Lu dans la presse
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Publié le 18 Juin 2021

France - "Si vous cherchez, vous trouvez": en 2021, le marché clandestin des textes nazis se porte bien

Dans certaines librairies ou sur Internet, les lecteurs les plus avisés peuvent trouver pour quelques euros des versions parfois non censurées de textes nazis. Enquête.

Publié le 18 juin dans L'Express

Alignés sur une dizaine d'étagères, impeccablement classés par ordre alphabétique et par éditeurs, les centaines de livres proposés à la vente par la librairie Vincent semblent attendre patiemment leurs lecteurs. En cette après-midi du mois de mai, cette petite boutique du VIIe arrondissement de Paris est vide. "Mais venez un soir de semaine à 18 heures ou lors d'une séance de dédicaces, et vous verrez toutes sortes de publics", confie le vendeur. Car ici, les clients ne viennent pas chercher le dernier prix Goncourt ou le prochain roman d'été à la mode. La librairie Vincent, qui a pris la suite de la très droitière librairie Facta - anciennement située rue de Clichy et tenue par l'essayiste d'extrême droite Emmanuel Ratier - propose à ses habitués toutes sortes de livres "dissidents", comme tient à les définir le propriétaire du lieu. "Ça va du souverainisme à l'altermondialisme, en passant par le dernier livre de Philippe de Villiers ou de Youssef Hindi", résume le libraire, lui-même installé devant un présentoir de la revue d'extrême droite Faits & Documents. 

Occupant une place de choix à l'entrée de la boutique, les ouvrages de la maison d'éditions Kontre-Kulture, fondée par l'essayiste et idéologue d'extrême droite Alain Soral, y sont particulièrement mis en valeur. Sur leurs couvertures colorées, le nom de certains auteurs interpelle. Le client peut par exemple se procurer pour une vingtaine d'euros une version rééditée de Combat pour Berlin de Joseph Goebbels, ou pour une quinzaine d'euros Le Testament politique de Hitler signé d'Adolf Hitler lui-même. Un ouvrage qui se vendrait, selon le libraire, à "environ cinq exemplaires par semaine". Moins que la version de Mein Kampf, également éditée par Kontre-Kulture et proposée à la vente pour un peu moins de 30 euros, qui ne se vendrait, elle, "qu'environ cinq fois par mois". "Rien d'exceptionnel", estime le propriétaire en haussant les épaules : l'homme assure vendre ce genre d'ouvrages "à des étudiants, des universitaires, des curieux de tous les milieux, intrigués par la dimension historique de ces livres". Un phénomène qui, selon lui, "reste rare". "Plus personne ne s'y intéresse vraiment, les jeunes d'aujourd'hui sont plus attirés par les auteurs contemporains", fait-il valoir.

Pourtant, le succès des ouvrages écrits par des auteurs nazis ou fascistes ne semble pas vraiment s'éteindre - et le public séduit par ces livres "n'est pas uniquement composé d'universitaires ou de simples étudiants en histoire, loin de là", garantit Emmanuel Pierrat, avocat spécialisé en droit de la propriété intellectuelle et spécialiste de l'édition. Récemment, un exemplaire de Mein Kampf a par exemple été retrouvé au domicile de l'acolyte du "gifleur" d'Emmanuel Macron, dénommé "Arthur C." par les enquêteurs. Et malgré la publication d'éditions critiques et contextualisées de tels ouvrages, comme la récente publication de Fayard Historiciser le mal - Une version critique de Mein Kampf (2021), différentes maisons d'éditions continuent, elles, de publier la version originale du texte d'Adolf Hitler ou d'autres ouvrages signés d'auteurs nazis ou antisémites.

Sur leur site Internet, les éditions Kontre-Kulture proposent même un coffret comprenant un exemplaire de Mein Kampf, Combat pour Berlin, Le testament politique de Hitler et les Mémoires politiques d'un magicien - signé Hjalmar Schacht, ministre de l'Économie du IIIe Reich - pour 78,30 euros. La maison d'édition Nouvelles Éditions Latines (NEL), premier éditeur du texte depuis 1934 et dont la ligne éditoriale est toujours identifiée à l'extrême droite traditionaliste, publie encore la version originale de Mein Kampf sous le titre Mon combat pour 36 euros. François-Xavier Sorlot, petit-fils du fondateur de NEL et directeur de la maison d'édition, affirme d'ailleurs à L'Express vendre "entre 300 et 500 exemplaires" de cet ouvrage chaque année - un chiffre qui serait monté à "5000 exemplaires" en 2015, à l'occasion du 70e anniversaire de la mort d'Adolf Hitler. Et sur Internet, de nombreuses plateformes, légales ou clandestines, proposent aux lecteurs de se procurer pour quelques euros des textes nazis ou fascistes, dans de vieilles éditions parfois non censurées ou directement par PDF. "C'est un marché gigantesque, presque impossible à chiffrer, mais qui a toujours existé", affirme Emmanuel Pierrat. "Ce marché n'a pas faibli et ne s'éteint pas", souligne-t-il.

Des textes "extrêmement difficiles à contrôler"

"Se procurer un exemplaire de Mein Kampf, par exemple, n'a jamais été aussi simple", abonde Marc Knobel, historien et chercheur au Conseil Représentatif des Institutions Juives de France (CRIF). Édité depuis 1934 aux Nouvelles Éditions Latines, l'ouvrage d'Adolf Hitler est tombé dans le domaine public en 2016, permettant à des maisons d'édition telles que Kontre-Kulture ou Hadès Éditions de proposer leurs propres rééditions du texte de manière tout à fait légale. Seule barrière à la publication du livre : depuis le 11 juillet 1979, un arrêt de la cour d'appel de Paris indique que ce livre ne peut être vendu qu'en étant assorti, en tête d'ouvrage, d'un texte de huit pages mettant en garde le lecteur. 

Le texte de cet avertissement a été fixé par un autre arrêt de la cour d'appel, datant du 30 janvier 1980, et qui vaut encore aujourd'hui pour chaque édition française de Mein Kampf. Cet avertissement doit "rappeler de façon précise au lecteur les crimes contre l'Humanité auxquels a conduit la mise en oeuvre systématique de la doctrine raciste [...]", précise l'arrêt, décidé à la suite d'une plainte déposée à l'époque par la Ligue Internationale contre l'Antisémitisme (Lica, qui deviendra ensuite la Ligue internationale contre le racisme et l'antisémitisme, Licra).

Mais pour le reste, la majorité des livres nazis ou antisémites restent "extrêmement difficiles à interdire totalement, ou même à contrôler", indique Emmanuel Pierrat. "Car le plus souvent, ce n'est pas un livre qui est visé en tant que tel, mais certains propos écrits dans ce livre", rappelle-t-il. Puisque la loi française interdit par exemple la discrimination raciale, le négationnisme ou encore l'incitation à la haine raciale, seuls certains passages clairement antisémites, négationnistes ou racistes seront censurés dans un ouvrage. "On se retrouve donc avec des rééditions de livres dont les propos sont globalement problématiques, mais qui seront seulement allégés de certains passages particulièrement sulfureux", résume l'avocat. "Et vous pourrez les retrouver très facilement dans certaines librairies ou directement sur Internet dans leur édition précédente", précise-t-il. 

"Jeu du chat et de la souris"

"C'est toujours un peu sournois : les maisons d'éditions concernées nuancent certaines choses, ajoutent un avant-propos pour que le délit ne soit plus constitué, et passent ainsi entre les mailles du filet", ajoute Virginie Lapp, avocate au barreau de Paris et spécialiste du droit de la presse. Il en est ainsi de l'ouvrage Combat pour Berlin de Joseph Goebbels, publié par les éditions Kontre-Kulture en 2018. Le 26 novembre 2019, la Licra saisissait le tribunal judiciaire de Bobigny afin d'obtenir l'interdiction de l'exposition, de la diffusion, de la distribution et de la mise en vente du livre. Le 31 mars 2021, la Cour d'Appel de Paris confirme la décision du juge des référés de Bobigny, indiquant que l'ouvrage représente un "trouble manifestement illicite", notamment pour faits d'apologie de l'idéologie nazie, confirme le service juridique de la Licra à L'Express. La Ligue obtient ainsi l'interdiction de la réédition de ce livre par Kontre-Kulture. 

Mais quelques mois plus tard, Kontre-Kulture propose sur son site et en librairie une nouvelle édition de cet ouvrage, indiquant que ce dernier comporte cette fois un avertissement au lecteur de huit pages - le même texte que celui rédigé par la Cour d'appel de Paris en 1979 pour Mein Kampf. "Ainsi cette édition échappe à toutes les critiques formulées par la Licra, dont l'assignation est même publiée en annexe", se targue l'éditeur sur son site Internet. Une stratégie d'évitement qui ne passe pas auprès de la Licra. "L'arrêt de 1979 de la Cour d'Appel de Paris précise bien que l'avertissement en question porte sur le Mein Kampf des Nouvelles Éditions Latines. Il n'en fait pas un fétiche qui rendrait légale toute édition d'un texte raciste ou antisémite", rappelle l'organisme.

En 2013, la Ligue avait déjà obtenu l'interdiction pour injure à caractère racial, provocation à la haine ou négationnisme de cinq livres ou passages d'ouvrages édités par Alain Soral : L'anthologie des propos contre les Juifs, le judaïsme et le sionisme de Paul-Eric Blanrue, La France juive d'Édouard Drumont, Le Salut par les Juifs de Léon Bloy, Le Juif international d'Henry Ford et La controverse de Sion, de Douglas Reed. "Le problème, c'est qu'ils peuvent facilement réapparaître sur le marché de l'occasion, sur des plateformes parfois tout à fait légales. C'est un peu le jeu du chat et de la souris", souligne Emmanuel Pierrat.

"Il fut un temps où on pouvait faire pression sur une librairie, saisir un stock et passer au pilon ces ouvrages. Aujourd'hui, il faut se battre en permanence avec des plateformes qui ne contrôlent pas tout, ou ne le font pas avec une grande rigueur", regrette Emmanuel Debono, historien et rédacteur en chef du Droit de vivre (DDV), le journal historique de la Licra. "Il y a des choses qui se règlent en direct, des ventes manifestement illicites que l'on peut signaler, mais le travail est tellement énorme qu'il y a effectivement des ouvrages - ou des objets - qui échappent à notre vigilance", avoue-t-il. 

"Si vous cherchez bien, vous trouverez toujours"

Les chercheurs interrogés par L'Express sont unanimes : le marché "clandestin" des textes nazis ou antisémites est extrêmement fourni, et accessible en quelques clics sur Internet ou en activant les bons contacts. "Certaines versions de Mein Kampf sans l'avertissement obligatoire prononcé par la cour d'appel de Paris sont encore en vente chez certains bouquinistes ou librairies spécialisées", indique ainsi Jean-Yves Camus, politologue et spécialiste de l'extrême droite.

Idem pour la version non censurée du livre de Lucien Rebatet Les Décombres, datant de 1942 et non expurgée de 125 de ses pages les plus antisémites, encore "trouvable" dans certaines boutiques, ou pour certaines versions des pamphlets antisémites de Louis-Ferdinand Céline, qui valent aujourd'hui, selon Emmanuel Pierrat, "entre 300 et 400 euros dans une brocante ou chez certains bouquinistes des quais parisiens". "Si vous cherchez bien, vous trouverez toujours une ou deux bibliothèques militantes, un ou deux fonds d'archives dans lesquels vous pourrez trouver des textes, des ouvrages, des pamphlets d'époque", garantit Jean-Yves Camus, précisant par ailleurs que la France est certainement le pays d'Europe de l'Ouest comptant "le plus grand nombre de ces librairies". 

Galaxie de sites Internet

Mais au-delà des éditions papier, cachées au fond d'une boutique où il faut souvent "montrer patte blanche", le chercheur se dit "impressionné" par la quantité de textes désormais disponibles sur Internet, sur des plateformes comme The Savoisien ou Balder ex Libris. Sur certains sites spécialisés, "on peut littéralement télécharger un musée des horreurs", assure-t-il. Selon lui, n'importe quel internaute peut y trouver, en quelques clics, des versions numériques de textes actuels ou d'époque ne comprenant parfois ni date, ni nom de maison d'édition. "Ce sont en fait des reprises de texte élaborées par on ne sait trop qui, ou alors des versions numérisées d'une édition antérieure. Et là, vous pouvez trouver absolument tout, ou presque", explique Jean-Yves Camus. D'autant que certains ouvrages, publiés entre 1890 et 1930, sont, comme Mein Kampf, tombés dans le domaine public, devenant du même coup reproductibles sans aucun problème légal.

"Vous avez une galaxie de sites, chacun suivant son propre modèle économique et qui peuvent correspondre entre eux, et dont l'activité principale consiste à vendre des livres, pamphlets ou véritables brûlots négationnistes", confirme de son côté Marc Knobel, auteur d'un récent livre sur le sujet, intitulé Cyberhaine, propagande et antisémitisme sur Internet (Hermann, 2021). Des sites dont les publications pourraient "totalement tomber sous le coup de la loi", selon Emmanuel Pierrat. Mais il faudrait pour cela pouvoir identifier leurs auteurs, et les tracer mois après mois. "Or, ces sites sont souvent rapidement démantelés, puis réapparaissent, changent d'adresse, sont hébergés dans des pays qui n'ont pas la même réglementation qu'en France... Il est très facile de les reconstruire à l'infini", regrette l'avocat.

Attribut supposé d'appartenance

"On ne pourra jamais empêcher qui que ce soit d'acheter Mein Kampf, ou un autre livre nazi", estime de son côté Hélène Miard-Delacroix, professeure à Sorbonne Université et spécialiste de l'Allemagne contemporaine. Cela veut-il dire pour autant que ces ouvrages sont lus, analysés et décortiqués à des fins politiques ? "Pas toujours", tranche-t-elle. Si elle estime qu'une partie des clients achètent bel et bien ce genre d'ouvrage pour s'imprégner de l'idéologie nazie, d'autres y cherchent plutôt un acte militant, dans lequel la possession du livre "joue un rôle dans l'entrée dans la fachosphère, en tant qu'attribut supposé d'appartenance à un groupe", explique-t-elle.

Dans ce contexte, la chercheuse plaide pour la publication d'éditions critiques de tels ouvrages, comme celle de Mein Kampf proposée par Fayard depuis le 2 juin dernier. "C'est absolument nécessaire, afin de reconstruire par l'Histoire les véritables propos de ces textes, et enrayer l'admiration de ceux qui croient bêtement que ce livre est une bible", fait-elle valoir. "Cette réédition scientifique est très importante", abonde Marc Knobel, qui y voit l'unique moyen d'éviter "des drames". "Quand vous mettez entre les mains de suprémacistes blancs un exemplaire non contextualisé de Mein Kampf, certains ne le liront pas comme des spectateurs béats - ils pourront passer à l'acte, parfois de manière extrêmement violente", souligne l'historien, évoquant par exemple l'attaque d'Utøya en Norvège en 2011, pour laquelle l'auteur des faits Anders Behring Breivik se serait largement inspiré du livre d'Adolf Hitler.