Discours de Francis Kalifat à la 10ème Convention Nationale du Crif

Pour sa dixième édition, la Convention Nationale du Crif a proposé des dizaines de conférences et tables-rondes autour du thème "La France fracturée. Peut-on s'unir contre l'antisémitisme ?". Aujourd'hui, découvrez le discours prononcé par Francis Kalifat, Président du Crif, à la plénière de clôture !
 

Monsieur le Ministre, cher Christophe Castaner,

Madame la maire de Paris, Chère Anne Hidalgo,

Cher Boris Cyrulnik, que nous avons eu tant de plaisir à écouter pour cette plénière de clôture,

Chers amis, vous tous présents ce soir avec nous, comme tout au long de chacune des 10 éditions de la Convention Nationale du CRIF,

Car oui, nous clôturons ce soir ensemble, la 10ème Convention Nationale du CRIF !

Quelle fierté collective tout d’abord de constater, au fil de ces dix éditions, que la Convention   Nationale du CRIF s'est imposée comme un rendez-vous annuel incontournable pour tous ceux qui aiment le débat citoyen et souhaitent comprendre la société et le monde contemporains. 

Dix éditions, qui ont ensemble rassemblé plus de 500 intervenants et près de 15 000 personnes. 

Dix éditions au cours desquelles, ensemble, nous avons tour à tour écouté, interpellé, interrogé, débattu, espéré, célébré ou commémoré. 

10 éditions, toujours ancrées dans les questions de leur temps mais au fond fidèles à une approche partagée : celle d'interroger l'état de la société française à travers la condition des Français juifs.

Cette 10ème Convention n'échappe pas à cette règle : à quelques mois des élections municipales, alors que la menace terroriste ne faiblit pas, 

Alors que l'antisémitisme est toujours d'une brûlante actualité, 

alors que le communautarisme menace les valeurs qui font la France, que les fondements de la République sont attaqués

alors que le populisme guette et que le complotisme étend sa toile, nous nous sommes mis en quête de cette unité qui fait actuellement tant défaut à notre société.

----------

Savons-nous encore nous unir face à l’antisémitisme et plus largement contre toutes les haines qui menacent la République ?

Il m’arrive, face à cette question, à la fois de douter et d’espérer.

L’unité tant recherchée requiert, je crois, deux qualités humaines trop rarement associées : la lucidité et le courage.

La lucidité, Monsieur le Ministre, c’est par exemple de constater que la Marche dite « contre l’islamophobie » de dimanche dernier, n’était pas comme le prétendaient les organisateurs une marche CONTRE la haine.

Au contraire. Elle visait en instrumentalisant les discriminations dont peuvent être victimes nos compatriotes musulmans, à creuser les fossés de défiance qui se développent dans la société française. 

Cette marche n’était pas une marche pour l’égalité républicaine. C’était une marche pour l’affaiblissement de la République

Dire cela n’est pas faire offense aux musulmans de France dont je sais qu’ils doivent faire face au quotidien à un racisme d’autant plus sournois qu’il ne s’assume souvent pas explicitement dans l’accès à l’emploi, au logement ou aux loisirs.

Je veux ce soir, dans ce combat contre le racisme, qu’ils soient assurés de notre soutien sincère et total et mes pensées vont d’abord aux deux blessés de la fusillade de la mosquée de Bayonne il y a quelques semaines.

Mais, dans la lutte contre la haine, il est fondamental que le cadre idéologique soit clair. 

La différence entre l’antiracisme républicain et universaliste, que nous appelons de nos vœux, et le prétendu antiracisme dit « décolonial » de dimanche dernier tient en quelques mots : les indigénistes considèrent qu’il y a un racisme d’Etat et que la République est le problème. 

Les républicains sincères considèrent au contraire que la République protège et qu’elle est la solution.

Dans un cas, il faut l’abattre. Dans l’autre, il faut la protéger.

Monsieur le Ministre, dans ce combat comme dans tant d’autres, les Juifs de France seront une nouvelle fois du côté de la République.

Car je suis convaincu que c’est quand la République est fidèle à elle-même qu’elle est le plus à même de réaliser son projet universaliste, c’est-à-dire lorsque dans un même mouvement elle émancipe, rassemble et protège.

Enfin, je veux redire ici avec force notre condamnation ferme de l’utilisation dans cette marche d’étoiles jaunes, cousues sur les vêtements de manifestants, pour incarner une comparaison immonde entre le statut des Juifs dans la France occupée et celui des musulmans d’aujourd’hui. 

Cette comparaison est à la fois une ineptie historique et un fourvoiement moral. 

Sous le joug nazi, les autorités traquaient les Juifs.

Aujourd’hui, elles sont engagées pour protéger tous les citoyens, sans distinction de confession ou d’origine

Cette comparaison est une insulte à la mémoire des victimes et force est de constater qu’elle ne semble pas avoir gêné les organisateurs de cette manifestation, eux-mêmes coutumiers de la concurrence victimaire et de la haine de la République, ni même les élus présents dont le silence coupable dit long de la collusion entre l’extrême gauche et l’islamisme.

C’est à force de relativiser et de tout mettre sur le même planque la société française se divise.

C’est dans ce mauvais climat que l’antisémitisme prospère dans notre pays.

Les chiffres des actes et violences du premier semestre 2019 montre malheureusement une nouvelle dégradation. 

Ils sont encore en augmentation de 76% sur la même période 2018.

Cette situation insupportable conduit de plus en plus de Français juifs à s’interroger sur l’avenir de leurs enfants en France et sur la pérennité d’une vie juive dans notre pays.

La deuxième qualité que j’évoquais pour retrouver l’unité du pays, c’est le courage.

Le courage, c’est bien entendu celui de tous ceux qui sont en première ligne sur le front républicain.

Permettez, cher Christophe Castaner, de profiter de votre présence ce soir à nos côtés, pour transmettre aux membres des forces de l’ordre l’expression de notre soutien, dans une période où nous les savons lourdement sollicités de toutes parts.

Chacun, de sa place dans la société française, peut faire preuve de courage. 

Ainsi, le courage, en politique, c’est que les républicains de tous bords dépassent leurs désaccords quand il s’agit de lutter contre l’islam politique.

Monsieur le Ministre, la France doit se mobiliser face à l’influence grandissante des Frères musulmans et du mouvement salafiste, qui gangrènent des esprits parfois vulnérables. 

Bien-sûr, les passages à l’acte de violence sont ensuite l’exception, mais ce qui est en revanche généralisé c’est un état d’esprit

Pour cela nul besoin de nouvelles lois. 

Ainsi, l’an dernier, les propos antisémites de l’imam de la Grande Mosquée de Toulouse Mohamed Tataï ont souligné les dangers d’un antisémitisme qui prétend tirer sa légitimité de textes sacrés.

Cette incitation tombe sous le coup de la loi. Appliquons avec rigueur celles qui font notre arsenal législatif.

Un an et demi après les faits, nous sommes toujours en attente d’une condamnation.

Le courage, c’est également pour des institutions républicaines comme l’Université de résister à la demande de censure.

Il y a quelques années, nous observions avec inquiétude la progression de mouvements violents dans les Universités : 

La haine d’Israël, la haine des Juifs, les appels au boycott des universitaires israéliens pour commencer bien sûr car à chaque fois c’est d’abord les Juifs.

Je me souviens ainsi de conférences de l’ambassadrice d’Israël en France empêchées de se tenir à cause d’actions violentes d’alliances contre nature entre extrême-gauche et islamistes. 

Je constate aujourd’hui avec amertume que ces pratiques se sont généralisées : 

Sur les dernières semaines, cette « censure de fait » à l’Université a frappé la philosophe Sylviane Agacinski dont la conférence à Bordeaux a été annulée, le journaliste Mohamed Sifaoui, dont le programme de lutte contre la radicalisation a été, sur pression, supprimé du programme de La Sorbonne, et même l’ancien Président de la République, dont la conférence à Lille 2 a été empêchée de se tenir aux cris de « Hollande assassin ».

Est-ce cela la démocratie ? Non. 

Un démocrate sincère ne censure pas car il n’a pas peur du débat et de la pensée. 

Mais sans doute est-ce là une nuance inaccessible à nos prétendus « militants engagés ». 

Le courage politique, c’est aussi de nommer les choses. 

Il en va ainsi de l’antisémitisme qui a toujours su se réinventer et prendre des formes nouvelles : le terrorisme antisémite des djihadistes, l’antisémitisme politique de l’extrême-droite, l’antisémitisme antisioniste de l’extrême-gauche, l’antisémitisme religieux d’une partie du monde musulman jusque parfois dans nos quartiers....

Il faut aussi du courage politique pour combattre le fléau de l'antisémitisme et sa forme réinventée qu'est l'antisionisme.

Une définition de l’antisémitisme, illustrée d’exemples, fait aujourd’hui référence, celle de l’IHRA, l’Alliance Internationale pour la Mémoire de l’Holocauste.

Elle en couvre tous les aspects, y compris le négationnisme et la haine de l’Etat Israël.

Lors du dernier dîner du CRIF, le Président de la République a confirmé je cite « que la France qui l’a endossée en décembre avec ses partenaires européens mettra en œuvre la définition de l’antisémitisme adoptée par l’alliance internationale pour la mémoire de la Shoah (IHRA) pour permettre aux forces de l’ordre, aux magistrats, et aux enseignants de mieux lutter contre ceux qui se cachent derrière le rejet d’Israël la négation même de l’existence d’Israël, la haine des Juifs »

Une proposition de résolution, signée par 170 députés, reprenant la définition de l’IHRA était inscrite à l’ordre du jour de l’Assemblée Nationale du 29 mai dernier.

Malheureusement cédant aux pressions du lobby antisioniste (qui confond sciemment délégitimation et critique politique) et à l’activisme effréné des soutiens du mouvement délictueux d’appel au boycott d’Israël (BDS) qui prospère en toute impunité dans notre pays, son examen a été reporté au 3 décembre à condition qu’elle soit réécrite. 

Cela nous inquiète car nous craignons qu’elle soit vidée de sa substance.

La lutte contre l'antisémitisme et son avatar l'antisionisme ne peut être une variable d'ajustement du clientélisme électoral.

Il s'agit de la sécurité des Français Juifs et de leur avenir en France,

Il s'agit de l'honneur de la république. Il s'agit de la France et de ses valeurs.

Douze Français Juifs femmes, hommes et enfants ont été assassinés dans notre pays depuis le début des années 2000 au seul motif qu’ils étaient juifs.

Combien de morts faudra-t-il encore pour qu’enfin on s’attaque à l’antisémitisme sous toutes ses formes et en particulier sur son aspect le plus pernicieux qu’est l’antisionisme qualifié comme sa « forme réinventée » par le Président Emmanuel Macron.

Dans la lutte contre l’antisémitisme nous avons besoin de résultats et d’efficacité, car les haines se nourrissent du laisser-faire, des renoncements et de l’impuissance.

Vous l’avez compris, une Convention nationale est une démarche intellectuelle mais aussi une démarche éminemment politique.

Pour l’année qui s’ouvre devant nous, nous comptons donc sur la mobilisation à nos côtés, de chacune et chacun d’entre vous, pour faire face ensemble à ceux qui menacent la France. 

C’est ainsi la meilleure manière de défendre en même temps les Français, Juifs et citoyens que nous sommes.

 

Je ne peux conclure sans remercier chaleureusement l’ensemble des équipes du CRIF, professionnelles et bénévoles, qui ont travaillées avec convictions, efficacité et compétence à l’organisation de cette convention.

C’est à elles et aux nombreux et talentueux intervenants et à vous tous chers amis que nous devons la réussite de cette journée exceptionnelle, et que va toute ma reconnaissance.

D’ores et déjà je vous donne un rendez-vous, ici-même, l’an prochain le 15 novembre 2020 pour la 11ème Convention Nationale du CRIF.

Merci à tous et à l’année prochaine,

 

Francis Kalifat, Président du Crif

 

Crédit photo : (c) Alain Azria