Tribune
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Publié le 19 Février 2013

Israël, puissance gazière : le miracle et l'ironie

 

Par Sébastien Castellion

 

Dans environ deux mois (la date précise n'a pas encore été rendue publique) se produira un événement qui marquera le début d'une ère nouvelle pour l'économie israélienne : le site de production de gaz naturel Tamar, situé à 80 kilomètres au large de Haïfa, commencera ses premières livraisons commerciales à la Hevrat haHachmal, la compagnie israélienne d'électricité.

 

Tamar a été construit durant les quatre dernières années, pour un coût d'environ 3 milliards de dollars, après la découverte des réserves de gaz par le consortium israélo-américain (Noble Energy, Isramco, Delek Drilling, Avner Exploration), le 17 janvier 2009. Il contient cinq puits, qu'un pipe-line sous-marin de 150 kilomètres relie à une station de traitement située au large d'Ashkelon.

 

Au moment de sa découverte, Tamar était le plus gros champ gazier ou pétrolier jamais identifié dans la région du Levant. Dix-huit mois plus tard, cependant, des réserves encore plus abondantes étaient trouvées par le même groupe d'investisseurs dans les eaux territoriales israéliennes, non loin des eaux cypriotes. Les ressources de ce deuxième projet, baptisé Léviathan, sont estimées à 470 milliards de mètres cubes de gaz naturel. Les premières livraisons sont attendues pour 2015.

 

Au total, les ressources identifiées dans les eaux israéliennes sont largement suffisantes pour assurer l'indépendance énergétique du pays pour les 20 à 25 prochaines années. Ce n'est probablement qu'un début : les découvertes qui restent à faire pourraient, si l'on en croit les expériences précédentes, multiplier ce résultat par trois ou quatre. Ces chiffres laissent encore de la place pour qu'Israël puisse se positionner comme exportateur.

 

Le développement du gaz israélien arrive à point nommé après la rupture, suite au "Printemps arabe", des approvisionnements qui représentaient traditionnellement l'essentiel des besoins d'Israël et de la Jordanie : les livraisons de gaz égyptien par le pipe-line du Sinaï. Victime d'attentats répétés après la chute du régime de Moubarak, ce pipe-line n'assure plus la sécurité énergétique d'Israël, qui, depuis deux ans, a dû jongler avec ses réserves stratégiques et avec des livraisons ad hoc pour satisfaire les besoins en énergie de son économie et de son armée.

 

Naturellement, cette bonne nouvelle pour Israël ne concerne pas seulement l'économie. Les questions énergétiques ont toujours une influence géopolitique, même dans les régions du monde les plus paisibles - et à plus forte raison au Moyen-Orient. Au total, la découverte d'importantes réserves de gaz ne peut que renforcer la position d'Israël dans la région. Cependant, la question des exportations futures et des relations énergétiques avec les voisins d'Israël reste à résoudre. De plus, le pays devra éviter la "malédiction de la richesse" ; nous reviendrons sur ce risque en détail par la suite.

 

Du point de vue géopolitique, les nouvelles ressources gazières d'Israël ont fait plus que renforcer son indépendance énergétique. Elles pourraient fonder les bases d'une alliance durable du pays avec Chypre - et, au-delà, avec la Grèce et les autres pays de l'Union européenne, comme la Bulgarie, qui se méfient de l'influence turque.

 

Léviathan est en effet le gisement jumeau - par la géographie et par l'existence d'investisseurs communs - d'un forage situé dans les eaux cypriotes, mais à proximité immédiate des eaux israéliennes, Aphrodite.

 

Or, la Turquie cherche à empêcher le développement d'Aphrodite (elle revendique le gisement pour la fictive "République turque de Chypre du Nord", inventée pour donner une forme légale à l'occupation d'une partie de l'île par l'Armée turque) - ou du moins à obtenir pour elle-même, par l'intermédiaire des "Nord-Cypriotes", une partie du gâteau.

 

En 2011, la Turquie a envoyé un navire et des avions militaires dans la région d'Aphrodite pour affirmer ses prétentions. Son objectif principal était d'intimider les investisseurs éventuels et d'empêcher, faute d'argent, le développement du gisement – à moins que Chypre accepte de payer tribut aux Turcs en leur reversant une partie des produits futurs.

 

Il y eut, à l'époque, des informations selon lesquels le navire turc dépêché en eaux cypriotes avait été approché d'un peu trop près pour son propre confort par des avions israéliens ; cependant, cette information n'a jamais été confirmée par Israël ni par Chypre et on ne peut pas la considérer comme établie. En revanche, aucune nouvelle approche turque n'a eu lieu depuis lors.

 

Si Israël montre assez clairement, dans ce jeu politico-militaire de "gesticulations", dans lequel on envoie des forces suffisamment en vue pour faire passer son message, mais en principe sans tirer, qu'elle est prête à défendre le développement cypriote en cas de besoin, la Turquie n'aura pas d'autre solution que de reculer.

 

Dans l'intervalle, des discussions sont en cours entre Chypre - soutenue par la Grèce - et Israël pour construire un gazoduc qui permettrait de vendre en Europe, non seulement le gaz d'Aphrodite, mais aussi une partie de celui de Léviathan.

 

Les discussions sur ce gazoduc (qui pourrait être complété par une installation de liquéfaction de gaz à Chypre) se poursuivent lentement, comme toute discussion portant sur des investissements aussi lourds : Chypre n'a pas les ressources financières nécessaires et doit introduire des investisseurs étrangers, qui sont naturellement prudents vu la situation sécuritaire complexe dans la région.

 

En Israël même, l'idée de dépendre, pour les revenus futurs, d'installations situées à l'étranger ne fait pas l'unanimité. Cependant, là aussi, les développements gaziers à venir dépendront de l'apport d'investisseurs extérieurs. Ceux-ci ne mettront pas autant d'argent sur la table si la production israélienne est réservée au marché domestique, qu'ils ne le feront si des exportations sont prévues.

 

La compagnie d'État israélienne, qui gère les gazoducs, a annoncé, la semaine dernière, qu'elle chercherait à lever 1 milliard de dollars sur les marchés d'ici 2015 : or, l'argent ne viendra que si les investisseurs ont une idée claire de l'origine des revenus futurs.

 

Chypre et la Grèce représentent la solution la plus crédible pour assurer ces revenus. L'autre voie d'export en principe ouverte à Israël - vers les pays arabes non gaziers qui l'environnent - est politiquement fermée pour ce qui concerne le Liban et la Syrie. La Jordanie pourrait, en revanche, devenir un client, mais elle n'est pas un marché suffisamment important pour attirer les investisseurs.

 

Dans la reconfiguration régionale des intérêts qui est en train de se jouer en prévision des premières productions de gaz israélien, le grand perdant - à part la Turquie qui a choisi une tactique de confrontation vouée à l'échec - est le Liban.

 

Immédiatement après la découverte de Tamar, en 2009, le Hezbollah, maître du pays, avait prétendu que les ressources se trouvaient dans les eaux libanaises et menacé Israël d'attaquer le projet si elle en poursuivait le développement. Comme cette menace ne s'appuyait sur aucune capacité d'action (le Hezb n'a pas de moyens de frappe en mer), la seule réaction des observateurs fut de signaler qu'il était amusant de voir, pour une fois, le Hezb promettre "de jeter les Juifs hors de la mer".

 

Le Liban, depuis lors, a reculé sans fanfare par rapport aux prétentions du Hezbollah et reconnu, dans un rapport aux Nations Unies de 2010, que Tamar ne se situe pas dans les eaux libanaises. Le Liban a ajouté que d'autres réserves pourraient se situer dans ses eaux - ce qui est parfaitement exact, mais les investisseurs ne vont sans doute pas se bousculer pour développer ces ressources, aussi longtemps qu'ils risquent les exactions du Hezbollah. La situation est la même (en remplaçant "Hezbollah" par "Hamas") pour les gisements dont l'existence a été confirmée au large de Gaza.

 

À plus long terme, Israël devra prendre garde à éviter la "malédiction de la richesse", qui a conduit trop de pays devenus soudainement riches en ressources naturelles à porter plus d'attention à l'emploi de leur nouvelle fortune qu'aux facteurs de croissance plus durables : le développement des compétences, la qualité des travailleurs et la sécurité des investissements.