Tribune
|
Publié le 2 Mars 2012

La Tunisie, enjeu vital entre l'Islam et l'Occident

Par Alain-Gérard Slama

 

VIDEO Qui aurait imaginé qu'un petit pays du Maghreb de dix millions d'habitants, réputé pour la douceur de ses mœurs et la sagesse de ses élites, deviendrait, au début du IIIe millénaire, un enjeu majeur dans les relations entre l'Islam et l'Occident? Peut-être les pères blancs qui, dans la première moitié du XXe siècle, travaillaient à rapprocher les deux cultures depuis le promontoire de Carthage. Et sans doute aussi Bourguiba qui, tout en respectant la voie propre d'une société qu'il savait attachée à la tradition musulmane, mais aussi au monde grec et latin, comprit que la séparation de la religion et de l'État était la condition de la modernisation du pays, et fit de la liberté des femmes le symbole de cette rupture.

Son successeur, Ben Ali, commit l'erreur de sacrifier la modernisation politique, qui aurait dû accompagner la croissance économique, en se consacrant tout entier à la lutte contre la montée de l'islamisme, qui devint, au fil des ans, le prétexte, vrai et faux à la fois, de l'extension démesurée de son pouvoir. Ce prétexte était faux parce que l'islamisme ne touchait pas la majorité du peuple. Mais il était fondé dans la mesure où, dès le lendemain de la révolution tunisienne, le parti fondamentaliste Ennahda que l'on croyait éradiqué a prouvé, non seulement l'efficacité d'une organisation soutenue par l'argent du Qatar, mais aussi, et surtout, sa capacité de mobiliser la jeunesse des villes et les populations du bled radicalisées par la crise.

 

La bourgeoisie tunisienne, qui n'avait pas, elle non plus, vu venir la révolution, a d'abord partagé le soulagement du peuple après la chute du dictateur ; mais elle s'aperçoit soudain que, en dépit des progrès de l'alphabétisation qui était une des grandes réussites du pays, la dualisation de la société n'a cessé de se creuser depuis le départ du principal acteur de cette réussite, Mohammed Charfi en 1994. Elle s'aperçoit aussi que le dialogue avec les islamistes, qui a permis au chef du petit parti de centre gauche, Moncef Marzouki, d'accéder à la présidence de la République, est en train de devenir un marché de dupes. Et elle souffre du peu de moyens dont elle dispose, alors qu'une relance, même faible, de l'économie pourrait éviter le pire.

 

Forts de leurs 41% des suffrages exprimés aux élections d'octobre, les islamistes de Rached Ghannouchi reproduisent la tactique inaugurée par les bolcheviks, en feignant de se désolidariser des salafistes sur leurs extrêmes, pour se poser en garants de l'ordre et du droit. Chaque incident mettant en cause les prescriptions du Coran, comme l'affaire du film Persepolis représentant Allah, ou la publication d'une photo déshabillée de la compagne d'un joueur de football, ou encore la question de l'admission du niqab à l'intérieur de la faculté de la Manouba - est pour eux l'occasion de pousser des «non barbus» au premier rang des manifestations et d'accroître leur pression sur les médias, tout en proposant des compromis qui ouvrent à chaque fois une nouvelle brèche dans l'héritage laïque de l'État bourguibien.

 

Depuis peu, les islamistes ont engagé une nouvelle étape qui risque d'être décisive. Le parti Ennahda vient de soumettre à la Constituante un projet qui prévoit l'introduction de la charia dans son article 10 et un Conseil supérieur islamique, chargé des fatwas, à l'article 126. L'argument est grossier: puisque la Constitution de Bourguiba reconnaissait elle-même, en 1959, que la société tunisienne est musulmane, l'établissement d'un lien entre l'islam et l'État (ce qui n'est pas la même chose) achèverait l'œuvre d'émancipation du pays en le ressourçant dans sa culture. Si un tel texte pouvait faire à l'avenir force de droit, ce serait surtout la fin des libertés publiques en Tunisie. Or au stade actuel, les articles 10 et 126 peuvent être acquis à la majorité relative. Certes, le projet de Constitution définitif devra être voté par l'Assemblée à la majorité des deux tiers. Mais dans le cas où il serait rejeté, il sera possible de le soumettre à référendum. Et la plupart des observateurs pensent que si la charia figure dans le projet référendaire, elle sera adoptée.

 

C'est dire l'importance de ce qui se joue en ce moment à Tunis. Que la charia soit introduite dans le projet en cours de discussion, et on pourra dire que, peut-être à une voix près, le dernier verrou de la liberté dans le monde arabe, après la Libye, l'Égypte et la Syrie, aura sauté, amorçant ainsi une vague dont on ne sait jusqu'où elle risque de s'étendre. En se gardant de soutenir les partis tunisiens d'opposition, les fourriers aveugles du choc des civilisations, dont l'Oncle Sam n'est pas le moindre, pourront alors, une fois de plus, s'en laver les mains, avec la bonne conscience de ceux qui estiment leur mission accomplie.

 

En vidéo : des islamistes tunisiens appellent au meurtre des autres tunisiens.

Nos réseaux sociaux en direct

Votre demande a bien été prise en compte.
Nous vous remercions de votre intérêt.