Actualités
|
Publié le 7 Janvier 2021

Interview Crif – "Un professeur sur quatre affirme s’auto-censurer plusieurs fois dans une année scolaire", Iannis Roder

Entretien sur le rapport de la Fondation Jean-Jaurès sur l'école et les enseignants face au communautarisme, avec Iannis Roder, Directeur de l'Observatoire de l'éducation à la Fondation Jean Jaurès.

Propos recueillis par Marc Knobel

 

Le Crif : L’Observatoire de l’éducation de la Fondation Jean-Jaurès a souhaité dresser un panorama le plus large possible de ce que les enseignants de France vivent, ressentent et envisagent pour l’avenir, dans un rapport dont vous êtes l’auteur. Il s’agit d’une grande enquête sur les enseignants. Comment avez-vous collecté les informations et statistiques ? Quelle a été votre méthodologie ?

Iannis Roder : L’Observatoire de l’Éducation de la Fondation Jean-Jaurès a réalisé le questionnaire avec l’institut de sondage IFOP. L’institut a posé les questions par questionnaire auto-administré en ligne du 10 au 17 décembre 2020 auprès d’un échantillon de 801 enseignants des premier et second degré en France métropolitaine. La représentativité de l’échantillon a été assurée par la méthode des quotas (sexe, âge, degré, secteur public / privé, niveau de titularisation) après stratification par académie. 

 

Le Crif : La première section de ce rapport s’ouvre sur une succession de chiffres. Par exemple, 49 % des enseignants interrogés affirment s’être déjà auto-censurés dans leur enseignement des questions religieuses durant leur carrière afin de ne pas provoquer de possibles incidents dans leur classe, soit 13 points supplémentaires depuis 2018. Qu’est-ce que cela veut dire ? Qu’ils ne contactent pas leur hiérarchie ? Qu’ils sont totalement livrés à eux-mêmes ? Qu’ils ont peur ?

Iannis Roder : Plus intéressant encore que ce taux de 49% de professeurs qui se sont déjà auto-censurés au moins une fois dans leur carrière, il faut regarder le total de ceux qui disent le faire « régulièrement » ou « de temps en temps ». En additionnant les deux réponses, nous sommes à 27%, soit plus d’un professeur sur quatre qui affirme s’auto-censurer plusieurs fois dans une année scolaire. C’est non seulement très important, mais c’est surtout en progression de 14 points par rapport à 2018 ! Cet état de fait nous alerte non seulement sur les ambiances de classe et la défiance qui semble exister entre des enseignants et leurs élèves sur ces questions touchant au religieux, mais également, et surtout je dirais, sur la prégnance si importante de la religion dans la vie et la vision du monde de plus en plus de jeunes qu’ils semblent incapables de la mettre de côté dans l’école de la République, incapables d’écouter, d’accepter des enseignements qui iraient, selon eux, à l’encontre de leurs croyances et représentations. C’est un signe, parmi d’autres déjà mis en lumière par les recherches de Gilles Kepel, Bernard Rougier ou encore Hugo Micheron, de la progression, chez de jeunes Français musulmans, d’un islam radical, intransigeant et rigoriste, absolutiste comme disent Anne Muxel et Olivier Galland.

Par conséquent, face à ce qui représente pour eux un danger de déstabilisation de la classe, face à ce qui les obligerait à répondre pied à pied à des contestations, des manifestations de mauvaise humeur voire pire, des enseignants préfèrent se taire et éviter d’aborder certains sujets. Est-ce de la peur ? C’est possible dans certains cas mais il me semble qu’il s’agit davantage de petites reculades, de petites démissions, soit qu’ils sont las face aux assauts répétés de certains élèves qu’il subissent pour certains depuis des années, et qu’ils finissent par acheter la paix sociale en évitant certains sujets, soit qu’ils considèrent que le jeu n’en vaut pas la chandelle, c’est-à-dire qu’ils ne vont pas se faire agresser pour ce qu’ils estiment pas si important que cela, soit enfin qu’ils ne se sentent plus investis de la mission édificatrice républicaine qui fait pourtant partie intégrante de leur mission. Cette dernière hypothèse, plus dure à entendre et donc à accepter, ne peut être tue.

Il reste une dernière hypothèse qui tient à deux éléments étroitement liés : le manque de formation sur les questions de religion qui s’accompagne, pour une part importante du corps enseignant, comme du pays du reste, d’un éloignement certain des pratiques mais aussi des visions du monde relevant des croyances. Notons d’ailleurs que notre société, très largement sécularisée, a du mal à entrevoir ce que croire signifie et notamment la croyance de type absolutiste, cherchant souvent à rabattre sur celle-ci des considérations économiques et sociales, comme si la croyance n’avait pas de dynamique autonome, comme si elle venait toujours combler une détresse sociale. La religion serait un refuge, celui de « pauvres gens ». L’histoire, ancienne et récente, dément cela en permanence, mais ce sont des schémas simplistes, et quelque peu méprisants, qui ont la vie dure, d’autant plus que nous ne comprenons plus ce que croire veut dire. Pour le dire autrement, la croyance n’est pas prise au sérieux car le problème, quand il y a problème, viendrait d’ailleurs.

Ce qui frappe également dans notre enquête, c’est le taux important de 16% des enseignants qui ne signalent pas les incidents dont ils sont les témoins, à leurs directions. De plus, parmi ceux qui les signalent, ils ne sont que 56% à signaler les incidents à leur direction d’établissement, ce qui semble témoigner d’une certaine méfiance quant au soutien que les enseignants pourraient trouver, et d’ailleurs ils sont 32% à trouver que le soutien affiché n’était pas complet, voire 14% que le soutien était défaillant. Mais nous pouvons aussi émettre trois autres hypothèses : la première tient au fait que nombre de professeurs ne signalent pas les incidents car ils les gèrent eux-mêmes ; la seconde, c’est que signaler un incident c’est dire qu’on a été mis en cause, qu’on failli quelque part et c’est donc prendre le risque d’être jugé. Cette approche-là doit disparaître : les enseignants ne doivent pas être tenus responsables des débordements de certains élèves. Ce n’est pas parce qu’un élève a tenu un propos antisémite que le professeur a mal fait. C’est aussi cela qui sape la confiance et la cohérence de la réponse que l’école de la République doit apporter. La dernière hypothèse, nous pousse malheureusement à envisager le fait qu’une minorité d’enseignants pourrait éventuellement refuser de signaler pour éviter de « stigmatiser » leurs élèves, dans une vision misérabiliste et compassionnelle, ne permettant pas aux élèves de se construire dans les normes qui sont celles de notre société.

 

Le Crif : Dans cette enquête, nous apprenons également que 59 % des enseignants disent avoir déjà observé de la part d’élèves de leur établissement actuel au moins une fois une forme de séparatisme religieux. A ce sujet, quel est votre commentaire ?

Iannis Roder : Qu’il n’y a rien de nouveau dans le fait que des enseignants doivent faire face à des contestations à des contestations qui prennent leurs sources dans des considérations religieuses. Nous l’avions écrit dans les « Territoires perdus de la République » en 2002 ou moi-même j’en avais longuement parlé dans mes livres « Tableau noir, la défaite de l’école » et « Allons z’enfants la République vous appelle » mais aussi dans le numéro 12 de la collection des Etudes du Crif (1), en 2006, intitulée « L’école, témoin de toutes les fractures ». Toutefois, ce que nous apprend l’enquête, c’est l’étendue du phénomène car les enseignants sont 24% à devoir faire face « régulièrement » ou « de temps en temps » à des contestations, soit 1 enseignant sur 4. C’est considérable et nous ne nous attendions pas à cela. D’autre part, l’enquête nous montre aussi qu’il n’y a plus de territoire épargné, qu’il s’agisse de territoire scolaire : écoles, collèges, lycées ; mais aussi de territoires géographiques : certes, les établissements situés en REP et dans les banlieues populaires sont davantage concernés mais ils ne le sont pas beaucoup plus que les autres. Il en va de même pour les grands espaces régionaux car si l’Ile-de-France et le Sud-Est semblent plus touchés, il n’y a pas de région épargnée.

De fait, s’il y a contestation des enseignements, c’est que l’école n’est plus vue comme dispensant un savoir indiscutable. Ce que dit le professeur peut donc être parfois considéré comme une opinion et donc discutable par définition. Le fait que l’école est le lieu du savoir rationnel, scientifiquement démontré et donc vérifiable et acceptable par tous à priori tend à ne plus être compris. C’est l’essence même de l’école laïque qui est ici attaquée, celle qui offre la possibilité à chaque enfant de France de se construire indépendamment des déterminismes qui sont les siens, de se construire comme individu autonome au libre arbitre affirmé et conscient. Contester ou refuser des enseignements, c’est refuser l’ouverture au monde et aux autres, c’est s’enfermer mais c’est aussi s’enfermer avec ceux qui me ressemblent et qui partagent ma vision du monde. C’est un signe inquiétant de l'archipellisation de la société mise en lumière par Jérôme Fourquet.

 

Le Crif : Quelles sont vos conclusions ?

Iannis Roder : Je vois deux enseignements principaux au terme de cette première partie de notre enquête qui comptera au total 3 volets sur le monde enseignant.

Le premier enseignement est l’immense besoin de formation, sur le fond comme sur la forme. Jean-Michel Blanquer a fait montre de son volontarisme dans la lutte contre le séparatisme qui se manifeste aussi à l’école et il a récemment mis en avant le nécessaire enseignement laïque des faits religieux. Celui-ci me semble aujourd’hui indispensable, tout comme est indispensable ce qu’il a mis en place, avec le soutien du Conseil des sages de la laïcité dirigé par Dominique Schnapper, une formation aux valeurs et aux principes nécessaires pour devenir enseignant. La formation est incontournable.

Le second enseignement est la nécessaire cohérence des institutions de la République face à l’islamisme qui vient et dont l’école est un espace de résonnance. Cette cohérence de l’institution scolaire est absolument nécessaire, cohérence des postures et des discours. Cela signifie que les personnels de direction et les rectorats doivent soutenir les enseignants qui font face à ces manifestations et revendications. Cela signifie aussi que quand on est enseignant, on est investi d’une mission qui est aussi celle de la perpétuation de ce modèle politique qu’est la République. On enseigne sa matière mais on enseigne de manière laïque au sein d’une école républicaine avec tout ce que cela signifie. La cohérence rend plus fort et nous aurons besoin d’être forts.

 

Pour lire le rapport : Fondation Jean Jaurès - Les enseignants de France face aux contestations de la Laïcité et du séparatisme 

 

Note :

1. http://www.crif.org/fr/etudesducrif/L-Ecole-temoin-de-toutes-les-fractures-par-Iannis-Roder-professeur-agrege-d-Histoire-et-Geographie8308

Propos recueillis par Marc Knobel