Lu dans la presse
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Publié le 15 Juin 2020

L'article de presse que vous avez le plus lu cette semaine

Historien et ancien membre du conseil scientifique de la Délégation Interministérielle de Lutte contre le Racisme, l’Antisémitisme et la haine anti-LGBT, Marc Knobel s’indigne de ce que le slogan « Sales juifs » ait pu être prononcé à l’encontre de militants d’extrême droite, lors de la manifestation antiraciste de samedi.

Cet article avait été publié dans le newsletter du 15 juin 2020. Il est l'article de presse que vous avez le plus lu cette semaine. 

France - Antisémitisme : "Sales juifs", vous avez dit ?

Publié le 14 juin dans L'Obs 

Par Marc Knobel *

Lors du rassemblement qui a été organisé ce samedi 13 juin 2020, place de la République, à Paris, des slogans antisémites ont été scandés, après que des militants de génération identitaire aient déployé sur les toits d’un immeuble une immense banderole. Que les excités de l’extrême droite viennent s’inviter ainsi afin de provoquer et d’attirer l’attention, n’étonnera personne. Content, Gilbert Collard, député RN, s’exclame dans un tweet : « Et bravo aux jeunes de génération identitaire qui ont le courage de dénoncer le racisme anti-blanc ! » Génération identitaire n’en demandait sûrement pas autant, mais la famille d’extrême-droite (qui va du RN aux identitaires) se lit, se dit et se comprend en exploitant toujours les mêmes thèmes et en marchant sur les mêmes plates bandes, les raccourcis calomnieux et les provocations.

Indignation sélective

Mais, plus étonnant ont été les slogans qui ont été scandés par des individus, en réponse à cette provocation : « Sales juifs ! » Même s’il s’agit de cris isolés, qui ne reflètent pas ce qu’il en a été de l’ensemble de ce rassemblement, nous nous devons de dénoncer ces débordements inacceptables. D’abord parce que cette manifestation avait comme objectif de dénoncer le racisme et les discriminations qui mettent en danger les valeurs de la République et de réunir différentes associations et personnalités associatives ou politiques. Ensuite, parce que ces slogans racistes n’ont pas provoqué la réprobation des personnes qui étaient autour, comme s’il n’y avait rien à entendre. Pareil pour Jean-Luc Mélenchon, dont l’indignation semble sélective et qui, dans un tweet, parle de « ragots antisémites », comme si les cris de « Sales juifs » dans une manifestation antiraciste sont du registre des ragots.

Au-delà, posons deux questions. D’abord, quel est le lien entre la mort d’Adama Traoré et les juifs ? Aucun, bien évidemment. Et, quelle est la logique qui amène des ignorants à traiter de « Sales juifs »… des militants d’un groupuscule d’extrême-droite, héritier d’une tradition violemment antisémite et qui flirtent également avec l’antisémitisme ? Petite remarque au passage, Israël a-t-il quelque chose à voir avec la mort d’Adama Traoré ? Comment se fait-il que des militants propalestiniens aient investi également ce rassemblement, avec drapeaux palestiniens et banderoles agressives ?

Accusations ignominieuses

Ne s’agit-il pas plutôt de criminaliser une fois de plus les Juifs en les accusant d’être des racistes, des accusations récurrentes que l’on entend, ici ou là ? A juste titre, Alain Finkielkraut avait déclaré sur LCI, en février 2019, que l’insulte de raciste blessait : « Le problème des Juifs aujourd’hui, la douleur qui leur est infligée, c’est qu’on les traite de racistes. » Or, ces accusations ignominieuses se sont développés depuis des décennies.

Prenons un exemple symptomatique. La Conférence mondiale contre le racisme, la discrimination raciale, la xénophobie et l’intolérance de l’ONU s’était ouverte à Durban, en Afrique du Sud, en août 2001. Cette conférence devait être un moment de réflexion : l’occasion d’un retour sur l’Histoire, les traumatismes du passé (colonialisme et esclavagisme), et la persistance du racisme. Mais, des ONG (antiracistes) plus ou moins connues, détournaient ce moment et des pressions énormes avaient été mises en place afin d’exclure les organisations israéliennes et juives.

Résonance historique

Plus généralement, cette injure de « Sales juifs », résonne en notre mémoire et dans notre histoire, pas seulement contemporaine. Il faut le rappeler ici, les cris de « Sales juifs ! » et/ou plus généralement de « Mort aux Juifs ! » ont toujours été les cris de ralliement d’individus, de groupes, groupuscules, ligues, qui défilaient dans les rues, afin de vouloir en découdre violemment avec les juifs. Que ce soit pendant l’affaire Dreyfus, lorsque les lecteurs du brûlot L’Antijuif du journaliste Jules Guérin ou de La Libre parole du polémiste Edouard Drumont et les militants d’Action française défilaient dans les rues. Ce fut aussi le cas, en 1936, après la victoire du Front populaire et l’arrivée au pouvoir de Léon Blum, parce que les origines du nouveau président du Conseil rendaient hystériques l’extrême-droite.

Puis, les injures antisémites se sont multipliées, sous l’Occupation, lorsque la presse collaborationniste et vichyste diffusait les pires insanités, puis, dans les années 50 également et bien au-delà. Par exemple, sous une pluie battante à Paris, dimanche 26 janvier 2014 et à l’appel du collectif « Jour de colère », les fans probables de Dieudonné ou Alain Soral et/ou les habitués de la fachosphère ont (également) arpenté les rues, en chantant « Shoah nanas », en reproduisant le geste de la quenelle ou même en scandant « Juif, la France n’est pas à toi » ou (autre variante) « CRIF, la France n’est pas à toi. » Plus près de nous encore, le dimanche 17 février 2019, de petits agités ont vociféré des insultes antisémites contre le philosophe Alain Finkielkraut.

Quel antiracisme ?

Au final, l’antiracisme est aujourd’hui en débat et des questions se posent. Pierre-André Taguieff est l’un des philosophes qui, dans l’espace francophone, a le mieux saisi le dilemme de l’antiracisme. Comme l’analyse Taguieff, loin de définir un courant politique cohérent, clair sur ses valeurs, précis sur ses objectifs et uni contre des adversaires exactement identifiés, l’antiracisme est devenu un champ de confrontations politiques incessantes. Et, comme le dit l’historien des idées, « l’antiracisme a le mérite de rappeler des principes, des idéaux, des normes, ceux des sociétés « ouvertes » et des démocraties pluralistes. Mais, en se figeant, en devenant une langue de bois, il perd une grande partie de sa crédibilité. Le moulinage rhétorique de clichés et de slogans n’est guère attractif.» À méditer.

*Auteur notamment de « Haine et violences antisémites. Une rétrospective 2000-2013 » (Berg International, 2013).