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Les contributions sont aussi diverses qu’intéressantes. Tandis que Jacques Le Rider étudie l’univers cosmopolite du romancier Arthur Schnitzler dans Vienne au crépuscule, Ritchie Robertson raconte le lent cheminement de Theodor Herzl du « prussianisme » au sionisme. Aussi étonnant que cela puisse paraître aujourd’hui, l’ « inventeur » de l’État des Juifs, on le voit bien dans son essai Mauscheln où il parle de la « difformité psychologique » de son peuple, éprouvait, dans son jeune âge, une vénération du modèle prussien de l’aristocratie militaire et un profond mépris des Juifs du ghetto. Jean Nouzille examine, lui, la situation des Juifs dans l’armée austo-hongroise où les officiers, tel le général Johann Friedländer, étaient nombreux malgré un antisémitisme larvé. Mais en 1938, tous les cadres juifs seront éliminés de l’armée autrichienne.
Parmi les vecteurs qui ont véhiculé l’antisémitisme autrichien, l’Histoire de la littérature allemande des tribus et régions de Joseph Nadler, parue en 1928 a été déterminante. Comme l’explique avec talent, Gérald Stieg, l’élimination littéraire des Juifs prépare mentalement à leur élimination physique. Fondateur de la revue, Félix Kreissler apporte un témoignage précieux, car autobiographique. Décrivant l’antisémitisme à deux têtes, chrétien social, d’une part et national-socialiste, d’autre part, il montre comment l’antisémitisme « modéré » et verbal de Leopold Kunschak, successeur de Lueger, laisse rapidement la place à un racisme nazi meurtrier. Les assassinats terroristes sont alors monnaie courante. Parmi des dizaines d’autres : l’écrivain Hugo Bettauer, tué en 1925, le joaillier Norbert Futterweit, déchiqueté par une bombe en 1933 ou encore le philosophe Moritz Schlick, abattu en 1936.
Avec le « Modèle Vienne » que nous décrit Michel Fabréguet, force statistiques à l’appui, on assiste à une véritable répétition de ce qui sera la « solution finale ». « Déjudaïsation » de l’économie et élimination progressive des Juifs par tous les moyens.
Sous la Deuxième République, on voit apparaître un antisémitisme sans Juifs, voire un antisémitisme sans antisémites. L’Autriche n’a pas fini d’expurger ses vieux démons comme le racontent Anton Pelinka de l’Université d’Innsbruck et, pour ce qui touche aux médias, Alexander Pollack.
La contribution la plus originale, en anglais celle-là, est probablement celle de Robert Wistrich de l’Université hébraïque de Jérusalem. On y découvre les jeunes années d’Adolf Hitler à Vienne et l’on apprend que le médecin de la famille Hitler, le docteur Edouard Bloch, était un Juif auquel le Führer était particulièrement attaché car il avait soigné sa mère. Cela n’empêcha pas Hitler, sous l’influence conjuguée de Houston S. Chamberlain, de Guido von List, de Lanz von Liebenfels et de Schoenerer, de sombrer dans l’hystérie antisémite qui allait conduire le monde à la catastrophe et le peuple juif à la Shoah.
Un travail très fouillé et très enrichissant.
Jean-Pierre Allali
(*) Revue AUSTRIACA N°57 publiée par l’Université de Rouen sous la direction de Daniel Tollet et Gérald Stieg. Décembre 2004. 276 pages. 14,50 €