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Publié le 19 Février 2024

L'entretien du Crif - Boris Vallaud : face à l’antisémitisme, des mesures sont rapidement à prendre à l’école

Le Président du groupe socialiste de l’Assemblée nationale, Boris Vallaud, répond à nos questions sur la flambée de l’antisémitisme et les moyens d’y répondre. Estimant qu’il s’agit notamment de « penser ensemble l’identité (les identités) et l’universel », meilleure façon « de créer à nouveau du commun, de ‘’faire’’ nation », le député PS des Landes avance des mesures à prendre rapidement au niveau de l’école, où « tout commence » : « aux côtés des valeurs de la République, de la laïcité, la lutte contre l’antisémitisme doit faire partie intégrante de cette vertu civique qui fait le citoyen accompli ».

Le Crif : La France a connu depuis le 7 octobre une flambée des actes antisémites. Que vous inspire les chiffres d’actes et menaces enregistrés ? 

Boris Vallaud : De l’effroi et de la colère. De l’effroi d’abord, parce qu’une augmentation de plus de 1000% (on parle concrètement de 1600 plaintes ou signalements en 2023, contre 450 l’année précédente) ne relève pas du fait divers mais du fait social et pose donc une question politique puisque cela percute les valeurs mêmes qui nous fondent comme nation, comme République laïque, comme État de droit.

De la colère ensuite parce que l’antisémitisme est pour moi la forme la plus brute de l’ignorance et la plus rustique de la haine. Elle est l’expression même de la contestation de notre commune humanité, c’est une régression de l’esprit. On croit qu’on avance ; constater que l’on recule est pour moi (je dis « pour moi », qui ne suis pas juif, à dessein) d’une grande violence. Je m’inquiète aussi de l’essentialisation (parfois) ici en France du conflit au Proche-Orient et je crois à la nécessité de bien en comprendre les ressorts. Et puisque nous en faisons le constat, je crois nécessaire de penser ensemble la paix du coin de la rue et la paix du bout de la Méditerranée. Il nous faut aussi penser ensemble l’identité (les identités) et l’universel, c’est la meilleure façon de vivre ensemble, de créer à nouveau du commun, de « faire » nation. La République a cette force, c’est ce qui me porte malgré tout à l’optimisme.

 

« L’antisémitisme n’est pas nouveau au France, loin de là. Il est protéiforme et se manifeste violemment »

 

Le Crif : Mais comment expliquez-vous ce phénomène actuel, inédit dans son ampleur dans notre pays ? 

Boris Vallaud : Nous le savons depuis longtemps et lors des deux intifada, cela avait déjà été le cas : les secousses au Proche-Orient ont de fortes répercussions ici. La France est le pays d’Europe avec les plus fortes communautés juives et musulmanes d’Europe, il y a sans aucun doute une forme de transfert, d’identification, d’essentialisation, c’est sans doute la raison première de ce phénomène par un mauvais jeu de ricochet. Mais l’antisémitisme n’est pas nouveau au France, loin de là. Il est protéiforme et se manifeste violemment, à travers des attentats comme en 2012 et 2015 ou des crimes comme lors de la terrible affaire Ilan Halimi en 2006. Si le nombre de ces actes depuis le 7 octobre est alarmant et se grossit de questions géopolitiques, il me semble important de les analyser tous afin d’avoir une compréhension plus complète du phénomène et pouvoir ainsi le combattre plus efficacement. 

 

« Il fait des plans d’action très ciblés » vers les jeunes à l’école

 

Le Crif : Comment faire face à ce fléau ? Toutes les familles politiques ne devraient-elles pas être unanimes et se mobiliser sur cet enjeu ? Quelles sont les propositions que vous pouvez faire, les axes prioritaires d’actions à mener selon vous ? 

Boris Vallaud : L’histoire nous enseigne tragiquement que la lutte contre l’antisémitisme n’est jamais achevée. L’antisémitisme est un délit et c’est d’abord en tant que tel qu’il doit être sanctionné. Mais nous sommes sans aucun doute dans un moment qui nous invite à nous interroger sur la pédagogie de la lutte contre l’antisémitisme. La lutte contre l’antisémitisme ne peut pas être seulement « une foi sans culture ». Je dis pédagogie parce que c’est à l’école que tout commence et qu’aux côtés des valeurs de la république, de la laïcité, la lutte contre l’antisémitisme doit faire partie intégrante de cette vertu civique qui fait le citoyen accompli.

Interroger la pédagogie, c’est interroger la manière même d’enseigner la question de l’antisémite. A ce titre, un travail d’objectivation des discours et actes antisémites, et plus globalement des formes de l’antisémitisme, pour mieux les identifier et les contre-carrer, semble indispensable. Il faut une compréhension plus poussée encore de l’antisémitisme pour le détruire. On observe par exemple aujourd’hui un rajeunissement des auteurs d’actes antisémites et un grand nombre d’actes en milieu scolaire.

Il faut des plans d’actions très ciblés à ce sujet. Quels sont les tropes (1) antisémites mobilisés spécifiquement depuis le 7 octobre mais aussi plus généralement ? Quels imaginaires sont mobilisés ? Quels en sont les vecteurs ? Comment les déconstruire ? On constate encore aujourd’hui à quel point la galaxie soralo-dieudonnienne a fait des ravages pendant les années 2000. Il est nécessaire d’aller suffisamment loin dans l’analyse pour comprendre quels sont les vecteurs de ce type en 2024 et empêcher qu’ils ne prolifèrent.

 

« Nous avons dit avec netteté nos désaccords » avec JL Mélenchon et LFI

 

Le Crif : A gauche, l’attitude et des prises de position de JL Mélenchon et de certains élus LFI ont été vivement critiquées et restent très controversées, comme son refus (contrairement à votre formation, le PS, et les autres qui composent la Nupes) de participer à la grande marche civique contre l’antisémitisme. Les positions répétées de JL Mélenchon ne sont-elles pas inquiétantes et préjudiciables pour la gauche républicaine ?

Boris Vallaud : Nous avons dit avec netteté nos désaccords, l’important de dire et de qualifier les choses en choisissant les mots justes, et nous avons participé à la manifestation parce qu’il n’était pas question pour nous de déserter la rue ou de la laisser à une extrême-droite dont nous savons ce qu’elle est dans l’histoire... et ce qu’elle est une fois au pouvoir. Nous la combattons avec la même détermination que nous combattons l’antisémitisme. Mais au-delà, la question posée est celle d’un antisémitisme à gauche. Nous savons qu’il a existé dans l’histoire, que la gauche elle-même l’a combattu et surmonté au point de faire de la lutte contre l’antisémitisme un élément constitutif de son identité politique.

Ce travail aussi est à reprendre parce que les formes de l’antisémitisme ont pu changer et je ne crois pas que les socialistes doivent laisser à d’autres le soin de faire ce travail en considérant qu’elle serait immunisée. La lutte contre l’antisémitisme ne peut pas n’être qu’un réflexe politique (même si cela est nécessaire) mais aussi un processus réflectif permanent. C’est aussi comme cela que nous serons les militants utiles de la lutte contre l’antisémitisme. Nous devons le faire notamment avec le monde de la recherche et tous ceux qui travaillent sur ce sujet.

 

(1) Un trope est un un procédé rhétorique par lequel un mot ou une expression sont détournés de leur sens.

 

Propos recueillis par Jean-Philippe Moinet, le 29 janvier 2024 

 

 

- Les opinions exprimées dans les entretiens n'engagent que leurs auteurs -