Yonathan Arfi

Le nouveau Président du Crif, un militant juif et citoyen

Discours du Président du Crif lors de la commémoration du 81ème anniversaire du soulèvement du ghetto de Varsovie

22 Avril 2024 | 96 vue(s)
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Antisémitisme

À l'occasion des 80 ans du Conseil représentatif des institutions juives de France (Crif), les membres du Crif ont été reçus à l'Élysée par le Président de la République, Emmanuel Macron, et Madame Brigitte Macron, lundi 18 mars 2024. Le Président du Crif, Yonathan Arfi, a prononcé un discours à cette occasion. 

Dimanche 14 janvier 2024, quelques mois avant les Jeux Olympiques Paris 2024, une délégation de sportifs et de dirigeants du monde du sport q"es, avec le Crif, pour un voyage de la mémoire dans le camp d’Auschwitz-Birkenau, en partenariat avec le Mémorial de la Shoah.

 

Le 10 janvier 2023, Yonathan Arfi, Président du Crif, s'est rendu à la cérémonie en hommage aux victimes de la rafle de Libourne du 10 janvier 1944. Il a prononcé un discours dans la cour de l'école Myriam Errera, arrêtée à Libourne et déportée sans retour à Auschwitz-Birkeneau, en présence notamment de Josette Mélinon, rescapée et cousine de Myriam Errera.  
 

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Jeudi 18 novembre 2024, le Président du Crif a prononcé un discours à l’occasion de la commémoration du 81ème anniversaire du soulèvement du ghetto de Varsovie au Mémorial de la Shoah. 

 

 

« Madame l’ambassadrice,

Mesdames et messieurs les rescapés et témoins,

Mesdames et messieurs les élus,

Monsieur le Président du Mémorial de la Shoah,

Monsieur le Président du FSJU,

Monsieur le Président du Consistoire Central,

Chers amis,

Qu’est-ce que résister ? Chaque année, en venant ici commémorer le soulèvement du ghetto de Varsovie, je suis traversé par la même interrogation. Qu’est-ce que ce verbe, « résister », convoqué désormais à tort et à travers dans le débat public, pouvait-il bien vouloir dire, sous l’Occupation nazie, en Pologne et partout ailleurs en Europe ?

En France, Vladimir Jankélévitch avait été, pendant l'Occupation, l'un des dirigeants de la section toulousaine d’une organisation de résistance, le Mouvement national contre le racisme. « Résister, [affirmait-il alors], c’est renouer avec son judaïsme, lui donner un sens et une éthique car la morale qui refuse et s’insurge est un rempart invisible contre le mal ».

Jacques Lazarus, cadre du mouvement « L’Armée juive » voulait, lui, affirmer le sens d’une résistance spécifiquement juive : « Traqués en tant que Juifs, nous voulions montrer à l’ennemi que c’était aussi en tant que Juifs que nous combattions ». 

S’interroger sur le sens de la résistance juive au nazisme, c’est d’abord se replonger dans les sociétés juives d’avant-guerre. En Pologne, ainsi, 10 % de la population est juive. Cette communauté de plus de trois millions d’âmes est alors la plus importante d’Europe. La vie culturelle juive y est éclatante. Littérature, théâtre, presse… participent au rayonnement de la vie juive, de toutes les vies juives, aux côtés des synagogues et yeshivot. Jusqu’à ce que tout bascule.

Car dès 1940, débute l’enfer des ghettos.

À Varsovie, sur 8 % de la superficie de la ville, sont contraintes de s’entasser plus de 400 000 personnes, soit quasiment la population actuelle de la ville de Toulouse. À l’intérieur du ghetto, la famine ronge et entraîne avec elle misère physiologique et psychique.

Le Professeur Chaim Kaplan y tient scrupuleusement son journal. Le 17 novembre 1940, il écrit  « Ce que nous craignions le plus nous est arrivé. Nous avions quelque prémonition qu’une vie dans le ghetto nous attendait, une vie de peine et de pauvreté, de honte et de dégradation, mais personne n’avait prévu que cette heure fatale arriverait si vite ». 

La dernière adresse de Chaim Kaplan à son journal est datée du 4 août 1942. Ce jour-là, il écrit deux fois, le matin et le soir. Lisons ses derniers mots : « À 4 heures de l’après-midi, le quota était atteint : 13 000 personnes avaient été arrêtées et envoyées au point de rassemblement, parmi lesquelles 5 000 s’y étaient rendues de leur propre gré. Ils en avaient assez de la vie du ghetto qui est une vie de faim et de crainte de la mort. Ils sont sortis du piège. Si seulement je pouvais me permettre de faire comme eux ! Si je meurs, qu’adviendra-t-il de mon journal ? » Il mourra assassiné à Treblinka. Son journal parviendra à lui survivre.

Quelques mois plus tard, à partir du 19 avril 1943, les combattants du ghetto choisiront : une autre résistance, la résistance armée, et feront face durant 27 jours aux assauts de l’armée allemande. On le sait, cette lutte héroïque et tragique du ghetto de Varsovie suscita l’admiration en Pologne et bien-au-delà.

Dans le ghetto de Bialystok par exemple sous le commandement de Mordechaï Tenenbaum et Daniel Moszkowicz la révolte éclate le 16 août 1943 mais durera moins longtemps que celle du ghetto de Varsovie. Une autre révolte a eu lieu quelques jours auparavant, le 2 août 1943, celle des sonderkommandos de Treblinka. Ceux de Sobibor, à leur tour se soulèvent le 14 octobre 1943, contribuant à faire symboliquement de cette année 1943 celle des résistances juives.

Fait souvent méconnu, en Belgique, ce même 19 avril 1943, le convoi quittant le camp de Malines pour déporter à Auschwitz les 1 631 Juifs qui le composent fit l’objet d’une action menée par trois résistants, Youra Livchitz, Robert Maistriau et Jean Franklemon en vue d’en libérer les passagers. 236 d’entre eux sautent du train. La concomitance des dates entre cette attaque et le début de la révolte du ghetto de Varsovie est un hasard. Cependant, la constante de l’année 1943 est qu’il n’y a plus aucun doute sur le sort que les nazis réservent aux Juifs.

À propos de la révolte du ghetto de Varsovie et de son retentissement sur la résistance juive en France, Adam Rayski, qui fut l’un des fondateurs du Crif il y a maintenant 80 ans soulignait l’écho du soulèvement : « Logiquement » — écrivait-il —, « notre réflexion sur la portée historique du soulèvement nous a conduit à s’interroger à nouveau, comme ce fut le cas à chaque moment grave de l’histoire juive, sur le choix des armes pouvant garantir la pérennité du judaïsme. C’est la résurgence du fameux dilemme presque deux fois millénaire, à savoir : devons-nous combattre par l’esprit ou par l’épée ? »

Il ajoutait « Le combat héroïque et désespéré des derniers survivants de Varsovie avait montré combien paraissaient périmées les divergences politiques face à un ennemi qui frappait sans discernement tous les Juifs ». 

Cette révolte, pour la situer dans l’histoire juive, se rattachait à une tradition, à un courant qui semblaient appartenir définitivement à un passé très lointain : la tradition de la résistance armée. Avec le soulèvement du ghetto de Varsovie, remontent la mémoire de Massada et la révolte de Bar Kochba : le combat se fait désormais par l’esprit ET par l’épée.

Chers amis, je n’aime pas les comparaisons historiques par définition toujours approximatives. Mais le passé nous invite cependant toujours à regarder le présent avec des yeux lucides et dénués de toute naïveté. 

La période que nous traversons nous interroge sur la manière de résister aux accusations qui assaillent aujourd’hui, au-delà du seul État d’Israël, les Juifs du monde entier. Dans une pernicieuse inversion accusatoire, l’État juif est accusé de génocide et le Hamas se présente comme un mouvement de résistance. Depuis le 7 octobre, les Juifs, partout, au lieu de rencontrer un élan de solidarité, font face à une déferlante inédite d’actes antisémites mais aussi à une violente assignation à répondre de la situation au Proche-Orient.

Face à cela, il est aujourd’hui de notre responsabilité à tous de cultiver l’esprit de résistance dont nous sommes héritiers. Non pas l’insoumission dont certains agitateurs se revendiquent, mais bien la résistance des valeurs de justice et d’émancipation qui fondent notre pacte républicain et sont au cœur de l’Histoire juive.

Dans le merveilleux roman de Stefan Zweig La confusion des sentiments on lit que « La jeunesse a toujours raison. Qui l’écoute est sage ». Je remercie sincèrement les jeunes de l’Hashomer Hatsaïr et les élèves de Yabné d’être parmi nous aujourd’hui et de participer activement à cette commémoration.

Si les générations qui se succèdent se relaient pour perpétuer la Mémoire, alors nous aussi aurons à notre manière « résisté » et rendu le seul et véritable hommage qui vaille à celles et ceux qui ont donné leur vie pour que nous vivions libres.

Je vous remercie. »

 

Yonathan Arfi, Président du Crif