A lire, à voir, à écouter
|
Publié le 2 Janvier 2014

Sartre entre littérature et politique

Par Michaël de Saint-Chéron

 

Arlette Elkaïm-Sartre vient de publier l’édition complète de Situations, III – Littérature et engagement (1) de celui qui fut son père adoptif et un temps son amant, Jean-Paul Sartre. Ces années 1945-1949 étaient aussi celles où Camus écrivait ses Carnets ou ses articles pour Combat (2). Dans Actuelles, il avait noté avec un lourd pressentiment : « Nous sommes à la veille du jugement, mais il s’agit d’un jugement où l’homme se jugera lui-même. Voilà pourquoi chacun est séparé, isolé dans ses pensées, comme chacun est inculpé d’une certaine manière. » Ces paroles disent le climat qui pesait sur les intellectuels - pas seulement français -, en ces lendemains du cataclysme qui avait emporté l’Europe et le monde à cause de la folie du national-socialisme.

Soixante-cinq ans plus tard, la conférence de Sartre a-t-elle vieilli ? Par son argumentation peut-être, mais par son idéal, non, elle n’a rien perdu de sa force

Sartre rassembla ici des textes majeurs, à commencer par Qu’est-ce que la littérature ? avec ces trois questions qui fondent la problématique : Qu’est-ce qu’écrire ? Pourquoi écrire ? et Pour qui écrit-on ? À cette dernière question, il répond d’emblée : « À première vue, cela ne fait pas de doute : on écrit pour le lecteur universel. »

 

Pour toutes celles et tous ceux qui écrivent, ces textes, encore aujourd’hui, posent des interrogations capitales. Citons juste ceci : « Écrire, c’est donc à la fois dévoiler le monde et le proposer comme une tâche à la générosité du lecteur. »

 

Nous voulons aborder rapidement deux ou trois textes de la seconde partie du volume et d’abord sa conférence sur « Kafka, écrivain juif », prononcée le 31 mai 1947 à Paris. Sartre concentre son étude sur la culpabilité de l’écrivain pragois de langue allemande. Il y analyse son ressentiment en lien direct avec le cauchemar de la bureaucratie, d’où son idéalisme. Ce qui est le plus pertinent dans sa démonstration est ce qui a trait à son père et au messianisme.

 

À suivre Sartre, on aurait trois dimensions du caractère de Kafka : Complexe de culpabilité - inconscient. Scepticisme à l’égard du judaïsme - conscience. Idéalisme bourgeois - réalité collective. La culpabilité serait produite par l’attitude du père, comme ses mises en question du judaïsme paternel et du judaïsme tout court. Aux deux explications psychanalytique et historique, il faut bien ajouter une troisième explication matérialiste de l’idéalisme de Kafka, qui serait due à la classe bourgeoise dont il est issu.  Les avancées de Sartre sont certainement réductrices du génie de l’écrivain juif. Malraux se plaçait en contradicteur irréductible de la thèse énoncée ici par Sartre : expliquer le génie par des conditionnements de type psychanalytique, historique, matérialiste, est inepte et surtout incapable de répondre à la question du génie.

 

« Les cristaux n’ont ni père ni mère ; ce qui fait qu’un cristal est un cristal, c’est sa nature de cristal. Premièrement, il y a la solution de l’eau ; deuxièmement, il y a le point à partir duquel c’est la nature de cristal qui fait le cristal, ce n’est pas son père et sa mère. Eh bien alors, là je vous répondrai : quels que soient les conditionnements, ils ne rendent jamais compte du cristal. L’œuvre d’art est un cristal. (3)»

 

Kafka est un cristal même si des considérations tenant à son Umwelt, son milieu, sont incontestables.

 

Sartre fait suivre cette conférence d’un article d’avril 1948, peu après le vote par l’ONU  portant décision du plan de partage de la Palestine, sous le titre : « C’est pour tous que sonne le glas ». Sa critique de la politique britannique était aussi une critique de l’ONU en ce qui concernait la situation des Juifs avant la création de l’Etat d’Israël. Si Sartre demandait alors pour les « Hébreux » encore apatrides qu’ils aient au moins les moyens de se défendre, il réclamait aussi un Etat palestinien comme « garantie de la paix, à condition qu’il soit assez fort pour se faire respecter » (p. 366). Que voulait-il dire d’ailleurs par Etat palestinien puisqu’il ne parle pas dans ces pages explicitement d’Etat hébreu ?

 

Ce texte montre malgré ces ambiguïtés combien de 1945 jusqu’à sa mort, la question de la Palestine et de l’Etat d’Israël a pu faite partie des préoccupations, voire des angoisses, du philosophe engagé.

 

Un dernier mot sur son dernier chapitre : « Défense de la culture française par la culture européenne » (1949) qui n’est pas sans rappeler la fermeté avec laquelle la France a toujours combattu auprès de l’Union européenne pour faire accepter l’exception culturelle.

 

Soixante-cinq ans plus tard, la conférence de Sartre a-t-elle vieilli ? Par son argumentation peut-être, mais par son idéal, non, elle n’a rien perdu de sa force.

 

À lire ou relire Sartre, on a toujours à découvrir ou à redécouvrir – comme pour tous les auteurs majeurs d’une époque, et Arlette Elkaïm-Sartre, dans ces nouvelles éditions, y contribue largement.

 

Notes :

1. Gallimard, 2013, 460 pages, 25 €.

2. Repris en Folio, éditions du Centenaire.

3. Cf. Jean-Marie Drot, Voyage imaginaire avec André Malraux, Cinquante ans d’une passion, INA/Doriane films 2009. 

CRIF