, il faut aussi tenir compte que ces milieux extrémistes sont très volatiles : les populations/militants se renouvellent, avec un turn over assez fort. Chez eux, le refus de l’autre (racisme/antisémitisme) est peu réfléchi, peu conceptualisé. Le discours relève plutôt du ressentiment. On trouve fréquemment les tags suivants dans les zones où se trouvent des néonazis : « mort aux youpins » ; « mort aux négros » ; « mort aux arabes », « mort aux bougnoules » ; «power », « SS », « HH », etc. Cela dit, il existe différentes générations depuis la fin de la Seconde guerre mondiale, les plus anciens éduquant idéologiquement les plus jeunes…

 

Quel est le rapport des Allemands de 2012 à cette période noire de l'histoire allemande ?

 

Alfred Grosser : Cette période de l'Histoire est très gênante. Le traumatisme continue notamment dans la politique menée par rapport à Israël... Il y a un nombre important de commémorations, notamment au mois de janvier avec une commémoration nationale où des pavés sont posés devant les maisons pour rappeler que des juifs déportés y ont vécu.

 

Stéphane François : L’histoire du nazisme allemand (1933-1945) reste problématique. Signe à la fois d'un problème d’identité et d'un passé qui ne passe pas, les Allemands, et les médias allemands, observent à la loupe le moindre signe de renouveau du nazisme. Ils n’arrivent toujours pas à assumer cet épisode très sensible, il est vrai. Pourtant, d’un point de vue universitaire, il y a beaucoup d’études et de publications sur cette période, sur les différents aspects du nazisme, ainsi que sur les facteurs qui ont permis son émergence. Cela montre que les chercheurs n’hésitent pas à regarder en face le passé de l’Allemagne.

 

En outre, il y a toujours eu des nostalgiques du régime national-socialiste en Allemagne, ainsi que des personnes ayant une vision raciale du monde. Ces personnes sont la mauvaise conscience de l’Allemagne. Ce sont elles qui sont surveillées, scrutées par les médias. Il suffit qu’une personne passe à l’acte pour que les médias allemands et une partie des politiques ou militants antifascistes voient le renouveau du spectre nazi. Ce qui est intéressant, c’est ce que cette attitude, par une construction en miroir, conforte ces groupes néonazis, en renforçant leur cohésion…

 

Malgré ce que l’on peut lire, il n’y a pas, comme l’ont suggéré des articles allemands, de « Brigades Brunes » (calquées sur les Brigades Rouges des années 1970). Il s’agit, simplement, mais c’est déjà beaucoup, de passages à l’actes, très violents, puisqu’il y a eu des morts, d’individus (et non de groupes). Pour rester dans le cas allemand qui a défrayé la chronique il y a un an, le passage à l’acte visait des personnes issues des minorités de couleurs. Ceci dit, la violence antisémite n’a pas disparue, mais on ne peut pas dire que la population allemande est foncièrement antisémite, comme le fait Tuvia Tenenbom. S’il reste des nostalgiques du nazisme, ceux-ci ne composent pas les 8/10ème de la population allemande comme il l’affirme.

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