Actualités
|
Publié le 7 Avril 2005

Fabienne Regard, historienne : « Et si on organisait comme on le fait maintenant dans les écoles israéliennes des voyages non plus seulement à Auschwitz mais en Pologne, sur les lieux de vie, sur les traces de la yiddishkeit, avec la découverte d’une cult

Question : Que pensez-vous de la manière dont on a parlé de la Shoah à la dans les médias, lors des commémorations qui ont été organisées en janvier 2005, à l’occasion du 60ème anniversaire de la libération des camps d’extermination ?



Réponse : Il y a eu les commémorations extraordinaires du 27 janvier 2005, pleines d’émotions et d’unanimité. Nous nous trouvons à une période charnière, celle la disparition des derniers témoins qui tentent de transmettre le flambeau aux historiens. Toutefois, la commémoration est un acte politique et il faut malgré tout s’interroger sur son sens dans le présent et même sur le risque de récupération "citoyenne" (de la Shoah), alors que les déportés sont morts. Est-ce que les commémorations aident à assumer un passé ou au contraire contribuent à le réifier dans un acte positif et donc à lui enlever l’insupportabilité ?

Comment agir pour que l'institutionnalisation de la mémoire de la Shoah ne soit pas une manière de la digérer pour l'éliminer, en même temps que disparaissent les témoins ? Je partage l’avis de l’historien Georges Bensoussan lorsqu’il écrit en substance: « que reste-t il des cris des enfants innocents arrachés à leur mère, dans une commémoration de 10h à 11h, encadrée par la police dont les prédécesseurs ont justement participé avec violence aux rafles et à la déportation de milliers d'innocents... » Continuité ? Que reste-t-il de cette rupture fondamentale et essentielle qu'est la Shoah ? La question doit être posée.


Question : Certains pensent que l'on a trop parlé trop de la shoah et que l'on risquerait de lasser le public. Que leur répondez vous?

Réponse :
Parlerait-on trop de la Shoah aujourd'hui ? Est-ce que cela risquerait de lasser le public, ou de renforcer l’antisémitisme, le rendre antisémite ou encore plus antisémite en le confrontant à un passé non assumé ? Sur ce plan, je trouve la formule de Georges Bensoussan tout à fait appropriée : « Ils ne nous pardonneront pas de les avoir laissés nous faire ça. » Je suggère de réfléchir à qui dit qu'on en parle trop et à ce qui se trouve derrière cette allégation. Pourquoi ne faudrait-il pas en parler ? Quel mythe fondateur de l’antisémitisme se trouve en arrière fond ? Les Protocoles des Sages de Sion, le contrôle du monde par un pouvoir occulte qui serait celui des médias par exemple… ?


Question : La Shoah devient-elle objet d’histoire ?

Réponse :
Nous sommes en train de passer du temps des témoins qui s’achève à celui des historiens qui est infini. La Shoah devient définitivement objet d'histoire au moment où ses sujets disparaissent. Qu’est-ce qui va changer sur notre vision de la Shoah ? Quelle autre réalité sommes-nous en train de créer, celle de l'Histoire de la réalité, infinie elle aussi.

L'histoire désacralise car elle objective pour essayer de comprendre... Est-ce possible, je n'en suis pas sure en raison du poids et de l'impact sur l'historien.

L’histoire s’écrit au présent. Donc écrire l’histoire de la Shoah, c’est se permettre de s’en emparer avec les préoccupations de son époque dans une quête de sens. Comment trouver un sens a ce qui n'en a pas dans la société actuelle ? A t on le droit de chercher du sens ? Il n’y a pas de pourquoi, sinon, on justifie, il n’y a que du comment.

L’histoire de la Shoah dépasse l’histoire, la chronologie, le factuel, l'anecdotique, c’est une interrogation sur l'humain.

Pour le moment, les témoignages redonnent sens à l'Histoire, en la reliant à des niveaux de réalité complexes, mais qu’en sera-t-il demain ?


Question : Comment parler de la Shoah ? Qu'est-ce que connaître la Shoah? Comment comprendre, prendre avec ? Dire l'indicible, comprendre le non préhensible ?

Réponse :
Est-ce par une tentative d’appropriation de cette réalité par le toucher physique de la disparition... pas de tombes mais des fumées, un travail de deuil difficile, quel impact sur l’histoire de l’absence ? Comment passer d’une mort symbolique à une mort des corps ?

Ce sont quelques-uns des problèmes que me pose l’organisation de plus en plus systématique de voyages à Auschwitz. A-t-on le droit de refaire le voyage qu'eux ont fait, quel sens donner à cet aller retour? Est-ce un désir de « toucher » le lieu pour en repartir avec une image, pour y être avec eux, pour accepter que cela fût ? L’éthique nous interroge sur les limites de l’empathie à la Shoah : le respect aux victimes est-il là quand on va là où ils ont perdu le statut d’humain et la vie, ne sont-ils devenus intéressants ? Où aller sinon ? Et pourquoi y aller ? A quoi rend-on hommage ? A leur fin ?

Et si on organisait comme on le fait maintenant dans les écoles israéliennes des voyages non plus seulement à Auschwitz mais en Pologne, sur les lieux de vie, sur les traces de la yiddishkeit, avec la découverte d’une culture qui a été brisée ? C’est pour cela que la mise en perspective des voyages à Auschwitz et de leur préparation est très importante, car on va sur les lieux du crime. Comment tenir compte de l’héritage culturel des visiteurs d Auschwitz, en quoi l’histoire des criminels les concerne, hier, avant hier et aujourd’hui ? Quelle est la dimension universelle de la Shoah ? En quoi Auschwitz est du ressort des non juifs, puisque c'est le lieu des bourreaux, aucun Juif n’a choisi d’aller s’installer à Auschwitz ...

L’étude de la Shoah renvoie à la question de la culpabilité collective et de sa transmission. A quoi cela sert-il ? Faire travailler les élèves et les enseignants sur la construction de leur identité culturelle permet de faire le lien entre l’enseignement de la Shoah et le « plus jamais ça ». Je ne citerais que les exemples des centres d’études humanistes et démocratiques à l’Holocaust Museum de Washington et au kibboutz des combattants des ghettos en Israël. Par ailleurs, il me semble important de parler de la mémoire juive en dehors de la Shoah. On n’a pas existé en tant que Juif à partir du moment où les persécutions ont commencé, la Shoah ne fait partie de l’histoire juive que par accident. Etre juif, c'est pas seulement être victime de la Shoah... comment faire pour que l’enseignement rende attentif à cela ?

Quel est l’impact de la cristallisation de la Shoah sur la mémoire et l’identité juive elle même au moment où les derniers témoins disparaissent ? A partir de quel âge parle-t-on de la Shoah ? En classes de CM2 ont été menées de nombreuses expériences extrêmement concluantes. Il n’est pas question de présenter le point de vue nazi, l’iconographie de l’horreur. L’approche Yad Layeled « les enfants de la Shoah parlent aux enfants d’aujourd’hui » permet aux enseignants d’aborder ce sujet sans crainte de traumatiser leurs élèves. Le matériel pédagogique sous forme d’une mallette « la Shoah et l’enfant », la formation d’une semaine pour des enseignants francophones proposée au kibboutz des combattants des ghettos en Galilée sont des outils très utiles à des formateurs qui ne peuvent pas être spécialistes en tout.

On ne présente pas uniquement les résultats d'une politique d'"extermination", les cadavres, les charniers, mais la vie des Juifs avant les années 30, c'est à mon avis beaucoup plus fort de montrer la brisure de destins, l'assassinat d'êtres humains nés pour vivre, jouer, aimer, étudier.

Pour des élèves plus âgés, de troisième ou de terminale, c’est aussi prendre conscience du point de vue depuis lequel on envisage la Shoah que ce soit au niveau de la chronologie, du vocabulaire, de l’historiographie.

En un mot, l’enseignement de la Shoah doit être lié au présent, à une prise de conscience de la constance de l’antisémitisme et de ses différentes variantes démagogiques.


Question : En quoi le regain de l'antisémitisme des dernières années est-il lié à cette incommunicabilité de la Shoah, des racines de l'antisémitisme, cette indifférence, cette continuité dans la haine?

Réponse :
Dans un processus d’inversion par translation, la victime d’hier devient le bourreau d’aujourd’hui dans une représentation simplificatrice d'une réalité où la pensée unique voit se rejoindre des idéologies hier antagonistes. Le phénomène du bouc émissaire continue.

Notes :

(1) Fabienne Regard est docteur en sciences politiques à l’Université de Genève. Chercheur scientifique à la FNRS, elle est actuellement en train de finir un ouvrage sur les réactions de la Suisse face à la relecture de la Deuxième guerre mondiale, livre à paraître en septembre 2005. Elle est spécialiste d’histoire orale, des liens entre mémoire et histoire, de la Shoah et de l’audiovisuel.

Propos recueillis par Marc Knobel