Tribune
|
Publié le 27 Mars 2012

Toulouse : les jours d’après

Par Pierre-Henri Nili

 

En 2002, quand paraissait l’ouvrage collectif Les Territoires perdus de la République (éditions Mille et une nuits/Fayard), coordonné par Emmanuel Brenner, Mohamed Merad avait treize ans. La bien-pensance  accueillit ce livre au mieux par un silence de réprobation, au pire par de religieuses condamnations. Les MM. Homais de la sociologie  firent  la leçon aux contributeurs de l’ouvrage, tous professeurs du secondaire, qui n’eurent plus dès lors qu’à rentrer dans le rang. 

Que disaient-ils   ? Que dans des zones importantes du territoire, la nation se défaisait, et avec elle la République. Que le statut de la femme y régressait, que le racisme y sévissait, que l’antisémitisme s’y disait sans retenue. Que les périls, en bref,  ne venaient plus de la seule extrême droite.

 

Que dans certaines familles, la haine du Juif s’exprimait crument à partir de schémas mentaux venus d’ailleurs, et sur fond d'un conflit étranger rejoué sur notre sol.  Qu’en sourdine la société française était travaillée par des discours violents, xénophobes, sexistes et antisémites au premier chef. Que dans ce pays où le sionisme avait revêtu le visage du mal, ce qui avait figure juive, dans certains lieux, paraissait désormais en péril.

 

Mais accrochée à ses schémas, entée sur ses dogmes, avec le passé en ligne d’horizon, dans les tueries de Toulouse et de Montauban la bien-pensance attendait  son nazi, l’ennemi qu’elle se préfère entre tous. Elle eut, hélas, son tueur islamiste dont le tort avait été de prendre au pied de la lettre les discours entendus dans le monde arabe et répercutés dans les villes françaises par le miracle de la parabole.  

 

Ce n’était pourtant  pas faute  d’avoir tiré la sonnette d’alarme et tenté de déranger ceux dont la vision du monde prime sur la réalité.   La dépression collective qui frappe ce pays se nourrit d’une parole muselée, d’un  empêchement  de nommer et de dire. Comme saisie de panique,  la doxa s’est empressée de proclamer avant même  de pointer du doigt les responsabilités intellectuelles et morales : « pas d’amalgame ! »   C’est dans ces délitements que se préparent les « étranges défaites » de demain.  Et de ces erreurs de jugement, comme hier et avant-hier, la doxa (qui murmure qu’ « à Gaza aussi on tue des enfants »)  ne paiera pas le prix. Les soutiers de l’histoire, comme d’habitude, le paieront à leur place : les familles des militaires assassinés,  celles du professeur et des enfants tués en tant que juifs.